Les bonhommes de neige

    Sébastien rêvait de la sapinière enneigée, celle avec la souche pourrie ressemblant à un animal cornu. Bientôt, il atteindrait la clairière avec le rocher moussu et alors…

    Cela faisait déjà la quatrième fois qu’il parcourait cet endroit en rêve, mais jamais il n’était parvenu à le retrouver dans la réalité, malgré de longues randonnées dans les forêts alentours.

    La première fois remontait à neuf jours. Ce jour-là, lui et sa bande s’étaient amusés à détruire le bonhomme de neige du petit Tim sur la place du village. Ce pauvre gamin, qu’il avait toujours suspecté d’être déficient mental, riait tout seul en grossissant les hanches de sa structure, visiblement sans se rendre compte que cinq adolescents l’espionnaient derrière le muret de l’église.

    — J’ai toujours aimé faire des bonhommes de neige ! s’était-il exclamé de sa voix fluette et ridicule en enfonçant la carotte entre les deux yeux.

    Puis, il avait émis son rire niais habituel, semblable au chant du pic vert (hé hé hé hé !), et s’était jeté dans les bras de sa créature. Il était resté ainsi longtemps, apparemment insensible au froid que la neige devait répandre sur la peau de son visage qu’il collait au torse du bonhomme.

    C’est Jimmy qui le premier s’était saisi d’une pierre et avait regardé ses copains avec un regard entendu.

    — Je paye une bière à celui qui décroche la tête.

    Ses yeux brillaient, et leur fougue destructrice avait vite contaminé ceux des autres. Sébastien avait davantage hésité que Max et Jason, mais s’était finalement résigné à suivre le mouvement, par peur peut-être de passer pour une poule mouillée. Ils s’étaient tous les quatre emparés de pierres, puis avaient attendu que le petit Tim recule pour bombarder son bonhomme de neige. Celui-ci avait volé en éclats, s’effondrant sur lui-même, la tête tombant du corps et venant rouler sur quelques mètres.

    Personne ne sut jamais qui avait touché la boule du haut, Max et Jimmy se disputant le trophée, mais Sébastien savait au moins une chose : plus jamais il ne voulait lire dans les yeux de quelqu’un la tristesse qu’il avait lue dans ceux du petit Tim, quand il avait croisé son regard en s’enfuyant. Derrière ses lunettes loupes, il avait perçu une peine immense… mais autre chose également, qui un instant l’avait fait s’immobiliser, comme pétrifié par les yeux d’un basilic. Une sorte de choc électrique avait parcouru sa tête, et il s’était effondré dans la neige, ne se relevant qu’après quelques secondes en constatant avec surprise que le gamin débile avait disparu.

    C’était ce soir-là, quelques heures seulement après l’incident, qu’il avait pour la première fois rêvé de la clairière.

    D’abord, il avait enjambé le ruisseau gelé, puis avait traversé dans un silence pesant les talus enneigés de la sapinière, passant devant l’énorme souche cassée ressemblant à une bête cornue. Ensuite, il avait grimpé la petite côte et avait débouché sur le replat, juste derrière l’affleurement rocheux recouvert de mousses gelées. Au milieu de la clairière, de l’autre côté, se trouvait un bonhomme de neige, constitué d’un tas dressé pour le corps et d’une boule pour la tête. La créature blanche portait une casquette rouge ; une casquette rouge qu’il avait immédiatement reconnue. C’était celle de Jimmy, qui le premier s’était saisi d’une pierre quelques heures plus tôt. En s’approchant, il avait constaté que le visage de la sculpture présentait aussi des points communs avec celui de son ami : l’expression générale lui ressemblait et le créateur du bonhomme avait même placé une graine noire sur la joue gauche, là où le véritable Jimmy présentait un grain de beauté.

    C’est quand Sébastien avait levé la main pour toucher la neige qu’il s’était réveillé en sursaut.

    Après avoir repris ses esprits, il s’était étiré en se contemplant dans le miroir. Dans son pyjama Star Wars, il avait encore le look d’un enfant malgré ses seize ans. Il s’était ébouriffé les cheveux d’un geste désinvolte, puis les avaient replaqués sur son front pour cacher la cicatrice qui s’y trouvait. Il se l’était faite en chutant à ski, quelques années plus tôt, lors d’une virée sur les hauteurs avec Jimmy, Max et Jason.

    Sa toilette faite, il avait gagné la cuisine en ricanant, s’imaginant déjà le moment où il raconterait à ses potes le rêve tordant qu’il venait de faire. En croisant le regard de sa mère, assise à la table sans rien devant elle, il avait toutefois compris que quelque chose ne tournait pas rond.

    — Les parents de ton copain Jimmy ont appelé il y a quelques minutes… Ils n’ont plus de nouvelles de lui depuis hier soir. Tu ne saurais pas où il est par hasard ?

    La bouche de Sébastien s’était ouverte comme celle d’un poisson, puis s’était refermée sans prononcer le moindre son.

    Jimmy ne s’était plus pointé chez lui de la journée, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni aucun des jours suivants. Jimmy avait tout simplement disparu, sans laisser le moindre mot, ni la moindre trace dans sa chambre où pourtant ses parents étaient certains de l’avoir vu rentrer pour dormir.

    Sébastien avait vaguement pensé à raconter son rêve aux policiers qui enquêtaient sur l’affaire, mais il s’était ravisé. La thèse privilégiée était celle d’une fugue – phénomène banal à l’adolescence – et son rêve n’aurait pu que passer pour une coïncidence un peu étrange, si tant est qu’on le prenne au sérieux.

    Mais trois jours plus tard, il avait de nouveau rêvé de la sapinière enneigée, la parcourant exactement de la même manière que la première fois… Il enjambait le ruisseau glacé, passait devant la souche cornue, grimpait jusqu’au rocher moussu, puis pénétrait sur le tapis blanc de la clairière. Cette fois, cependant, il n’y avait plus un mais deux bonhommes de neige. Celui de Jimmy était toujours là, mais à côté s’en trouvait un autre… autour duquel on avait noué le foulard vert que portait toujours Max. En s’approchant, Sébastien avait constaté avec horreur qu’une fois encore, les traits du bonhomme de neige étaient très ressemblants de ceux de son ami… Le créateur avait même enfoncé une boucle en métal dans la carotte, pour imiter le piercing au nez.

    Il s’était réveillé et avait couru à la cuisine. Sa mère n’y était pas, mais en appelant chez les parents de Max, sa sœur lui avait appris que toute sa famille était à sa recherche. L’affaire avait pris dans les jours suivant un peu plus d’ampleur, mais la thèse de la fugue restait celle priorisée par les enquêteurs, notamment parce que les deux adolescents disparus étaient des amis proches. Sébastien avait été interrogé par un agent de police, mais n’avait pas osé mentionner son rêve. A quoi cela aurait-il pu servir, si ce n’est à lui forger une réputation de fou ? En revanche, il avait multiplié les marches en forêt après cela, parcourant les collines boisées à la recherche de la clairière au rocher moussu dont il avait rêvé à deux reprises. Jamais il ne l’avait retrouvée, cependant… hormis en rêve bien sûr.

    C’était environ trois jours après la disparition de Max. Cette fois, après avoir grimpé la côte et contourné le bloc de rocher moussu, il avait découvert un troisième bonhomme de neige à l’effigie de Jason. Pour reproduire son gros nez aplati, le sculpteur avait remplacé la carotte par une grosse betterave. Il avait aussi inscrit sur son torse le nom de son équipe de foot préférée, en référence sans doute à leur maillot qu’il portait sans cesse. Des poils noirs avaient été introduits dans la neige, au niveau du menton, pour imiter la barbichette qu’il se laissait pousser. Sébastien avait voulu s’en saisir, pour comprendre en quoi ils étaient faits, mais c’est alors qu’il s’était réveillé, comme les fois précédentes.

    Jason avait évidemment disparu cette nuit-là, comme ses deux potes avant lui, et la thèse de la fugue commença à être remise en doute par les enquêteurs. Cela faisait quand même trois adolescents volatilisés en l’espace d’à peine dix jours, trois adolescents qui appartenaient qui plus est à la même bande de copains… Puisque Sébastien était le dernier restant de celle-ci, il fut décidé que des policiers monteraient la garde devant chez lui. Mais garder une maison n’a jamais empêché ses habitants de la fuir en rêve…

    Et c’est donc ce que faisait Sébastien, bien malgré lui. On était trois jours précisément après la disparition de Jason, et pour la quatrième fois il progressait dans la sapinière enneigée. En dépit de sa terreur, il ne parvenait pas à se réveiller, ni à modifier le cours de son rêve qui s’apparentait d’ailleurs plus à un cauchemar. Il marchait entre les troncs, dans ce silence si particulier qu’engendre l’hiver dans les paysages, étouffant jusqu’au bruit de nos propres pas. Seule sa respiration brisait subtilement le néant, souffle tremblant qui produisait des nuages éphémères de condensation. Il passa devant la grosse souche aux cornes. Elle lui faisait penser à la silhouette du Minotaure, ou alors à celle du diable. En quoi cela importait-il ? Sans se retourner – il en était incapable – il gravit la côte et atteignit le bloc rocheux qu’il caressa nonchalamment. Les tiges de mousses étaient gelées, ce qui donnait à leur couleur une nuance pistache et les rendaient cassantes sous ses doigts. Terrifié mais incapable de prendre le contrôle de son être, il longea la paroi en grès et déboucha dans la clairière.

    Quatre. Il y avait quatre bonhommes de neige.

    Jimmy, Max, Jason… alignés aux côtés d’un nouvel arrivant.

    Ce dernier avait une cicatrice tracée sur le front, juste au-dessus des yeux en boutons de chemise. Une cicatrice qu’il s’était faite en faisant du ski. Sur le torse de la sculpture en neige était écrit maladroitement : « Star-Wars : la guerre des étoiles ».

    Évidemment, c’était lui. Il s’arrêta de respirer et tenta de progresser dans la clairière avec l’impression que ses jambes flageolantes allaient céder sous son poids à tout moment. Quand il ne fut plus qu’à quelques mètres de l’amas neigeux, il reconnut son visage, semblable à celui qu’il contemplait chaque matin dans le miroir. Outre la cicatrice et le torse à l’effigie de sa saga préférée, le créateur avait retranscrit à merveille son expression lorsqu’il souriait du bout des lèvres. C’était du travail méticuleux, celui d’un artiste de génie.

    Arrivé à portée de main du bonhomme de neige, il le contempla dans les yeux ; se contempla dans les yeux. Puis, il leva la main avec l’intention d’effleurer la cicatrice du front.

    C’est alors qu’il se réveilla en sursaut.

    Du moins, il l’aurait fait s’il avait pu sursauter, mais il ne le pouvait pas.

    Froid, froid, froid… Ce sont les premiers mots que son cerveau parvint à produire.

    Il était immobilisé, congelé, et malgré ses yeux désormais ouverts, il ne trouvait rien d’autre dans son paysage visuel que le noir complet. Quelque chose de glacial collait partout à sa peau, lui recouvrant le corps de haut en bas et lui donnant envie de hurler. Il en était incapable cependant. Il n’était rien qu’il puisse faire, comme si le lien entre son cerveau et ses membres avait été déconnecté, ou gelé.

    Sentant qu’il n’était pas allongé mais dans une position verticale, il comprit où il était. Après des journées passées à rechercher cette foutue clairière, voilà qu’il s’y trouvait désormais… Mais à son insu. Or, si lui ne l’avait pas découverte malgré de longues randonnées, comment espérer que quelqu’un vienne le sauver ? Qui pourrait bien s’aventurer jusque-là dans les heures à venir, ou même dans les jours à venir ? Malheureusement pour lui, son cerveau était encore capable de fonctionner à peu près normalement, et d’appréhender l’horreur de sa situation. Il en était de même de ses yeux, d’ailleurs, qui ne distinguaient rien mais parvenaient à produire des larmes, qui se frayaient un couloir entre sa joue et la couche de neige qui la recouvrait avant d’être absorbées.

    Dans sa prison glaciale, il attendit la mort. Mais cette dernière mit trop longtemps à arriver. Bien, bien trop longtemps. Douloureusement, il se rendit compte que le froid brûlait. Il avait l’impression que des centaines de flammes lui léchaient la peau… du moins là où il était encore capable de souffrir. Car il ne sentait plus du tout son bras droit, comme si quelqu’un le lui avait coupé. Des images d’une blancheur infinie se formaient dans sa tête ; de grandes routes enneigées et toutes semblables, droites et interminables, que ne brisaient que l’horizon d’un bleu tout aussi glacial.

    Froid, froid, froid.

    Si le bonhomme de neige souriait, l’humain qui y était séquestré, lui, pleurait. Faute de pouvoir hurler.

    La clairière ne fut finalement découverte qu’au début du printemps, avec les premiers beaux jours de mars, au moment où les bourgeons s’ouvraient sur les branches nues des sureaux et où les fleurs printanières se mettaient à transpercer la couche de neige pour dire bonjour au monde. Mais les plantes ne furent pas les seules à percer la neige cette année-là : des bras, des jambes, et des têtes, apparurent progressivement, se laissant deviner en même temps que les températures grimpaient sur les thermomètres des jardins.

    C’est durant une battue collective qu’ils tombèrent sur ce secteur reculé de la forêt vosgienne.

    Benjamin, le garde-forestier, sursauta en distinguant une tête dépasser d’un talus neigeux. Dessus était perché un corbeau croassant, qui attendait apparemment avec impatience le dégèle pour entamer son festin. Benjamin avait immédiatement soufflé dans son cor de chasse, faisant fuir le volatile, et tous les autres habitants du village avaient rappliqué. Bientôt, ils étaient une cinquantaine à entourer les quatre tas de neige alignés, desquels dépassaient des mains et des visages gelés dans une expression d’horreur effroyable. Sur celui le plus à droite, on ne distinguait pas encore pleinement la tête, mais seulement un nez qui dépassait de la neige, précisément à l’endroit où autrefois devait se tenir une carotte ; carotte dont il ne restait plus rien désormais, dévorée par les animaux sauvages.

    — Quelle horreur… s’indigna quelqu’un dans la foule.

    Tous hochèrent la tête en silence.

    Tous, sauf un petit garçon à l’arrière des badauds, qui pouffait dans la manche de son manteau. Lorsque les grandes personnes se mirent à avancer vers les cadavres blanchis, il jeta un dernier coup d’œil à ses créations, ravi, puis se retourna et dévala la pente forestière en ricanant. Les pinsons chantaient dans les sapins, desquels tombaient régulièrement des couches de neige, et des écureuils s’affairaient sur une souche cornue, grignotant des cônes. Le gamin était heureux, même s’il savait que l’hiver prenait fin et qu’il faudrait désormais attendre quelque mois avant de recommencer ce jeu rigolo.

    — Hé hé hé hé ! J’ai toujours aimé faire des bonhommes de neige !

Pablo Behague

Vosges, Mai 2020

Merci à L. pour cette illustration hivernale !

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