Le ballon dans le jardin

    Si Gérard avait décidé d’acheter deux ans plus tôt cette maison, petit pavillon de banlieue sans charme semblable à des milliers d’autres, ce n’était pas par manque de moyen mais parce que l’anonymat lui allait comme un gant. A la mort de Mamoune, il avait décidé de revendre la bâtisse familiale. Son entretien sur le long terme lui aurait demandé trop de travail, et le jardin, bien que de taille raisonnable, n’aurait pas manqué de devenir une friche en à peine quelques années avec un piètre jardinier comme lui. C’était le type de maison qui convenait à une famille, avec des enfants et des amis à recevoir pour dîner sur la terrasse. Mais Gérard n’avait rien de tout ça, ni enfants, ni amis, alors pourquoi aurait-il besoin d’une aussi vaste demeure ? Il était vieux garçon, ni tout à fait par choix ni tout à fait par contrainte. La vie avait suivi son cours, tout simplement, et il l’avait laissée couler sans chercher à en dévier la trajectoire. Fils unique, il s’était occupé de Mamoune pendant toute sa vie, jusqu’à ce que son cancer y mette fin de manière brutale deux ans plus tôt. La retraite était arrivée presque au même moment, mais il n’était pas de ceux qui prévoient des voyages au bout du monde, ni même des voyages au fond d’eux-mêmes en s’inventant sur le tard une vocation d’écrivain ou de peintre à l’huile.

    Alors il avait déménagé ici et attendait que le temps passe. Il s’était acheté un perroquet pour tromper la solitude, qu’il avait appelé Jojo, nom peu original mais finalement semblable à son existence. Et il regardait la télé, jour après jour dans son même fauteuil, en ouvrant toujours à la même heure sa même marque de bière préférée, rafraîchissante mais sans trop de goût. L’après-midi, il sortait un peu dans le jardin, qui n’était en fait qu’une petite parcelle d’herbe mal tondue, et écoutait les bruits de la ville. Il aimait en particulier entendre les enfants jouer dans le terrain de jeu, juste derrière sa palissade. A vrai dire, s’il avait choisi ce pavillon plutôt qu’un autre, c’était aussi en partie à cause de cela. Il s’était dit que la solitude serait plus supportable avec la joie des gamins en paysage sonore, et effectivement cela lui donnait du baume au cœur. Mais la fente dans la palissade en faisait aussi un paysage visuel. Tous les mercredis après-midi, Gérard allait y poser son œil et regardait le terrain vague. Il observait les enfants glisser sur les toboggans, jouer au ballon entre les petits buts en bois, ou traverser les ponts de singe en riant, et tentait alors de se remémorer l’époque où lui aussi profitait de la vie avec autant d’insouciance. Il n’y parvenait pas néanmoins. Le rêve avait depuis longtemps disparu, et il ne restait plus dans sa tête de vieil homme que la lassitude des secondes qui s’écoulent, et la tristesse d’une vie passée seul, ou presque.

    Pourtant, en espionnant les enfants qui jouaient, il avait l’impression de vivre une parcelle de leurs vies, d’être plongé dans un petit monde parallèle fait de secrets, auxquels il n’était pas convié mais qu’il parvenait néanmoins à effleurer du doigt. Suivre la vie du terrain de jeu était plus passionnant que de suivre n’importe quel feuilleton à la télévision. A force de poser son œil contre la fente, il connaissait désormais tous les acteurs. Il y avait par exemple les frères Lecoeuvre. C’étaient deux jumeaux d’environ huit ans qu’il voyait presque tous les jours pendant les vacances scolaires. Leur humour faisait d’eux des enfants populaires, et ils étaient aussi plutôt bon au foot. Il y avait aussi la bande de fillettes, dont la petite Mélody semblait être la meneuse. Elle avait de jolies petites couettes qui rebondissaient sur ses épaules quand elle faisait de la corde à sauter, mais Gérard ne supportait pas sa voix geignarde et plaintive. Il y avait aussi Téo, le rondouillard qui ne sortait que pour faire plaisir à sa mère. Jamais Gérard ne l’avait vu sur les jeux, ni même sur le toboggan ; il passait tout son temps sur un banc à jouer à la console, sauf quand les autres garçons venaient l’embêter. Gérard aurait pu citer encore un grand nombre d’enfants, mais sa préférée était sans conteste la petite Sarah.

    Sarah était la fillette la plus mignonne qu’il ait jamais vu, et il lui était même arrivé de se dire, un peu honteusement, qu’il serait probablement tombé amoureux d’elle s’il avait eu son âge. C’était une petite fille de sept ans, qu’il voyait la plupart du temps arriver dans le parc seule, et repartir seule. Elle avait des cheveux d’un roux presque blond, que jamais il ne lui avait vu attachés, et de grands yeux bleus qui balayaient le monde avec une innocence sucrée au milieu de ses tâches de rousseur. Gérard avait beaucoup de chance, car le coin préféré de Sarah était la terrasse bétonnée sur laquelle était tracée la marelle, et il se trouvait être juste derrière son jardin. Quand Sarah était là, Gérard n’était plus capable de quitter la palissade. Il l’observait sautiller à pieds joints sur les cases, atteignant le ciel puis recommençant encore et encore, devant les yeux ébahis de son lapin en peluche assis sur le banc. Il contemplait ses cuisses, que découvrait parfois sa jupe quand elle sautait à la corde. Et il se délectait de son rire, quand elle s’amusait à lancer son ballon bariolé de rouge et de vert contre la palissade. Parfois, la gamine s’arrêtait de jouer et allait s’asseoir sur le banc à côté de son lapin, le prenant dans ses bras et échangeant avec lui des secrets bien gardés. Cela rendait Gérard presque jaloux de la peluche. Finalement, il ne parvenait à rentrer chez lui que quand la petite fille partait elle aussi, qu’elle rangeait sa corde dans son sac et prenait sous son bras son ballon, son lapin et sa gourde « Reine des neiges », qu’elle ne quittait jamais. Penaud, il regagnait alors sa baie vitrée, et allait nourrir Jojo avant de se rasseoir sur son fauteuil et de rallumer la télé.

    Les choses paraissaient devoir durer ainsi éternellement, mais un jour un ballon était tombé sur sa pelouse. Il l’avait vu depuis sa baie vitrée, passer comme au ralenti au-dessus de la palissade, puis rebondir mollement dans l’herbe avant de s’arrêter contre un pot de fleur vide. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait, et à chaque fois il s’était contenté de relancer le ballon vers le terrain de jeu ; réaction normale sans doute pour un honnête homme que ne gênent pas les enfants. Cette fois, cependant, ce n’était pas n’importe quel ballon mais un spécimen bariolé de rouge et de vert. Le ballon de la petite Sarah. Alors Gérard avait ouvert la porte-fenêtre, puis avait descendu lentement, presque solennellement, les marches menant à son jardin. Il avait contemplé le ballon quelque temps en tournant autour – objet d’une joyeuseté incongrue dans ce jardin de vieux garçon triste – puis s’en était saisi et l’avait caressé quelques minutes. Il l’avait même reniflé, tentant de percevoir, par-delà l’odeur du plastique, celle qui pouvait émaner de Sarah, avant de se reprendre et de l’essuyer sur son polo. Finalement, il avait posé son œil contre la palissade et avait eu la surprise de constater que la petite fille aux tâches de rousseur n’était pas là. Que faire alors ? Rejeter le ballon par-dessus la palissade malgré tout ? Mais si un autre enfant le lui volait ? Non, la meilleure solution était encore d’attendre que la fillette revienne jouer derrière chez lui pour le lui relancer, ce qui ne manquerait pas d’arriver dans les jours à venir.

    Gérard réfléchissait à tout cela quand la Lettre à Elise s’était mise à retentir en 8 bit dans son dos ; mélodie de sonnette d’une banalité affligeante mais qui était déjà celle qu’il avait mise dans la maison de Mamoune. Son cœur s’était serré subitement, en même temps que Jojo se mettait à crier dans le salon, car personne à part le facteur n’avait jamais posé son doigt sur le petit bouton à droite de sa porte, et que ce dernier avait déjà livré le courrier depuis longtemps. Ce ne pouvait donc être que Sarah, gamine sans méfiance, pleine de l’innocence de ses sept ans, à qui il semblait naturel de sonner sans crainte chez un inconnu pour récupérer un ballon. Gérard s’était précipité dans son salon pour enfiler une chemise propre et un pantalon, puis s’était vaguement recoiffé devant le miroir avant de poser sa main sur la poignée de porte. Non sans avoir au préalable pris une grande inspiration, il avait ouvert et était tombé nez à nez avec la petite fille de ses rêves, Sarah, aux cheveux roux étincelants posés sur ses épaules frêles, qui le regardait de ses grands yeux bleus aux milles étoiles en serrant son lapin contre elle. Elle portait ce jour-là sa petite jupe verte – celle que préférait Gérard – et un débardeur aux motifs fleuris.

    — Bonjour Monsieur, avait-elle dit simplement.

    C’était la première fois que Gérard entendait sa voix, et elle lui avait noué les intestins. Elle était d’une telle douceur… Elle paraissait toute droit sortie d’un autre monde, ce genre de monde féerique qu’il voyait parfois dans les bande-annonce Disney à la télé. Pendant quelques instants, il n’avait pas été capable de prononcer le moindre mot. Il s’apprêtait à le faire quand la fillette s’était mise à rire, le clouant définitivement dans son immobilité extatique.

    — C’est quoi ces bruits qu’on entend ? avait-elle demandé entre deux éclats.

    — Ce… C’est… J’ai un perroquet. Il s’appelle Jojo…

    — Oh, comme Jojo Lapin ?

    — Euh… Oui, c’est vrai, comme Jojo Lapin. Mais c’est un perroquet.

    La gamine s’était alors esclaffée de plus belle, posant sa main sur sa bouche en imaginant peut-être – mais qui savait ce que pouvaient imaginer les enfants – un animal hybride entre son lapin en peluche et le perroquet. Quoi qu’elle ait pu imaginer, Gérard avait senti une drôle de sensation se répandre en lui, chose qui peut-être l’avait conduit à ricaner lui aussi, et à demander :

    — Tu veux le voir ?

    Jamais il n’avait su exactement ce qui l’avait poussé à proposer cela, ou du moins jamais il n’avait osé se l’admettre complètement. La fillette en tout cas avait accepté sans hésiter. Elle avait posé son sac et sa gourde Reine des neiges sur le tapis de l’entrée, puis s’était dirigée vers le salon, faisant sautiller sa jupe autour d’elle, avant de se figer avec de grands yeux devant la cage du perroquet.

    — Il sait répéter les choses qu’on lui dit ?

    — Bien sûr qu’il le sait. Enfin, un petit peu… Regarde. Jojo, cette jolie petite fille s’appelle Sarah ! Sarah. Sarah. Sarah. Sarah… Sar…

    Ses mots s’étaient éteints dans sa bouche en même temps qu’il se rendait compte de l’erreur qu’il venait de commettre. Comment aurait-il pu connaître son prénom sans l’avoir espionnée chaque mercredi après-midi par la fente de la palissade, jusqu’à finalement entendre un jour sa mère l’appeler pour lui dire de rentrer ? La bourde était faite, et il était bien impossible de la faire oublier maintenant que cet oiseau de malheur caquetait le prénom de la jeune invitée à tout va…

    SRAA, SRAA, SRAA

    Et la divinité enfantine au nom proclamé par la bête riait de plus belle, de son rire qui transformait le monde autour d’elle en quelque chose d’éclatant, et de beau. Ce n’était pourtant que son salon triste, sans cartes postales d’amis posés sur les meubles et sans photos sur les murs hormis celle de sa mère au visage neutre, mais l’aura de la fillette parvenait à en faire un lieu magique, vivant et agréable.

    — Tiens petite, voilà ton ballon… Je suppose que c’est cela que tu veux, avait fini par articuler Gérard en lui tendant la sphère en plastique bariolée.

    Mais la rouquine n’y avait pas prêté attention. Elle s’était contentée de le prendre machinalement et de le glisser sous son bras, sans jamais détacher son regard de Jojo, qui se pavanait fièrement sur son reposoir en braillant.

    — Il te plaît Jojo ? lui avait alors demandé Gérard.

    — Oh oui, il est trop drôle ! Est-ce que je pourrais revenir le voir, Monsieur ?

    La petite fille avait levé ses yeux bleu pétillants vers lui et il n’avait pu faire autre chose qu’accepter, évidemment. Au fond, il avait toujours souhaité qu’une telle chose arrive, qu’un jour Sarah, pour une raison ou pour une autre, ait une occasion de venir le voir, brisant par là sa solitude et lui permettant d’assouvir enfin une pulsion qu’il avait toujours sentie en lui, bien qu’il ait toujours réussi jusqu’alors à la cacher sous l’apparente banalité de son existence.

    C’est ainsi que Sarah était devenue son amie. Cela lui faisait tout drôle de prononcer ce mot, même dans sa tête, car il lui avait toujours été totalement étranger. Pourtant, il ne trouvait pas de terme plus approprié pour caractériser sa relation avec elle. Sarah venait chez lui tous les mercredis après-midi, sur le chemin du retour après être allé jouer dans le parc. Avant cela, la plupart du temps, Gérard l’observait depuis son jardin, impatient de la voir ranger ses affaires, prendre sa gourde Reine des neiges et se diriger d’un pas sautillant vers l’allée menant à sa rue. Il allait alors chercher le pichet de sirop de mangue dans le frigo, le parfum que préférait la gamine, et le posait sur la table basse du salon. Jamais elle ne semblait s’être demandé pourquoi le sirop était à chaque fois si frais quand elle arrivait, ni pourquoi le Monsieur à qui elle rendait visite empestait le parfum.

    Au début de sa relation avec la fillette, il s’était inquiété pour les voisins. Et si l’un d’entre eux le signalait à la police ? Et si quelqu’un trouvait ça louche de voir une gamine comme Sarah débarquer toutes les semaines chez un vieux garçon solitaire et un peu glauque comme lui ? Mais finalement il avait cessé de s’en faire pour ça. Dans ces quartiers pavillonnaires, les gens prenaient un soin tout particulier à ne pas se mêler de la vie des autres, et à ne pas sortir de leurs petites routines. L’anonymat, voilà ce qui était la règle dans ce type d’endroit, et c’était d’ailleurs une des raisons qui l’avaient poussé à venir s’installer ici. Les gens ne posaient pas de question, et quand bien même l’auraient-ils fait, Gérard n’aurait qu’à leur rétorquer que Sarah était sa nièce, ou quelque chose comme ça.

    Lors de ses premières visites, la petite fille avait gardé une part de mystère sur sa situation, se contentant d’aller nourrir Jojo et de rire merveilleusement à ses cascades idiotes. Mais progressivement, elle s’était mise à se confier au vieux Monsieur, derrière son verre de sirop, lui parlant par exemple de l’école ou de ses jouets préférés ; sa poupée Elsa et son lapin vert, qui s’appelait Martin et dont Gérard connaissait désormais les aventures par cœur. Elle en était même venue à évoquer sa vie à la maison, égrainant çà et là des éléments qui firent comprendre à Gérard que la fillette avait perdu son père, et vivait désormais seule avec sa mère. Jamais elle n’évoquait directement la perte de son géniteur, mais il semblait y avoir dans sa perception mentale du temps une rupture majeure divisant son existence en deux périodes : celle de « quand Papa était encore là » et celle « depuis que Maman est toute seule ». Derrière son sourire d’un charme infini, le vieil homme parvenait à percevoir la mélancolie qui berçait son être. Il en était venu à la conclusion suivante : Sarah n’était pas une enfant heureuse. Elle manquait visiblement de repère, et semblait perturbée par un passé de secrets dont elle ne parvenait pas à se détacher. D’après ce qu’elle voulait bien dire sur l’école, elle ne semblait pas y avoir beaucoup d’amis, hormis Martin le lapin. Cela n’étonnait pas Gérard outre-mesure car en deux ans, jamais il ne l’avait vue la moindre fois jouer avec quelqu’un sur le terrain de jeu.

    Six mois environ après la première visite de Sarah, Jojo était mort sans raison apparente. Gérard l’avait retrouvé au fond de sa cage un matin, la patte accrochée désespérément autour d’un barreau comme s’il avait voulu s’enfuir pour ne pas mourir enfermé. Le retraité avait alors craint le pire, à savoir que la petite fille cesse de venir lui rendre visite… Pourquoi continuerait-elle à le faire alors que l’objet initial de ses venues n’était plus ? Il avait même envisagé de racheter un perroquet pour remplacer Jojo, mais finalement n’avait pas eu le temps de le faire avant le lendemain, jour de visite de la petite fille. Quand il lui avait appris la nouvelle, elle était tombée en larmes et s’était jetée dans ses bras. Un peu gêné, Gérard lui avait passé une main dans les cheveux, d’abord avec un peu d’hésitation, tremblant, mais prenant progressivement confiance face à l’absence de recul de la gamine. Quand ses sanglots se furent taris, elle s’était détachée de Gérard et avait levé la tête pour le regarder dans les yeux.

    — Pauvre Jojo… avait-elle dit.

    — Oui, pauvre Jojo. Je suppose que désormais tu ne vas plus me rendre visite, n’est-ce pas ?

    La fillette avait alors froncé les sourcils en sondant son visage.

    —Bien sûr que si, avait-elle dit finalement. Pourquoi est-ce que je viendrais plus ?

    —Jojo… Tu venais pour voir Jojo…

    Le visage de Sarah s’était alors adouci, et après un léger rire fragile, elle s’était remise à serrer les jambes de Gérard contre elle.

    —Non, je viens aussi pour toi. Tu es mon ami.

    Cette fois le mot avait été prononcé en-dehors de sa tête, et l’entendre dans la bouche de cette petite fille semblable à un ange lui avait littéralement fait fondre l’estomac. Il s’était remis à lui caresser les cheveux et, en tournant la tête vers le miroir du couloir, s’était rendu compte qu’un sourire de bonheur béat avait fleuri sur ses lèvres. Pour la première fois de son existence, Gérard avait reçu de l’affection de la part de quelqu’un qui n’était pas Mamoune. Et ce quelqu’un était, qui plus est, la plus mignonne des fillettes qu’il lui ait été donné de voir sur cette terre. Une fillette dont il avait parfois l’impression de tomber amoureux.

    Le passé de Sarah s’était révélé à Gérard d’une façon un peu particulière. Si la gamine n’hésitait plus à lui parler de choses intimes, allant par exemple jusqu’à évoquer les monsieurs que ramenait sa mère à la maison et la haine qu’elle en ressentait, en revanche elle continuait d’être muette comme une tombe sur le décès de son père. Gérard refusait de la questionner explicitement à ce sujet, ne voulant par-dessus tout pas mettre en péril la relation de confiance qu’il brodait chaque mercredi. Elle finirait bien par en parler le moment venu, voilà ce qu’il se disait. Mais finalement il avait appris les circonstances du drame bien avant que ce temps ne soit arrivé : ce jour où Sarah était revenue du terrain de jeu avec une écharde dans le pied.

    — Tu es sûre que c’est une écharde ?

    — Oui… Je l’ai vu mais je n’arrive pas à la retirer toute seule. Tu veux bien le faire ?

    Gérard était allé chercher une épingle et un briquet, puis s’était assis sur le fauteuil et avait inspecté le pied droit que la gamine venait de poser sur sa cuisse.

    — Ça va, ça fait pas trop mal ? avait-il demandé après quelques secondes en se tournant vers elle.

    C’est alors seulement qu’il avait pris conscience de la vue particulière dont il disposait, dans cette position, sur le dessous de sa jupe. Il avait brusquement détourné le regard, gêné, et ses yeux étaient tombés sur la chaussure de la gamine, posée sur la table basse. Une longue étiquette dépassait de la languette, et dessus était inscrit au feutre, probablement de la main de sa mère, le nom complet de la petite fille : Sarah Frouvin.

    Frouvin… C’était la première fois qu’il prenait connaissance de son patronyme. Et il ne lui était pas inconnu. Peu après son emménagement dans le quartier, les gazettes locales avaient relayé l’histoire d’un Patrick Frouvin, qui s’était suicidé dans des circonstances particulièrement sordides. Gérard ne se souvenait plus avec exactitude du contenu des articles, mais il avait en revanche la certitude que l’histoire lui avait chamboulé l’estomac à l’époque. Il se rappelait aussi avoir entendu deux mères de famille en parler, durant une de ses après-midis passées à épier le terrain de jeu depuis son jardin. « Devant sa propre gamine ! Tu te rends compte ? » avait dit l’une. L’autre avait renchérit dans le registre de l’indignation : « Mais quelle horreur… Il y a des gens qui ne méritent pas d’avoir d’enfant. Pauvre gosse ».

    C’était tout ce dont il se rappelait sur le moment, alors que, sous le choc, il venait de perdre son aiguille entre les coussins du fauteuil. Mais si cette « gosse » en question était bien Sarah, comme il le pressentait, alors il trouvait là une explication de choix à sa mélancolie permanente.

    Immédiatement après le départ de la fillette, ce jour-là, Gérard s’était précipité à la médiathèque municipale. Il avait épluché les vieux journaux un par un pour retrouver les articles et les avaient tous scannés pour en garder une trace et les relire à tête reposée. Avec émotion, il s’était alors plongé dans l’horreur qu’avait dû vivre Sarah, cette créature féerique au regard plus doux que la soie, qui venait comme une fleur éclore chez lui chaque mercredi après-midi, mais qui pourtant semblait bien avoir vécu l’enfer par un sombre soir de juillet, deux ans auparavant. Bien que relativement évasifs, ne serait-ce que pour respecter l’intimité de la famille, les différents journaux relataient peu ou prou la même histoire : la petite fille aurait été appelée par son père au fond du jardin, et aurait alors assisté impuissante à son immolation. Patrick Frouvin aurait prémédité son geste, s’étant au préalable aspergé d’essence. Il aurait craqué l’allumette quand sa fille serait arrivée à l’angle du cabanon derrière lequel il se cachait. Gérard ne parvenait que difficilement à concevoir une telle ignominie… Comment un père pouvait-il faire ça à sa fille ? Surtout à une gamine qui était l’innocence même, et dont la douceur ne semblait avoir d’autre limite que celle de l’univers ? Son cœur se brisait quand il tentait d’imaginer le visage de Sarah se défaire, et son sourire naïf se transformer en une grimace d’effroi. Et son amour pour la petite fille, son admiration même, n’avait fait que grandir après avoir pris connaissance de cet épisode.

    Au fil des mois qui avaient suivi, Sarah s’était encore un peu rapprochée de lui, comme si elle avait senti instinctivement que quelque chose de nouveau était partagé entre eux. Elle se confiait davantage, et n’hésitait plus désormais à pleurer devant lui. Elle était devenue plus tactile aussi, venant se blottir dans ses bras ou s’asseoir sur ses genoux. Quand elle agissait ainsi, Gérard ne pouvait s’empêcher de culpabiliser pendant quelques secondes, mais finalement cédait à la tentation et se mettait à la caresser, entortillant ses beaux cheveux roux ou lui effleurant délicatement le dos. Il aimait par-dessus tout quand, ses doigts passant sur son cou, la petite fille était prise d’un léger frisson et riait fébrilement en levant les yeux vers lui. Elle souriait, ce qui laissait penser à Gérard qu’elle n’éprouvait aucune réticence, bien qu’elle se mît parfois à trembler légèrement. Gérard sentait qu’au fil des visites de Sarah, leur relation avait évolué vers quelque chose de malsain, et que ses pulsions ne pourraient pas être étouffées indéfiniment. Son regard ne pouvait s’empêcher de glisser le long de ses cuisses, et ses mains passaient de plus en plus naturellement sous le t-shirt de la gamine. Mamoune n’était plus là pour le surveiller désormais, et même le regard inquisiteur de Jojo avait disparu du salon. Il était un vieux garçon découvrant finalement l’amour, un petit oisillon en quelque sorte qui, pour la première fois, était appelé à voler de ses propres ailes.

    Alors Gérard avait fini par prendre une décision. Sombre pantin d’un drame sans saveur, sa vie avait été un échec lancinant, sans fracas et sans bruit. Mais il ne partirait pas comme ça, anonyme parmi les anonymes, sans rien léguer à quiconque. Il allait passer à l’acte, offrir son amour, enfin se sacrifier en quelque sorte. Il savait quel cadeau faire à Sarah pour la rendre heureuse à jamais, et il n’allait pas se défiler. Le courage, voilà une vertu que lui avait transmise Mamoune. Il faut prendre ses responsabilités, fiston, disait-elle souvent en buvant son café noir le matin, et en tendant vers lui un doigt moralisateur. Quand on est face à un trou, il vaut mieux sauter par-dessus soi-même que d’attendre, au risque d’être poussé par quelqu’un d’autre. D’accord Maman. Tu as raison. Il avait mis en œuvre son plan, tout préparé minutieusement pour que ce moment magique ne soit gâché par rien. Tout était parfaitement au point et il n’y avait plus qu’à attendre désormais.

    La petite fille devait arriver d’une minute à l’autre. La dernière fois qu’il avait posé son œil contre la fente de la palissade, elle semblait déjà sur le point de partir du terrain de jeu, son ballon et sa gourde « Reine des neiges » rassemblés sur le banc, à côté de Martin le lapin. C’était une belle après-midi de juillet, dont le vent atténuait la chaleur et rendait la température particulièrement agréable. Quelques papillons volaient nonchalamment au-dessus de sa pelouse, cherchant désespérément des fleurs qu’ils ne trouveraient pas ici. Il contemplait leur ballet aérien depuis son salon, les mains jointes dans son dos, quand, suivant l’un d’entre eux, son regard tomba sur le pot de fleur vide. C’était là que le ballon bariolé de Sarah s’était arrêté, ce jour où il l’avait vu passer au-dessus du mur et rebondir mollement dans l’herbe, changeant à jamais le cours de son existence. Il se souvenait parfaitement de ces quelques secondes magiques, qui avaient brisé le mur infranchissable entre lui et la petite fille, et fait de sa morne existence une sorte de rêve éveillé. Il avait descendu les marches et s’était saisi du ballon. Puis il avait hésité à le rejeter vers le terrain de jeu, mais avait finalement décidé d’aller d’abord espionner par la fente de la palissade. Ne voyant pas la petite rouquine, Gérard avait alors hésité sur la marche à suivre. Finalement…

    La lettre à Elise retentit dans son dos, le sortant de ses pensées. Un sourire en coin naquit sur ses lèvres. Il se retourna et alla brièvement se recoiffer devant le miroir avant de rejoindre l’entrée. Après une longue inspiration et une vague d’adrénaline semblable à celle qu’il avait ressentie lors de la première visite de Sarah, il ouvrit. La petite fille se tenait sur le porche, souriant jusqu’aux oreilles en tenant contre elle son ballon et son lapin. Elle portait, ironie du sort peut-être, la même jupe verte que le jour où elle avait demandé à voir Jojo.

    — Salut ! s’exclama-t-elle

    Et dès que la porte fut refermée, elle se jeta contre ses jambes pour l’enlacer.

    — Salut Sarah… lui murmura-t-il en se mettant à lui entortiller ses mèches rousses. C’est un jour un peu spécial aujourd’hui, tu sais…

    — Un jour spécial ?

    La fillette releva la tête et plongea ses grands yeux bleus dans les siens.

    — Oui. J’ai une surprise pour toi. Un cadeau que j’aurais dû te faire il y a bien longtemps déjà.

    — Mais c’est pas mon anniversaire !

    — C’est vrai. Mais ça t’embêterait de faire comme si ?

    Apparemment troublée, la gamine se détacha de Gérard et haussa les épaules.

    — Mais pour que tu puisses déballer ton cadeau, il faudrait que nous montions à l’étage. Il est dans ma chambre. Tu viens ?

    Sarah sembla hésiter un instant, observant la main que lui tendait Gérard avec la bouche à demi ouverte et le regard vide. Elle finit cependant par s’en saisir, et par se laisser emmener docilement dans l’escalier, montant vers le premier étage baigné par les ombres. Gérard était son ami après tout.

    Ils atteignirent la dernière marche, puis il la conduisit le long du couloir, jusqu’à la porte de sa chambre, qu’il déverrouilla lentement. Quand ce fut fait, il se tourna vers elle une dernière fois et lui ébouriffa les cheveux. Malgré la pénombre, Gérard parvenait à distinguer l’éclat de ses yeux, qui brillaient comme deux petites pépites en enfer, éclatant d’une innocence sans faille.

    — Prête, princesse ? susurra-t-il.

    La fillette hocha la tête et il poussa la porte sans plus attendre.

    SRAA SRAA SRAA

    — Je lui ai déjà appris à dire ton nom. Il te plaît ?

    C’était un perroquet, très ressemblant à Jojo, qui s’était mis à crier dès que la porte s’était ouverte. Et désormais, se mélangeant à ses cris, le rire de Sarah venait envahir la pièce pleine de ballons multicolores, cascade de bonheur chaud jailli d’un autre monde féerique, et coulant dans les veines de Gérard. C’était le plus beau son qu’il ait entendu, et il savait devoir en profiter avant que tout ne prenne fin.

    — Cet oiseau est à toi Sarah. Tu n’auras qu’à dire à ta mère qu’un vieux Monsieur te l’a donné parce qu’il n’avait plus la force de s’en occuper. Comment veux-tu l’appeler ?

    — Jojo 2 !

    Gérard se mit à rire avec la petite fille, mais rapidement son rire s’éteignit, en même temps qu’il se rappelait la suite des événements. Car son plus beau cadeau, ce n’était pas le perroquet, ni même d’ailleurs le gâteau au chocolat qui les attendait dans le frigo, et sur lequel il avait disposé des bougies en forme de lapin. Non, son plus beau cadeau se trouvait dans une enveloppe posée sur la petite table en bois, juste au pied de la cage de Jojo 2.

    SRAA SRAA SRAA

    L’oiseau appelait la petite fille à elle. Gérard l’observa se rapprocher de la cage, ses cheveux roux tombant le long de son dos gracieux, tourbillonnants jusqu’à sa jupe. Martin le lapin était serré contre sa hanche et son sac à dos rose, qu’elle n’avait pas encore enlevé, se balançait sur ses épaules frêles. Dans la poche arrière de sa jupe verte, Gérard remarqua un petit rectangle en relief, qu’il supposa être une boîte de Smarties. Quand elle arriva devant l’enveloppe, elle s’en saisit et la lut à haute voix, butant légèrement sur les mots.

    — Pour Sarah… la plus merveilleuse enfant… de l’univers.

    Elle se retourna alors pour le regarder, et dut s’apercevoir qu’il pleurait car elle lui esquissa un bref sourire de compassion. Dans l’entrebâillement de la porte, Gérard s’essuya les yeux, puis se moucha avant d’articuler d’une voix cassée :

    — C’est une lettre pour toi. Lis-là. Je n’aurais pas eu la force de te dire ce qu’elle contient en face.

    Fronçant les sourcils, la gamine se tourna à nouveau vers la cage de Jojo 2, qui désormais s’était tu comme s’il tenait à respecter lui aussi la solennité du moment, et s’empara de la lettre dans l’enveloppe.

    Sarah,

    Le cadeau que je t’ai fait aujourd’hui est un cadeau d’adieu. Toi comme moi savons que notre relation n’est pas saine, et que les choses auraient fini par mal tourner si tu avais continué à me rendre visite tous les mercredis. Je sais que tu es une petite fille intelligente, et que tu peux comprendre cela. Tu as sans doute perçu tout cela autant que moi. C’est donc la dernière fois que tu viens ici, et la dernière fois que tu me vois, moi qui ai tenté d’être ton ami, mais qui ne suis jamais parvenu à l’être totalement. Je n’ouvrirais plus la porte, si par malheur tu décidais de venir toquer à nouveau. Je compte de toute façon déménager dans les prochains mois, partir loin de toi pour ne plus polluer ton existence. Cette décision me fait mal, mais je la prends pour toi, pour ne pas briser cette magnifique innocence que je vois encore dans tes yeux. Je la prends pour que tu sois heureuse, et pour que le monstre en moi ne puisse jamais venir briser ton petit cœur déjà tant meurtri par ce que les adultes lui ont fait autrefois.

    Je profite donc de ces derniers moments passés en ta compagnie pour te dire merci. Merci mille fois. Merci pour tout. Merci d’avoir donné un sens à ma vie, aussi éphémère fusse-t-il. Merci de m’avoir montré que l’on pouvait m’aimer pour ce que j’étais. Merci d’avoir apporté un rayon de soleil dans le ciel gris et morne de mon existence. Merci d’être toi, tout simplement. Je ne t’oublierais jamais, Sarah. Jamais tes sourires, ni l’éclat de ta voix si douce. Mais nos chemins doivent désormais se séparer : moi retourner à ma solitude, et toi trouver enfin la voie de ton bonheur. Sans moi. Avant que je ne fasse une bêtise, fuis. Sois heureuse, et prends soin de ton nouveau compagnon (dont j’ignore encore le nom au moment où j’écris cette lettre). J’espère qu’il s’entendra bien avec Martin. Pense à moi, si tu le souhaites, mais pas trop. Il faut aller de l’avant, petite princesse, et ne pas avoir peur de l’avenir. Ton bonheur t’appelle, juste derrière ce trou qui t’empêche de l’atteindre. Mieux vaut pourtant sauter par-dessus toi-même que d’attendre, au risque d’être poussé par quelqu’un d’autre. Courage, petite Sarah. Sois heureuse pour moi.

    Merci pour tout.

    Gérard.

    P.S. : J’ai préparé un gâteau chocolat-banane, ton préféré je crois. Il nous attend dans le frigo.

    La gamine ne se retournait pas.

    Cela faisait pourtant un temps bien long depuis qu’elle s’était emparée de la lettre, un temps bien suffisant pour qu’elle ait eu le temps de la lire, et même de la relire encore et encore si elle en avait eu l’envie. Dans le silence pesant, les ballons de baudruche accrochés aux murs se dandinaient, portés par des courants invisibles. Même Jojo 2 continuait de rester muet dans sa cage, son regard passant de la petite fille au vieux monsieur presque aussi vite que le cœur de ce dernier battait dans sa poitrine. Après qu’une nouvelle minute ainsi se soit écoulée, Gérard ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais finalement se ravisa. Car en fait, il ne savait pas quoi dire, pas avant d’avoir vu ce que serait la réaction de Sarah.

    Mais la gamine ne se retournait pas.

    Finalement, sa voix s’éleva dans la pièce, mais toujours sans qu’elle daigne montrer autre chose que son dos.

    — On s’en doutait, n’est-ce pas, Martin ?

    La tête de son lapin en peluche émergea par-dessus son épaule droite, lentement, puis se mit à parler d’une voix nasillarde.

    — Oh oui, on s’en doutait. C’est toujours ainsi qu’ils agissent, n’est-ce pas ?

    — Ils nous distraient, puis veulent nous abandonner, poursuivit la voix de Sarah, d’une froideur que Gérard ne lui avait jamais entendu.

    — Pourquoi font-ils tous ça ?

    — Oui, pourquoi ?

    — Ils pensent nous acheter avec des cadeaux, pour mieux se débarrasser de nous.

    — On ne se laissera pas faire. Un ballon ou un perroquet, rien ne nous achètera jamais.

    — Jamais.

    Alors la petite fille se retourna subitement et se mit à avancer vers lui d’un pas décidé. Elle tenait un grand couteau de cuisine dans la main droite, dont Gérard ignorait la provenance. Martin le lapin était tenu par l’autre main, serré contre sa hanche. Toute innocence avait disparu du regard de Sarah, et ne se trouvaient plus désormais entre ses tâches de rousseur que des éclairs de haines qui fondaient droit sur lui et transperçaient son cœur triste.

    — Sarah… Ne fais pas de bêtise, princesse. Je t’en prie.

    — Les princesses ont toujours fait des bêtises, répondit-elle, laconique. D’autant plus quand ce sont des petites filles.

    Puisqu’elle continuait d’avancer avec sa lame brandie, Gérard ne trouva pas d’autre alternative que de reculer dans le couloir.

    — Cela m’attriste d’en être arrivé là, poursuivit Sarah. Mais nous avons déjà trop été trahi.

    — Je ne t’ai pas trahi, Sarah… C’est pour ton bien que…

    La petite fille émit un ricanement mauvais.

    — Ils disent toujours ça, hein Martin ?

    — On ne les croit plus, répondit la peluche de sa voix geignarde.

    — Non…

    Ils arrivaient au bout du couloir désormais, sur le bord de l’escalier, et Sarah ne semblait pas décidé à cesser son manège psychopathique. La lueur noire n’avait pas quitté ses pupilles, et ceux-ci passaient successivement de Gérard à la lame qu’elle brandissait devant son visage d’ange. Un étrange sourire s’était formé sur ses lèvres, un sourire figé semblable à ceux des poupées en porcelaine que gardait autrefois Mamoune sur la commode de sa chambre.

    SRAA SRAA SRAA s’était remis à hurler le perroquet.

    Mais Gérard ne l’entendait plus. Il n’en avait plus le temps. Car la petite fille s’était soudain mise à courir vers lui, hurlant elle aussi.

    Elle le poussa dans l’escalier et il dégringola les marches en glapissant. Sa tempe cogna contre quelque chose, une marche peut-être, et il crut pendant un bref instant qu’il allait perdre connaissance. Mais le sang gagna à nouveau ses neurones, malheureusement peut-être, et il se rendit compte alors qu’il gisait sur le tapis de l’entrée, dans une position désarticulée, semblable à un pantin en bois qu’on aurait démembré puis remonté n’importe comment. En tordant le cou, il parvint à distinguer les chaussures noires de Sarah, qui descendait les dernières marches avec une lenteur toute solennelle.

    — Qui penses-tu qui s’inquiétera de ta mort ? demanda-t-elle d’une voix qu’il ne lui reconnut pas, trop mature pour une fillette de sept ans. A qui penses-tu qu’un pauvre déchet dans ton genre va manquer ?

    Il tenta d’élever la voix, mais ne jaillit de sa bouche qu’un filet de sang gémissant. Sarah, à ce moment-là, laissa tomber le couteau sur le sol, ce que perçut Gérard en entendant le léger tintement que faisait la lame sur le parquet.

    — On est peut-être un peu dur. Tu ne trouves pas, Martin ?

    — Si, il va nous manquer à nous. Un petit peu.

    — Oui, un petit peu. Mais on trouvera vite un autre type paumé dans son genre pour nous distraire.

    — La ville en regorge.

    — Et peut-être même qu’un jour on trouvera… un Papa digne de ce nom.

    — On peut toujours rêver.

    Les deux voix de Sarah s’éteignirent et Gérard entendit un bruit de fermeture éclair. Dans un effort surhumain, il parvint à se redresser légèrement pour voir ce que faisait la fillette. Le couteau était à quelques centimètres seulement de sa main gauche, et pendant un instant il songea à s’en emparer. Mais la voix de la fillette s’éleva de nouveau et le fit sursauter.

    — Ah, te voilà, dit-elle en sortant de son sac sa gourde « Reine des neiges ».

    Elle ouvrit le bouchon, puis s’avança vers Gérard, qui comprit immédiatement ce qu’elle allait faire alors que le bout de son doigt touchait enfin le manche du couteau. La gamine commença à verser le contenu de la gourde sur sa tête, inondant immédiatement ses narines d’une odeur d’essence écœurante. Il se saisit du couteau, puis tenta de se relever en un ultime sursaut de vie… Mais ses jambes ne purent le soutenir et il s’étala une nouvelle fois de tout son long sur le sol, pleurant de douleur. La petite fille se mit à rire de plus belle et, non sans lui avoir au préalable enlevé le couteau des mains pour le ranger dans son sac, recommença à faire couler l’essence sur son corps, n’oubliant aucune parcelle de peau ou de vêtement. Gérard tenta de hurler une nouvelle fois, mais ne parvint qu’à pousser de pitoyables geignements, semblables à la triste vie qu’il avait menée. Le goût du sang se mélangeait dans sa bouche à celui de l’essence, en un liquide infâme qui lui anesthésiait la langue et les lèvres. Et il pria intérieurement pour qu’on l’achève vite. Mamoune, à l’aide !

    Finalement, quand sa gourde fut vide, Sarah recula de trois pas, de façon théâtrale, et plongea la main dans la poche de sa jupe. Ce n’était pas une boîte de Smarties qu’elle cachait là, tout compte fait, mais une boîte d’allumettes. Elle en fit craquer une et la brandit devant ses yeux, faisant apparaître une dernière fois à Gérard son visage d’ange qu’il avait tant aimé. Puis elle lui fit au revoir de la main, souriant toujours, et jeta l’allumette sur son corps qui se transforma en brasier.

    — Adieu Papa 4 ! s’exclama-t-elle.

    4… 4… Le chiffre résonna quelques secondes dans la tête de Gérard, tel un mot d’une langue étrangère que la douleur lui empêchait de comprendre pleinement.

    Sarah alla s’emparer d’une part de gâteau à la banane dans le frigo, puis rangea ses affaires tranquillement et quitta la maison du vieux célibataire pour la dernière fois. En passant dans le couloir, elle prit soin d’éviter le corps brûlant et convulsant comme s’il s’était simplement agit d’une flaque sur le sol. La petite fille referma soigneusement la porte derrière elle et partit en sautillant. Les dernières choses que perçut Gérard, tandis que son cerveau fondait comme une guimauve dans les flammes, furent deux rires qui se succédaient, l’un geignard et l’autre doux, ainsi que le bruit d’un ballon en plastique rebondissant mollement sur les marches de sa maison.

Pablo Behague

Vosges, Mars 2020

Merci, Hydranemone, pour ton visuel !
Merci, Hydranemone, pour ton visuel !

2 réflexions au sujet de « Le ballon dans le jardin »

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