Le Néant

    Il était dans un labyrinthe. C’était un palais en pierre grise, dont les seules lumières étaient celles des torches accrochées aux murs. Le silence était pesant, absolument total, et une légère odeur était perceptible, comme celle d’une fleur en train de faner. Partout, des couloirs infinis, entrecoupés de portes innombrables. Par où se diriger ? Il l’ignorait jusqu’à ce qu’une poignée s’enclenche devant lui et que s’entrouvre une faille en un grincement qui le fit sursauter. Peu à peu, le bruit des gonds s’interrompit, se fondant dans le silence, et c’est quand il n’y eut à nouveau plus rien de perceptible qu’une main, lentement, passa par l’entrebâillement de la porte. C’était une main décharnée aux longs ongles jaunis. Elle était noircie comme celle d’un cadavre carbonisé et semblait se décomposer par endroit.

    Soudain, un rire aigu et nasillard brisa une nouvelle fois la pesanteur du silence. C’était un rire des plus étranges, à la fois diabolique et sournois mais aussi étonnamment… joyeux et même, oui, presque enfantin. Il provenait de derrière la porte, émanant sans doute du propriétaire de la main, qui désormais balançait son index d’avant en arrière pour inviter l’étranger à le suivre.

    C’est ce qu’il fit, découvrant alors une immense pièce ronde entourée de portes. Mais cette fois il n’était plus seul. Partout se tenaient des êtres noirs aux corps membraneux ; des créatures sombres aux gros yeux rouges, exorbités comme ceux de tarsiers. Combien étaient-ils ? Des centaines ? Des milliers peut-être ? Il était bien incapable de le dire. Ce qu’il savait en revanche, c’est que tous étaient absolument semblables, tels les clones monstrueux d’un laboratoire secret. Ils le regardaient sans ciller, sans jamais détourner le regard, et même s’ils ne semblaient pas physiquement agressifs, leurs regards pénétrants étaient déjà en soi une forme de violence tant il avait l’impression que son âme était scannée. Les créatures, pourtant, étaient immobiles, et leurs longs bras ballants les faisaient ressembler à des enfants punis, attendant que leur mère se décide à lever la sanction. Ces êtres le rendaient mal à l’aise, non pas en raison de leur monstruosité mais justement parce qu’il arrivait à percevoir, bien cachée au fond de leurs yeux mais néanmoins réelle, leur humanité. C’étaient là de grands enfants, des nourrissons même, mais qui étaient affublés du costume de l’horreur.

    Incapable de supporter plus longtemps le poids des regards, il se mit en quête de la main. Une porte s’ouvrit alors sur sa gauche, en même temps que s’élevait le rire et que le membre en putréfaction se mettait à agiter ses doigts vers lui. Il traversa la pièce en prenant soin de ne pas toucher, ne serait-ce qu’effleurer, les êtres noirs qui ne le quittaient pas de leurs yeux rouges.

    Lorsqu’il passa la porte cette fois, il fut étonné du changement de décor. Il n’était plus dans le palais dédaléen mais dans une ruelle nocturne encadrée de hautes murailles en pierres. L’atmosphère était cependant toujours aussi pesante, et le silence complet au point que ses oreilles lui paraissaient bouchées comme en altitude. En observant le ciel, il constata que les étoiles brillaient de mille feux mais ne reconnut aucune constellation. Il reposa les yeux sur la ruelle pavée. Elle n’était pas en elle-même éclairée, mais menait à une petite fenêtre lumineuse encastrée dans la muraille, une petite fenêtre vers laquelle il savait devoir se diriger. Il marcha dans le noir, ou plutôt, ses jambes le portèrent. La main n’était plus visible désormais mais il lui semblait parfois distinguer faiblement le rire aigu devant lui et même, par intermittence, percevoir une ombre se mouvoir dans les ténèbres.

    La petite fenêtre était toute poussiéreuse, et des toiles d’araignées passaient de l’un à l’autre des montants. Il voulait voir ce qu’il y avait derrière autant qu’il en avait peur. Ce qu’il souhaitait n’avait toutefois aucune importance car ses mouvements se firent tout seuls. La marionnette qu’il était mis sa main en visière, puis appuya son front contre le carreau sale. Et alors…

    Le visage de sa mère.

    C’est la première chose qu’il vit. Son père était là lui aussi, assis à ses côtés. Ils étaient attablés à une longue table en bois sur laquelle étaient disposées des bougies à la cire coulante. Avec eux se tenaient d’autres personnes qu’il connaissait : des amis de ses parents, ainsi que des gens qui lui rappelaient ses années de jeunesse et qu’il n’avait plus revus depuis des années. Il y avait Jeanne, la voisine de sa maison natale, une vieille femme qui lui offrait autrefois des friandises par-delà la clôture. Il y avait aussi Gaspard, l’ancien maire du village et un des meilleurs amis de ses parents. À côté de lui se tenait Charlie, son meilleur copain quand il était en primaire et qui aux dernières nouvelles vivait toujours dans le Nord. Il y en avait plein d’autres, peut-être une vingtaine, tous des amis de son village, tous des gens autrefois proches qui lui rappelaient son enfance à Hantaucourt. Que faisaient-ils tous dans cette pièce, attablés comme dans une auberge ?

    Il se retira de la vitre et chercha une porte permettant de rentrer. C’est alors qu’il entendit un grincement sur sa gauche, se mélangeant à un rire sournois, tandis que la main apparaissait pour l’inviter à le suivre.

    Lorsqu’il entra, tous les convives tournèrent la tête vers lui comme un seul homme.

    — Bonjour Christophe, lui lancèrent-ils d’une façon synchronisée, trop synchronisée pour que ce soit naturel.

    Leurs visages étaient neutres, vides de toute expression, comme ceux de statues de cire dans un sinistre musée poussiéreux et abandonné.

    En s’avançant dans la lumière, il remarqua que la table était mise et ornée de grandes soupières dans lesquelles se mouvait, comme de la lave en fusion, une sorte de purée noire dont l’odeur l’écœura. La fumée qui s’élevait de cette nourriture douteuse avait des reflets verts. Comment pouvaient-ils manger ce truc ? Il s’approcha de ses parents et c’est alors seulement qu’il remarqua leurs yeux. L’iris et la pupille avaient totalement disparus, ne laissant qu’un globe blanc, vulgaire œuf écaillé dans son coquetier. Tous les convives étaient touchés par le phénomène. Il en eut des frissons.

    — Maman ? On est où ? Qu’est-ce qui vous est arrivé à tous ? demanda-t-il d’une voix qui lui parut à des milliers de kilomètres de son cerveau, qu’il ne reconnut pas.

    Sur le visage jusque-là impassible de sa mère se dessina alors une sorte de sourire.  Mais il avait tout de mécanique, comme celui d’un automate dans une maison hantée. La voix qui s’éleva en revanche quand elle ouvrit la bouche, était bien celle de sa mère.

    — Nous sommes les choses que tu croyais immuables et qui se perdent pourtant. Nous sommes le temps révolu qui glisse dans le néant.

    La phrase se répéta dans sa tête comme un écho, se mélangeant au rire diabolique qui venait à nouveau de s’élever quelque part dans la pièce, insaisissable et terrifiant. C’est à ce moment-là seulement qu’il remarqua les plaques noires sur la peau de tous les invités. Elles formaient une espèce de croûte membraneuse et irrégulière. Sa mère en avait une sur la joue et le bras de son père, qui dépassait de sa chemise, semblait déjà complètement recouvert. Par ailleurs, dans les grands yeux blancs et luisants de sa mère fixés sur lui, il lui semblait désormais distinguer autre chose que le blanc… des reflets rougeâtres, comme ceux d’un pétale de coquelicot délavé par une pluie d’orage. Par-delà le rire, il tenta désespérément d’élever la voix. Mais sa parole semblait se perdre…

    — Maman ?

    Le néant. Le rire. Le néant.

    Tous les personnages de son enfance étaient là devant lui, le regardant de leurs yeux vides. Et le rire n’en finissait pas de rire.

    Les souvenirs perdus.

    Ils se noient dans le sang.

    Le temps révolu.

    Il glisse dans le néant.

*

    Il se réveilla en sursaut, hurlant, les draps trempés de sueur, les dernières paroles de son rêve se répétant dans sa tête comme une litanie diabolique. Lorsqu’il prit conscience d’être revenu dans le monde réel, son cri se transforma en un gémissement guttural. Christophe se redressa dans son lit et s’appuya contre le mur pour reprendre son souffle. Il ne rêvait pas souvent… Était-ce toujours aussi horrible ? Et surtout aussi réaliste ? Les visages de ses parents lui avaient paru si clairs, si réels, presque palpables…

    Ses parents.

    Cela faisait tellement longtemps qu’il n’était plus allé leur rendre visite. La dernière fois remontait à presque un an, pour les fêtes de fin d’année. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait de les revoir et de passer un moment à Hantaucourt, mais son travail lui demandait tellement de temps et d’investissement qu’il lui était tout bonnement impossible de se libérer. Il était cadre dans une grande banque privée, alors autant dire qu’il n’avait pas de quoi se plaindre. Parfois, cependant, il en venait à se questionner sur la finalité de tout cela. Certes, il gagnait bien sa vie, mais à quoi lui servait tout son argent ? Il faisait des journées de 10 heures par jour, parfois plus, ne prenait presque jamais de vacances, se foutait la santé en l’air… Et tout ça pour quoi ? Pour vivre seul dans ce grand appartement parisien luxueux ? Pour pouvoir s’intoxiquer tous les matins une heure dans les bouchons au volant d’une Mercedes flambante ? Tout cela n’avait aucun sens, et il le savait au fond. Mais on comptait sur lui, et la routine l’avait tiré dans ses rouages, l’avait amené à courir si bien qu’il ne savait plus vraiment comment s’arrêter maintenant.

    Pourquoi songer à cela en cet instant ? Parce que son rêve avait ravivé en lui les souvenirs d’un autre temps, loin des mallettes et des costumes cravates, loin des cartes bleues et des ascenseurs dans les buildings. C’était le temps de son enfance, la seule époque authentique qu’il ait jamais connue, la seule époque où il eut réellement l’impression d’exister et de vivre, d’être autre chose qu’un numéro sur un dossier. À Hantaucourt, il se prélassait au jardin, faisait du vélo dans les champs, jouait au foot avec ses copains dans les parcs du village… Cette époque avait le goût des tomates du potager croquées à pleines dents, celui des sirops de menthe qu’amenait Maman sur la table du jardin et des tartines du goûter. C’était le temps des pansements sur les coudes, celui de la neige rentrant dans les bottes en hiver, des cabanes dans les arbres et de l’odeur du feu les soirs d’été. C’était l’époque de la vie, tout simplement, sa vie avant qu’il ne se mette à mourir à petit feu, avant qu’il ne rentre en école de commerce et qu’il n’intègre la morne vie des adultes. Tous les souvenirs de cette vie étaient rattachés à son village natal, à des visages comme ceux de ses parents mais bien d’autres encore… comme celui de la vieille Jeanne qu’il avait vue dans son rêve et qui lui offrait les cerises de son jardin, celui de Gaspard prenant l’apéro avec ses parents dans la cuisine, et évidemment celui de tous ses amis d’enfance comme Charlie avec qui il avait fait les quatre cents coups.

    Les souvenirs de ce temps béni se ravivèrent en lui plus forts qu’ils ne l’avaient fait depuis longtemps, et il fut soudain pris d’une envie irrésistible, presque pulsionnelle, d’établir un lien avec cette époque. Pour une raison qu’il ne parvenait pas à saisir, il devait appeler ses parents, entendre leurs voix, prouver par là que cette époque existait, que son village était quelque part sur terre et l’attendrait pour toujours. Il avait besoin de ressentir l’existence d’un endroit par le monde qu’il pourrait toujours appeler « chez lui ».

    Le réveil indiquait 8h16, il n’était pas trop tôt pour appeler. Il s’empara de son téléphone sur la table de chevet et fouilla dans son répertoire à la lettre « M ». Mais entre « Maelys » et « Mathieu », il n’y avait pas « Maison ». C’était étrange car il était persuadé d’avoir rentré le numéro de ses parents à ce nom. Cela ne faisait rien, il le connaissait par cœur de toute manière. Il composa les chiffres et attendit.

    — Allô ?

    C’était une voix de jeune femme. Clairement pas la voix grave de sa mère.

    — Allô ! s’enquit la voix impatiente.

    — Euh… oui excusez-moi, je suis bien chez Monsieur et Madame Moutier ? tenta-t-il.

    — Ah non, désolée Monsieur, je crois que vous faites erreur.

    — Vous êtes sûre ? Je veux dire…

    — Oui tout à fait sûre, Monsieur. Bonne journée à vous.

    L’interlocutrice raccrocha, laissant Christophe dérouté, le téléphone toujours porté à l’oreille. Après quelques secondes, il se décida finalement à laisser tomber son bras et regarda dans ses appels le numéro qu’il avait composé. Il relut plusieurs fois les chiffres un à un et fut obligé d’admettre que le numéro était pourtant le bon, du moins celui qui avait toujours été celui de ses parents. Comment l’aurait-il oublié alors qu’il n’avait pas changé depuis 20 ans ? Déjà au collège il appelait à ce numéro lorsqu’il ratait son bus ou terminait les cours plus tôt. Ses parents auraient-ils donc changé de téléphone ? Ce n’aurait pas été leur genre de le faire sans le prévenir, mais quelle autre solution envisager ?

    Il eut alors l’idée de sortir le vieil annuaire du Nord qu’il gardait dans son bureau. Il pourrait y chercher le numéro d’un ami du village, par exemple Gaspard, afin de le contacter et obtenir le nouveau numéro de ses parents, si nouveau numéro il y avait bien. Après avoir enfilé un jean, il alla donc chercher le gros annuaire jauni sur la bibliothèque et s’installa sur la table basse. Il feuilleta le livre jusqu’à trouver la lettre H puis se mit à chercher la page correspondant à son village.

    Hantannier-sur-Deûle… Hantasticourt…Hantaverdin-en-Mélantoie…

    Il avait dû louper une page. Il revint en arrière.

    Hantasticourt… Hantaverdin…

    Hantaucourt aurait dû être là, entre les deux ! Il revint en arrière, deux fois, trois fois… Puis posa les coudes sur la table et se prit la tête entre les mains en soupirant. Devenait-il fou ? Comment était-ce possible que son village n’apparaisse pas dans l’annuaire ? Il regarda sans conviction la couverture de l’ouvrage pour être sûr de ne pas s’être trompé de volume, mais c’était bien l’annuaire du Nord et il le savait ; Hantannier-sur-Deûle et Hantaverdin étaient des villages qu’il connaissait bien. La page avait-elle été arrachée ? Afin d’en avoir le cœur net, il ouvrit grand l’annuaire jusqu’à la reliure et pencha son visage vers la fente du livre. Il n’y avait rien, pas la moindre trace de papier déchiré. Tentant de se ressaisir, il ferma les yeux et se frotta le visage vigoureusement à plusieurs reprises, puis il regarda à nouveau dans l’annuaire. Rien n’avait changé.

    Décidé à ne pas se laisser abattre, Christophe alluma son ordinateur de bureau avant de partir se préparer un café. À la cuisine, écoutant le bruit de la cafetière, il constata que le temps dehors était gris et qu’une légère bruine humidifiait les carreaux. Le moins que l’on puisse dire était que son week-end commençait de manière bien sinistre… Ce rêve terrible, ses parents qui avaient changé de numéro sans le prévenir, l’annuaire dans lequel n’apparaissait pas le nom de son village… Il soupira en posant ses mains sur les hanches, puis, quand le bruit de la cafetière s’arrêta, se servit une tasse et retourna dans le bureau.

    Là, assis dans son fauteuil, il but une gorgée avant d’ouvrir son navigateur internet. « Annuaire Hantaucourt » tapa-t-il sur son moteur de recherche plein d’espoir. Il faillit recracher son café lorsqu’il constata qu’aucun résultat ne semblait avoir le moindre lien avec son village. On lui proposait des liens en Anglais et en langues qu’il ne comprenait pas, on le menait vers des pages d’une tribu en Mongolie… Essayez « Annuaire Hampton court » ou « Annuaire Hanjautour » avait même le toupet de lui proposer le moteur de recherche. Il tapa du poing sur la table et renversa de rage son café sur une pile de feuilles. Il s’inquiétait pour ses parents et même internet ne voulait pas lui proposer l’annuaire téléphonique de son village… Que fallait-il faire alors ?

    Il prit une décision. Puisqu’il n’arrivait pas à joindre ses parents, il n’avait qu’à aller leur rendre visite directement. Il n’y avait pas plus de 3h30 de route depuis Paris et passer un week-end à la campagne lui ferait le plus grand bien. De plus, depuis son rêve de ce matin, il avait un désir presque obsessionnel de revoir son village natal. C’était une occasion comme une autre. Pendant un instant il se mit à hésiter en pensant aux dossiers sur lesquels il avait prévu de travailler, mais son désir de revoir Hantaucourt, ainsi que l’inquiétude pour ses parents, le convainquirent que sa décision était la bonne. Le travail attendrait. Pour une fois, il avait bien le droit de s’accorder une journée de repos.

*

    Il approchait maintenant, mais le temps était toujours aussi gris et triste que quand il avait quitté Paris. Comme il était sorti de la nationale, il roulait désormais sur des routes de campagne désertes, entourées de champs nus et gras, avec pour seul relief visible des terrils qui se dressaient çà et là tels des pustules sur la peau d’un adolescent. Quelques bosquets de saules s’observaient par endroits, ainsi que des haies arbustives le long des fossés, mais l’absence de feuilles sur les arbres en cette saison donnait à la campagne un aspect vide. Beaucoup auraient trouvé ce décor sinistre, mais pour Christophe il avait quelque chose de chaleureux. Ce paysage était celui de son enfance, celui du Nord dans lequel il avait grandi. Il aimait ces grandes plaines à perte de vue, ces villages en briques rouges qu’il traversait régulièrement au volant de sa Mercedes et ces tas de betteraves croulants sur le bord des routes.

    Progressivement, il tomba sur des secteurs qui lui étaient encore plus familiers. Il passa tout d’abord au pied d’un terril où il allait régulièrement autrefois se promener avec ses parents. Un jour, il avait compté le nombre d’églises visibles depuis le sommet avec son père. Si son souvenir était exact, ils en avaient trouvé quatorze identifiables. Puis, en entrant à Maucourt, il constata avec une pointe d’amertume que le « bar du Coq », un endroit que fréquentaient autrefois ses parents, était à vendre. Un petit écriteau était suspendu à la porte et les rideaux étaient tirés sur les carreaux. Mais le village autrement n’avait que peu changé : il y avait toujours les petits bancs verts sur la place et la grosse ferme en carré à la sortie, dont des tuiles blanches sur le toit indiquaient la date de sa construction initiale (1769).

    Il s’engagea ensuite sur une grande route droite bordée de platanes, puis tourna dans le village de Jauvrin. Là-encore, les choses semblaient presque immuables. Il y avait toujours la vieille église en brique rouge, même si Christophe eut l’impression qu’une partie de la façade avait été refaite, ainsi que le cimetière qui y était accolé, duquel dépassait toujours de la palissade le même vieux Christ à la peinture blanche écailleuse. Il passa ensuite devant la maison où habitait autrefois Martin, un de ses meilleurs amis du collège, en se demandant si ses parents y habitaient toujours. C’était avec Martin qu’il avait bu son premier verre d’alcool, durant une après-midi d’école buissonnière. En sortant de Jauvrin, il tourna à droite sur la route qui traversait le Bois d’Audinain. C’était là que Charlie s’était cassé la jambe en faisant une descente à vélo, alors qu’ils revenaient de leurs cabanes dans le Vieux Chêne. Les choses cependant avaient changé : de nombreux secteurs avaient été tronçonnés et un bâtiment était en train d’être construit en bord de route. Une fois passée la lisière, il prit la grande route à travers la plaine. Les champs argileux s’étendaient autour à perte de vue et on voyait çà et là des paysans s’activer sur leurs machines fumantes.

    Il était tout proche d’Hantaucourt maintenant, vraiment tout proche. Dans un ou deux kilomètres, à l’endroit où pousse sur le bord de la route un vieux tilleul tortueux abritant un banc en bois, il devrait tourner à droite et s’engager dans le chemin pavé. À l’idée de retrouver le lieu de son enfance, il ne put s’empêcher de sourire. Il arriverait par le petit chemin aux pâtures de la ferme Massoux, même s’il n’y aurait probablement pas les bêtes en cette période de l’année. Puis il longerait le grand fossé dans lequel ils s’amusaient autrefois à glisser quand il était pris par la glace. La petite chapelle en briques apparaîtrait alors sur le bord de la route, avec le lierre qui lui grimpe dessus. Puis il y aurait le panneau du village, le petit bosquet dans lequel une souche avait la forme d’un crocodile, et enfin la première maison, celle de l’ancien curé François. Il s’engagerait alors dans la rue principale, passerait devant la maison de Charlie, puis devant l’église et sa petite place pavée. Enfin il atteindrait le cimetière, et c’est-là qu’il tournerait à droite dans le petit chemin menant à la maison de ses parents. S’il était venu au printemps, le passage aurait probablement été entouré des tournesols qu’aimait planter sa mère. Il sourit une nouvelle fois à cette idée.

    C’est alors qu’il vit apparaître, par-delà la ligne de crête, le grand tilleul. Le petit banc était toujours là, bien que le bois de son dossier semblât quelque peu pourri. Il mit son clignotant à droite machinalement et braqua le volant pour tourner dans le chemin pavé.

    Il freina d’un coup sec, les deux pneus avant déjà engagés dans l’herbe boueuse du bas-côté.

    Car il n’y avait plus de chemin. Il n’avait plus devant les yeux qu’un champ nu et boueux à perte de vue. Le cœur battant à tout rompre, il se passa une main dans les cheveux.

    Le chemin aurait dû être là. Il avait toujours été là. Alors où était-il ? Il sortit de la voiture et contempla l’horizon en plaçant sa main en visière. À gauche, il apercevait au loin l’église de Marquirin, et à droite, un peu avant la lisière du bois qu’il venait de quitter, celle de Salonier. Mais ne devrait-il pas normalement aussi apercevoir l’église d’Hantaucourt d’où il était ? Il lui semblait que depuis le tilleul, on pouvait autrefois distinguer l’église de son village. Mais il s’agissait vraisemblablement d’un souvenir erroné car il n’y avait plus maintenant à l’horizon qu’une ligne de partage floue entre champs et ciel, qu’aucune église ne venait interrompre.

    — Ce n’est pas possible… marmonna-t-il.

    Il n’en revenait pas. Où était passé le chemin pavé ? L’avait-on supprimé à la faveur d’un remembrement ? C’était pourtant la principale voie permettant d’atteindre Hantaucourt. Et pourquoi ne voyait-il pas son village, qui devrait pourtant bien être là, à droite de la route ? Ne pouvant trouver de réponse à ses questions, il décida de couper directement à travers champs afin d’arriver au plus vite chez ses parents. Il n’y en aurait pas pour longtemps à pied, et il lui serait facile de regagner sa voiture quand il devrait repartir à Paris. Il prit donc sa veste sur le siège du passager, verrouilla sa Mercedes et se mit à longer la parcelle jusqu’à atteindre un petit fossé dont la bande herbeuse lui permit de progresser plus facilement qu’à travers la terre argileuse. Cela présentait également l’avantage d’éviter d’avoir à salir son pantalon, qui n’était certes pas son smoking de travail, mais malgré tout un vêtement relativement cher et peu adapté à la vie de campagne.

    Il marcha ainsi pendant près de cinq minutes, longeant le petit fossé vaseux, ses chaussures prenant progressivement l’eau en raison de l’humidité de l’herbe. Plus il avançait et plus l’absence de son village lui paraissait incongrue. Il y avait certes quelques haies devant lui, mais cela faisait longtemps qu’il aurait au moins dû voir l’église. Parfois, il s’arrêtait et se secouait la tête frénétiquement, pour être sûr de ne pas rêver. Mais toujours quand il relevait les yeux, il se trouvait nez-à-nez avec l’horizon, vide de tout clocher.

    Au bout d’un moment cependant, quelque chose vint enfin briser la monotonie de la campagne et des champs infinis qu’il voyait devant lui. Au loin, un tracteur avançait le long des sillons, vieille machine dont la fumée noire se dessinait sur fond de ciel gris. Si Christophe accélérait un peu, il pourrait intercepter l’agriculteur et lui demander comment accéder à son village. Il se mit à courir, sa veste noire se balançant contre sa hanche, jusqu’à ce qu’essoufflé il ne s’arrête pour marcher d’un bon pas. Quand il jugea que le fermier était assez proche pour le voir, il fit des grands signes de la main pour attirer son attention.

    — Hé ho ! cria-t-il, mais il lui semblait que sa voix se perdait dans l’immensité de la plaine malgré l’absence de vent.

    Le tracteur allait arriver au bout de la parcelle, au niveau du fossé, mais Christophe était encore loin. Il fallait donc maintenant espérer que le paysan l’ait vu et qu’il vienne à sa rencontre.

    Ce fut le cas. La machine s’arrêta et Christophe vit une silhouette bedonnante descendre de la cabine et s’approcher de lui d’un pas assuré. Progressivement, il put constater que l’homme, moustachu, portait des bottes et un vieux pull marron, ainsi qu’un béret à carreaux qui semblait tout droit sorti d’une autre époque. Puis, il le reconnut. C’était le fermier Marcel. Il n’habitait pas Hantaucourt mais avait des parcelles à proximité et Christophe le voyait souvent près de chez lui quand il était enfant.

    À la vue de cet homme, son esprit fut envahi de souvenirs lointains. Il se rappela notamment qu’une fois, lui et Charlie étaient allés jouer à cache-cache dans un de ses champs de maïs et que l’agriculteur les avait poursuivis avec sa fourche. Il pouvait encore entendre distinctement les cris de Marcel, tandis qu’ils quittaient le champ et sautaient par-delà la clôture pour couper à travers une pâture à vache. Charlie s’était à cette occasion arraché le bermuda sur un fil barbelé, au niveau de l’entre-jambe. En tout cas, le fermier Marcel ne les avait pas attrapés ce jour-là, mais il les avait reconnus et quelques jours plus tard, Christophe avait dû subir le savon de ses parents… Esquissant un sourire en coin à l’évocation de ce souvenir, il se demanda si l’homme le reconnaîtrait aujourd’hui.

    Mais tandis que le visage du fermier se dessinait plus clairement, Christophe fut soudain pris d’un doute quant à l’identité de l’individu qui avançait vers lui. Ses yeux… Il y avait quelque chose d’anormal dans ses yeux, quelque chose qu’il n’y avait pas autrefois. C’était bien lui mais… en différent, comme un autre lui. Avait-il eu un problème avec ses yeux ? C’était comme si l’iris et la pupille étaient en train de fondre l’un dans l’autre et d’envahir le blanc, comme s’ils se faisaient recouvrir d’une transparence gélatineuse… Christophe avala difficilement sa salive, mais tenta malgré tout d’esquisser un sourire tandis que l’homme enlevait son béret et levait la main dans sa direction.

    — B’jour M’sieur. Z’avez un problème ? Z’êtes embourbé ?

    Le fermier Marcel s’avança jusqu’à sa hauteur et lui tendit une main pleine de boue séchée. Christophe la lui serra mais fut pendant un instant incapable d’articuler, le regard hypnotisé par les yeux effroyables du fermier.

    — Euh… Non non. Je ne suis pas embourbé. Vous êtes Monsieur Marcel, c’est ça ?

    Le fermier le dévisagea en s’entortillant la moustache, visiblement étonné que l’étranger connaisse son nom.

    — Oui, c’est bien moi M’sieur. In s’connait ?

    — Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi, je suis le fils Moutier.

    — Moutier… Moutier… Ça m’dit rien ça.

    — Quand j’étais petit, vous nous aviez attrapés dans votre champ de maïs avec Charlie Boutel. Vous ne vous souvenez pas ?

    Devant l’expression gênée de l’homme en face de lui, Christophe préféra ne pas insister et alla droit au but.

    — Oh, ça ne fait rien. Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis cette époque… Dites-moi, est-ce que vous pourriez m’indiquer comment me rendre à Hantaucourt d’ici ?

    — C’mment vous dites ?

    — Hantaucourt. Mes parents y habitent. Je voulais prendre la route pavée depuis Jauvrin, celle qui partait autrefois du vieux tilleul, mais elle n’existe plus !

    — Jamais entendu parler d’un tel nom. Répétez voir ?

    — Han-tau-court. Vous savez bien, le petit village entre Marquirin et Salonier… Vous y avez des terres !

    Le vieil homme se tira une nouvelle fois la moustache en dodelinant de la tête, ses yeux mourants fixés dans ceux de Christophe.

    — Ha nan M’sieur. Sauf vot’ respect, vous d’vez faire erreur. J’habite Marquirin, et y’a jamais eu d’village entre Marquirin et Salonier. Et rien dans l’coin qui ait le nom que vous dites.

    Christophe se passa une main dans les cheveux (combien de fois l’avait-il fait aujourd’hui) et souffla un grand coup. Bon, le fermier Marcel était vieillissant. Peut-être avait-il même Alzheimer. En tout cas, il semblait clair qu’il n’avait plus toute sa tête. Comment pourrait-il ne pas connaître Hantaucourt ? Il devait dérailler, et quoi de plus normal à son âge ? Mais Christophe ne voulait pas s’avouer vaincu.

    — Si je marche par-là, demanda-t-il en montrant du doigt l’horizon vers l’endroit où devait se tenir Hantaucourt, je vais bien arriver à un village non ?

    — Ah ça sûrement pas, M’sieur. Et j’vous déconseille d’aller par-là dans l’tenue qu’vous êtes ! Ch’tun marécage. D’puis toujours ch’tun marais. Y’a même pas d’nom. Même en botte j’m’aventure pas là d’dans, il y a des trous d’eau partout, et des histoires bizarres qui tournent, ça ouais.

    Christophe se sentit soudainement envahi d’un désespoir indescriptible. Il se sentait lessivé, à bout, incapable de faire face au monde qui semblait vouloir lui faire perdre la raison. Il laissa tomber ses bras le long de son corps et se secoua une nouvelle fois la tête. Un marais… Et puis quoi encore ? A part quelques fossés et mares, Hantaucourt et ses environs étaient plutôt secs.

    — Certains y ont entendu des voix… poursuivit le fermier Marcel. Ch’est ce qu’on dit à Marquirin. Peut-être juste des poivrots qui dessaoulent… Mais j’ai rien à y faire moi, alors j’y mets pas l’pied.

    Christophe le remercia par politesse en lui serrant la main, puis poursuivit sa route le long du fossé tandis que le vieux Marcel regagnait son tracteur de son pas lourd. Cinq minutes plus tard, comme le fossé semblait désormais s’écarter de la direction d’Hantaucourt, Christophe se résigna à marcher dans le champ. Il s’arrêta un instant et scruta l’horizon pour être sûr de prendre la bonne direction. À gauche, il y avait l’église de Marquirin. À droite, il y avait celle de Salonier. Entre les deux, il aurait dû apercevoir celle de son village natal. Bien sûr, elle n’y était toujours pas. À la place, il n’y avait que le vide des champs et l’horizon gris et morne qui s’y mélangeait. Mais c’était bien par là qu’il fallait qu’il aille, il n’avait pas le choix. Au fond de son cœur cependant, une petite voix de plus en plus insistante semblait le mettre en garde contre ce qu’il allait y trouver. Il le redoutait mais ne pouvait s’empêcher d’avancer.

*

    Il marchait, marchait, marchait. Mais il n’y avait rien. Toujours rien qui ressemble à une habitation. La végétation avait changé néanmoins, et les champs ressemblaient davantage maintenant à des friches abandonnées qu’à de véritables terres cultivées. Le sol était quant à lui de plus en plus humide au fur à mesure qu’il progressait vers l’endroit où aurait dû se trouver Hantaucourt, et il sentait désormais une légère odeur envahir ses narines qu’il ne parvenait pas à définir clairement.

    Progressivement, les friches se transformèrent en un véritable marécage. Le vieux Marcel avait donc au moins raison sur ce point : la direction qu’il avait indiquée menait bien à un marais. Désormais, il y avait des flaques d’eau partout, des mares envasées où flottaient quelque pauvres plantes chétives et mourantes, et des roselières entrecoupées de mottes de joncs et de laîches rabougries. Surtout, il y avait de grandes étendues nues, sur lesquelles Christophe avait l’impression de marcher sur un radeau flottant. C’était comme si le sol tremblait sous ses pieds, comme s’il risquait de passer à travers à chacun de ses pas. À plusieurs reprises, c’est d’ailleurs ce qui advint : son pied traversa la tourbe et son pantalon noir se retrouva complètement couvert de boue. C’était un secteur désolé, profondément morose et surtout… vide. Il y avait certes un peu de végétation çà et là, mais les plantes elles-mêmes semblaient être ici tels des spectres veillant sur un monde mort, ridiculement chétives ou malades, rabougries, repliées sur elles-mêmes comme si elles avaient peur de la terre même sur laquelle elles poussaient. Mais ce qu’il y avait surtout en cet endroit, c’était de la boue, une terre lourde et grasse qui s’accrochait aux chaussures et ralentissait les pas des visiteurs. Les grandes étendues de boues nues étaient étrangement désertes, et même les joncs sur ces secteurs ne parvenaient pas à s’installer.

    Ce genre de paysage ne lui disait rien, jamais il n’en avait vu de tel autour de son village. Pourtant, cela ne faisait aucun doute qu’il était au bon endroit. C’était là, sur ces terres désolées, qu’aurait dû se tenir Hantaucourt. C’était là qu’il avait passé son enfance. Il prit soudainement conscience de la situation, de l’horreur de ce qu’il avait devant les yeux : son village disparu, remplacé par une lande marécageuse désolée. Il fallait bien qu’il admette l’évidence, il n’y avait plus rien ici. Et sous la boue dans laquelle il traînait les pieds, c’étaient tous les souvenirs de son enfance qui semblaient enfouis, ainsi que sa raison qu’il avait la très nette impression d’être en train de perdre. Où étaient les pommiers qui entouraient le village ? Où était le petit ruisseau et les ponts en bois qui l’enjambaient ? Où était l’église chaleureuse dans laquelle ses parents s’étaient mariés quelque mois avant sa naissance ? Et eux, où étaient-ils ? Papa ? Maman ? Charlie et tous les autres copains du village ? Gaspard ? Jeanne ? Les gens pouvaient mourir, certes, mais pouvaient-ils disparaître ? Un village entier pouvait-il…

    (glisser dans le néant)

    Soudain, tandis qu’il tombait à genoux sur une touffe de jonc sale, les mots de son rêve se formèrent dans son esprit comme si une main invisible les y inscrivait contre sa volonté. Les souvenirs perdus. Ils se noient dans le sang. Le temps révolu. Il glisse dans le néant. N’en pouvant tout simplement plus, il se prit la tête entre les mains et se mit à pleurer, puis à hurler.

    — Maaaaaman ! Papaa ! Vous êtes où ?

    Mais sa voix semblait perdue ici, inutile. Elle ne pouvait tomber nulle part. Car il était nulle part. Il était là où il avait toujours cru que la vie et le bonheur se tiendraient, purs et inatteignables, à un endroit où il pensait qu’à tout jamais il pourrait retrouver la chaleur de l’enfance, si le monde des adultes lui faisait trop mal. Ce lieu avait toujours été celui des rêves, celui de la vie à l’état brut, de la naïveté de la jeunesse que les mains de l’âge n’avaient pas encore réussi à briser. Son village lui avait toujours paru à l’abri de la rouille du monde, comme si le temps n’y existait pas ; jardin d’Éden caché en enfer. Mais il savait maintenant que tout cela n’était qu’un leurre, car les choses mouraient, et que cet endroit était aussi mourant maintenant que son innocence, qu’il avait depuis longtemps perdue dans les méandres des relevés bancaires et des crédits de consommation. Il prit soudainement conscience que les cerises n’auraient plus jamais le même goût, qu’elles ne l’avaient plus depuis longtemps, et que jamais il ne pourrait retrouver, même en le faisant, ce sentiment de puissance qu’il éprouvait autrefois quand il se pendait par les jambes depuis la plus haute branche d’un arbre, contemplant le village de bas en haut. Les souvenirs s’effritaient, se perdaient dans sa tête, se noyaient dans le sang. Il n’y avait plus rien maintenant, que ce ciel gris et triste surplombant une terre désolée, marécageuse, là où autrefois pourtant se tenait son paradis.

    — Où vous êtes, tous ? hurla-t-il une nouvelle fois.

    Et son esprit lui remit devant les yeux les images de son cauchemar, d’abord celle de ses parents et de leurs amis aux visages impassibles, la peau couverte de plaques grises, mangeant une mixture écœurante dans de grands bols sombres, leurs yeux blancs abritant des reflets rouges comme ceux de pétales de coquelicot fanant. Puis ce fut le tour de ces créatures dérangeantes, à la fois enfantines et monstrueuses, dont la transformation cette fois était terminée. Ils étaient des êtres dont la vieillesse avait rongé l’âme sans pour autant venir à bout complètement de leurs espérances et de leurs rêves.

    Incapable d’autre chose, il continua de pleurer jusqu’à ce qu’il entende, brisant le silence total des lieux, des cris, ou ce qui ressemblait à des cris. En fait, il s’agissait plutôt de lamentations, de voix tremblantes et déchirées produisant des râles sans fin. Le son lui parvenait distordu, faible, comme si le vent balayait les cris dans la plaine. Il n’y avait pourtant pas la moindre brise. En se concentrant, il parvint à déterminer la direction des voix. Il se leva alors tant bien que mal et se mit à marcher dans la boue instable de la tourbière. Le son était tellement faible et inconstant qu’il se demanda un instant s’il n’était pas encore une fois en train de rêver, ou même en train de s’enfoncer un peu plus encore dans la démence.

    Tandis qu’il traînait ses chaussures alourdies par la terre grasse, il ne put s’empêcher de penser aux limbes de l’enfer et à cette anecdote qu’il avait entendue plus jeune dans une émission de radio ; celle de ces scientifiques russes qui auraient creusé si profondément la terre que leurs appareils auraient enregistré des cris humains… Certains avaient vu dans cette anecdote la preuve que l’enfer existait et que les âmes pécheresses allaient bien au purgatoire après la mort. Toutes ces histoires paranormales le passionnaient quand il était gamin, mais en y repensant plus tard, une fois devenu adulte, il avait trouvé cela complètement absurde. Aujourd’hui pourtant, ces cris agonisants, ces hurlements de damnés balayés par un vent inexistant, le faisaient douter de la notion d’absurdité. Après tout, n’était-ce pas absurde qu’un village, son village, et ses habitants, disparaissent sans laisser de trace ? Sans aucun doute, mais c’était pourtant bien dans un marais désolé qu’il avait le sentiment de marcher actuellement. Et il n’y avait plus rien d’autre que lui, seul face au temps perdu. Et ces voix, ces voix qui semblaient appeler à l’aide et vers lesquelles il se dirigeait en essuyant ses larmes de ses mains sales.

    Fantôme sur un champ de bataille désolé, il passa au milieu d’une jonchaie sinistre, puis entre des roseaux fanés. Ensuite, tandis qu’il débouchait sur une nouvelle étendue de boue nue, il s’arrêta, car les voix étaient toutes proches maintenant, spectrales mais distinctes, semblant provenir d’à peine quelques mètres devant lui. Mais il n’y avait toujours personne, toujours rien d’autre que le néant à perte de vue et cette odeur qui lui emplissait les narines. Il la reconnaissait désormais : c’était celle des fleurs fanées, le parfum triste d’un coquelicot mourant en fin de saison.

    Une voix féminine semblait pleurer, une autre, masculine, hurlait à la mort. Il déglutit difficilement et sentit son cœur se tordre dans sa poitrine quand il reconnut ces voix, du moins certaines d’entre elles. C’étaient celles de ses parents. D’autres voix encore s’y mélangeaient et elles lui semblaient toutes familière ; c’étaient celles de vieux souvenirs enfouis dans les méandres de sa tête qui demandaient à revenir aux premières loges. Le gémissement tremblant ne lui rappelait-il pas celui de Charlie, ce jour où il s’était pris les jambes dans le fil barbelé ? Il était plus déchirant, certes, mais la voix semblait bien être la même. Et la voix nasillarde qui bêlait derrière, ne ressemblait-elle pas à celle de la vieille Jeanne, quand elle l’appelait depuis la clôture de son jardin pour lui donner un panier de fraises ou de cerises ? Il tenta de courir mais la terre accrochée à ses godasses le fit trébucher et il s’étala de tout son long dans la boue. Se relevant difficilement, rampant presque, il se précipita vers les voix une nouvelle fois.

    C’est alors qu’il vit la flaque.

    Malgré l’absence de vent et l’immobilité totale des plantes du marais, l’eau à cet endroit était l’objet d’un phénomène pour le moins surprenant. Des ronds concentriques s’observaient sur la surface, comme si un objet était tombé dans l’eau la seconde précédente. Cependant, le phénomène était continuel et surtout, les ronds ne s’étalaient pas vers l’extérieur mais semblaient au contraire se rétrécir de manière régulière jusqu’à devenir un simple point et disparaître au milieu de la mare. Là, de légères bulles apparaissaient sur la surface, donnant l’impression d’un trou dans l’eau.

    — Papa ? Maman ? demanda-t-il naïvement d’une voix chevrotante.

    Il eut bien du mal à la reconnaître car elle n’était pas la sienne mais celle de l’enfant qu’il avait été autrefois. L’adulte, l’homme d’affaire respectable qui roulait en Mercedes et klaxonnait sur le périphérique quand cela n’avançait pas, celui qui riait aux blagues salaces de ses collègues et marchait fièrement dans les couloirs dorés des buildings, avait disparu. Il n’y avait plus dans ce marais qu’un enfant, un enfant apeuré cherchant son papa et sa maman pour rentrer à la maison. Un enfant à la recherche du temps perdu dans le néant.

    — Maman ? Il y a quelqu’un ? tenta-t-il à nouveau.

    Mais il savait au fond de lui que nul ne lui répondrait. Les cris continuaient sous l’eau mais personne ne semblait l’entendre. Il se mit alors à hurler, lui aussi, comme jamais il ne se serait cru capable de le faire.

    — MAMAN ! PAPA !

    D’un geste désespéré, il plongea brusquement la main dans la flaque. Il ne trouva néanmoins sous l’eau que de la boue visqueuse qui lui glissa entre les doigts. Instinctivement, il se mit alors à creuser le fond, enlevant poignées de boue par poignées de boue. Il fit cela de manière désespérée, noyé se débattant dans les vagues pour ne pas mourir. Il creusa sous l’eau, encore et encore, jusqu’à ce que le mouvement devienne mécanique et que ses muscles lui fassent mal. C’était son bonheur qui se trouvait là dessous, son enfance et ses rêves, son village natal qu’il avait toujours cru immuable, inatteignable, totem sacré protégé par les dieux contre toutes les atteintes du monde. C’était la vie avant qu’elle ne tourne au vinaigre. Il devait la retrouver.

    Il creusait, creusait. Cela ne servait cependant à rien, car l’eau était toujours là et que la boue semblait se remettre en place toute seule au fond de la flaque. Dès qu’il s’arrêta, les ronds concentriques se reformèrent d’ailleurs sur la surface de l’eau, lui faisant éclater sous les yeux l’inutilité de tout ce qu’il avait entrepris jusqu’alors. Ne voulant toutefois pas se laisser abattre, il décida de creuser juste à côté de la flaque, dans la boue. Mais là encore, ses efforts s’avérèrent vite inutiles. La boue semblait glisser toute seule vers l’endroit qu’il creusait et le trou se rebouchait comme si des mains invisibles travaillaient à côté des siennes. Il continua cependant, désespérément, haletant, hystérique.

    Ce n’est que quand ses muscles se raidirent au point qu’il ne puisse plus continuer du tout, qu’il s’arrêta et se laissa tomber en arrière dans la boue, pleurant toutes les larmes de son corps. Son village était tombé dans l’oubli à tout jamais, et avec lui tous les moments merveilleux de sa jeunesse. Il percevait la fragilité du monde désormais. C’était le temps et ses ravages qui dansaient sous ses pieds, comme pour le narguer. Le temps, intraitable et cruel, qui effaçait tout, même ce qu’il avait toujours cru éternel. Rien n’était éternel, il le savait maintenant. Et les choses mouraient, les unes après les autres, lentement, comme des dominos tombant dans le vide. Le bonheur faisait désormais définitivement partie du passé, et ce passé qu’il avait toujours cru pouvoir ressusciter à loisir, était désormais mort, enfoui sous un marécage désolé, tombé dans le néant. Plus jamais il ne pourrait ressentir le monde comme il le faisait étant jeune, plus jamais il ne rirait avec autant d’insouciance que cette fois, il y avait si longtemps de cela, où lui et Charlie avaient enfilé des vieilles robes de grand-mère dans le grenier. Plus jamais il n’aurait ce sentiment de bien-être et d’invincibilité qu’il éprouvait autrefois lorsqu’il se faufilait la nuit sur la plus haute branche du noyer au fond du jardin pour regarder les étoiles. Plus jamais les cerises, ni les tomates, ni la vie elle-même, ne récupéreraient ce goût si intact, si pur et parfait qu’elles avaient autrefois. Tout cela n’existait plus. Le monde était mort.

    Entre deux sanglots, il murmura les derniers mots de son cauchemar de la veille.

    « Les souvenirs perdus.

    Ils se noient dans le sang.

    Le temps révolu.

    Il glisse dans le néant. »

    Puis, essuyant ses larmes d’un revers de manche, il se releva en chancelant et se retourna. Jetant un regard vers l’horizon, il s’arrêta net. Car quelque chose d’autre clochait…

    Son nom… Il ne savait plus quel était son propre nom.

    Et c’est seulement lorsqu’il prit conscience de ce que cela impliquait qu’il entendit le rire derrière lui se mélanger aux cris de ses proches. Il avait un aspect bien plus réel, bien plus clair et distinct que les hurlements. C’était un rire qui lui rappelait des couloirs sombres et des portes innombrables ornant de longs murs en pierre grise, des lanternes à la flamme chancelante et des êtres aux yeux rouges dont les regards ne semblaient jamais pouvoir le libérer.

    Un palais dédaléen où régnait une odeur de fleur morte.

    Ce rire à la fois enfantin et diabolique était bien sûr celui de son rêve, et lorsqu’il se retourna à nouveau, il ne fut presque pas étonné de voir qu’une main décharnée était sortie de la flaque et agitait langoureusement ses doigts aux longs ongles jaunis dans sa direction. Et le rire, bien sûr, n’en finissait pas de rire. Il n’en finirait jamais. Car le temps était perdu à tout jamais, il avait sombré en un lieu inatteignable, rongé, malade. Il tombait continuellement, et avec lui le bonheur de la jeunesse que jamais il ne pourrait rattraper.

    Hurlant, il tourna les talons et se mit à courir. Même s’il en venait maintenant à le regretter, n’était-ce pas au fond ce qu’il avait toujours fait ? Et de toute façon, que pouvait-il faire d’autre maintenant que courir, seul, jusqu’à ce que le néant vienne le chercher lui aussi ?

Pablo Behague

Nord, Octobre 2017

Un grand merci à L. pour cette illustration !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s