Le bleu azéan

    Lettre de Gaspard Lépange datée du 16 mai 2020 (1er extrait)

    La première fois que mes yeux ont croisé la route du bleu azéan, c’était il y a précisément un mois et deux jours.

    Un couple de bons amis datant du lycée, Jérôme et Sophie, venaient alors d’emménager dans leur nouvelle maison ; un manoir du XIXe siècle situé dans les Ardennes dont le propriétaire était mort récemment. Ils m’avaient invité à venir leur rendre visite, et j’avais donc profité d’un des premiers beaux dimanches d’avril pour monter dans le break familial et abandonner pour la journée mon épouse et mon fils. J’avais eu Sophie au téléphone, quelques jours plus tôt, et elle m’avait brièvement raconté l’histoire de leur acquisition.

    L’ancien propriétaire se nommait Alexandre Tchakhozov. C’était un vieil homme particulièrement riche, d’origine russe, qui avait décidé de venir s’installer à la campagne pour finir ses jours. D’après ce que leur avait dit l’agente immobilière, c’était un monsieur qui ne faisait pas de vague, et qui ne sortait que très peu de sa grande propriété. Il se serait agi d’après elle d’une sorte d’artiste un peu excentrique ; le genre de personne à se terrer dans son salon toute la sainte journée avec une machine à écrire ou un piano. Dans le cas présent, toutefois, le vieil homme semblait avoir jeté son dévolu sur la peinture. Sophie m’avait dit au téléphone, de sa voix haut-perchée habituelle, qu’en tant que critique d’art, il fallait « absolument que je vois les œuvres magnifiques qu’avait laissées le vieil homme dans la maison ». Sophie est du genre à s’enflammer pour peu de choses, et ses connaissances en matière d’art pictural se limitent à répéter inlassablement, à chaque apéro, que « Picasso fait des trucs vraiment bizarres, mais que Guernica est malgré tout très touchant ». Il n’empêche que sa petite phrase sur les tableaux du vieil homme russe avait éveillé ma curiosité, et m’avait incité à aller rapidement leur rendre visite.

    Quand je suis arrivé ce dimanche-là, donc, après les deux heures de route depuis Metz, Jérôme m’attendait sur le porche en fumant une cigarette. Il avait un grand sourire aux lèvres, et je pouvais parfaitement le comprendre : la demeure qu’il venait d’acquérir était tout bonnement splendide. C’était un vieux manoir, aux vieilles briques et au lierre grimpant sur les cheminées, mais dont l’état paraissait très respectable. Il n’y avait pas de mur croulant, ni de tuile manquante sur le toit, signe d’une demeure entretenue régulièrement au fil des années. La maison semblait disposer de trois étages et d’un grenier, et l’aile ouest donnait sur une véranda, dont une partie était ombragée par un vieil orme. L’accès à la porte principale, devant laquelle je m’étais garé, se faisait par une longue allée bordée de thuyas précédée d’une massive grille métallique. La propriété était parsemée d’arbres centenaires qui étalaient leurs branches par-dessus les parterres de fleurs, tels des araignées rampantes. J’étais impressionné mais n’avais pourtant vu jusqu’à présent que la moitié du terrain.

    Quand Jérôme, après m’avoir serré la main et s’être enquit de ma bonne route, m’a conduit de l’autre côté du bâtiment, j’ai découvert un jardin encore plus magnifique. Au-delà du potager qui bordait la maison se trouvait un petit étang, dans lequel deux saules pleureurs baignaient leurs feuilles, et juste à côté un kiosque à musique peint en vert, envahi de clématites, sur lequel s’était installée Sophie pour lire un livre de Stephen King. Nous l’avons rejointe et Jérôme est allé chercher l’apéritif. L’après-midi que nous avons passé dans ce jardin fut ma foi très agréable. Mes camarades m’ont évoqué plus en détail les circonstances de leur acquisition, et ma bouche s’est progressivement ouverte en comprenant à quel point l’affaire qu’ils venaient de conclure était faite d’or massif. Le prix défiait tout entendement ; il était dérisoire pour une demeure de ce gabarit, et de ce cachet. Je savais le cours de l’immobilier particulièrement bas dans les Ardennes, mais avait malgré tout le sentiment que quelque chose m’échappait qui devait expliquer un tel prix. J’en ai été informé de la bouche de Sophie, avant même que je ne me décide à troquer mon mutisme impressionné par une curiosité accusatrice.

    — Je sais que ce que tu vas dire, Gaspard, a-t-elle commencé. En bon connaisseur de l’architecture, et en bon rabat-joie aussi, tu vas me clamer que le prix est ridicule, et qu’il y a donc forcément anguille sous roche, n’est-ce pas ? Hé bien, peut-être y en a-t-il une, mais jusqu’à présent Jérôme et moi ne l’avons pas trouvée ! N’est-ce pas chéri ?

    — C’est vrai, a acquiescé Jérôme. J’ai inspecté toutes les pièces, et chacune est en parfait état. Il manque bien un peu de tapisserie dans une ou deux chambres du deuxième étage, certes, mais Sophie voulait de toute façon les refaire à neuf, alors…

    — J’ai même fait venir Max Morani… Tu te souviens de lui ? Il est architecte maintenant. Il nous a dit que tout était en très bon état, et que l’entretien n’avait pas été négligé le moins du monde. Il a même fait quelques tests d’isolation thermique, et les résultats ne sont pas catastrophiques du tout pour une aussi vieille bâtisse !

    Devant le regard dubitatif que je leur lançais, mes hôtes ont cependant dû se résigner à évoquer le point qui posait vraiment problème. Même si à leurs yeux, et selon leurs dires, ce n’en était pas un.

    — Bon écoute mon vieux, a dit Jérôme sur le ton de la confidence. Pour être tout à fait honnête avec toi, on a questionné l’agente immobilière sur la raison d’un tel prix. Et en fait…

    — Arrête Jérôme, Gaspard va plus oser nous rendre visite si tu lui dis ! a lancé Sophie sur le ton de la plaisanterie en jetant un nouveau glaçon dans son cocktail.

    — En fait, il semblerait que peu de monde soit intéressé par la maison en raison d’une affaire un peu glauque qui y serait liée… Une histoire sombre, tu vois, le genre à se raconter entre habitués dans les bistrots du coin. On dirait le début d’un mauvais bouquin d’horreur, hein ?

    Je n’ai pas pu m’empêcher de lâcher un petit ricanement en engloutissant le reste de mon verre.

    — Et quelle est donc cette histoire ? ai-je finalement demandé en pensant qu’ils devaient mourir d’impatience de me raconter.

    Ce n’était toutefois visiblement pas le cas, ce qui m’a étonné de la part de mes vieux amis. Ils m’ont encore plus sidéré lorsque j’ai compris les raisons d’un tel manque d’empressement à me répondre.

    — On n’en a aucune idée, a dit Jérôme. La dame de l’agence nous a demandé si on voulait l’entendre, et je lui ai répondu catégoriquement que non. Si vraiment l’histoire est assez glauque pour faire fuir les acheteurs d’une aussi belle demeure, peut-être vaut-il mieux ne pas la connaître… Cela n’aurait pu que nous tracasser, au fond, et nous gâcher la joie et la fierté d’avoir fait une si belle affaire. Sophie a bien protesté ; tu connais sa curiosité enfantine et son goût pour les récits abracadabrantesques… mais j’ai su la convaincre du bienfait de ma démarche. Et nous voilà, heureux dans cette belle maison, insouciants et confiants en l’avenir. N’est-ce pas tout ce qui compte ?

    J’ai approuvé, admiratif et conscient qu’à leur place je n’aurais sans doute pas pu résister à l’appel du sang et du morbide. Nous sommes humains après tout.

    — Ce n’est probablement qu’une vulgaire histoire de fantômes, ai-je répondu finalement. Toutes nos campagnes en regorgent… Sans doute y a-t-il eu un décès un peu particulier, ou alors une bande de gamins jouant dans le jardin a un jour entr’aperçu une forme blanche flotter devant une fenêtre… Il n’en faut quelquefois pas plus pour que naissent les rumeurs.

    Mes amis ont approuvé et ont ri de bon cœur. Quand notre deuxième verre fut fini, ils m’ont conduit entre les murs du manoir pour me faire la visite. Le bâtiment paraissait en effet, même de l’intérieur, en parfait état. Une fois les chambres du deuxième étage passées en revue, je me suis décidé à poser la question qui me brûlait les lèvres depuis mon arrivée.

    — Au fait Sophie, tu ne m’avais pas parlé de tableaux ?

    — Bon sang, mais oui ! J’allais presque oublier de te les montrer ! Ils sont dans une pièce du premier étage, viens, suis-moi.

    Elle m’a conduit dans l’escalier, puis le long d’un couloir sans fenêtre menant à une unique porte.

    — Je ne sais pas encore ce qu’on va faire de cette pièce, m’a indiqué Sophie avant d’entrer. Pour l’instant on n’y a pas touché.

    C’était une grande salle dans un des angles du manoir, dont les fenêtres aux montures dorées donnaient sur le jardin. Une odeur de poussière y régnait, ainsi qu’un silence étouffant qui faisait résonner nos pas sur le plancher. Hormis cinq tableaux posés sur autant de chevalets, la pièce était vide.

    Dès le premier coup d’œil que j’ai jeté sur l’un d’entre eux, j’ai compris qu’Alexandre Tchakhozov n’avait rien d’un peintre de génie. Du moins, c’est ce que j’ai cru sur le moment. Le tableau représentait une nature morte ; un bouquet de fleurs posé sur un buffet, entouré d’un ruban gris. Le trait était grossier, et les couleurs juraient les unes avec les autres. Ce n’était pas particulièrement moche, mais d’un intérêt toutefois fort limité pour un spécialiste de la peinture comme moi. Le second tableau représentait un voilier dans une crique. Là-encore, il n’y avait rien de très convaincant si ce n’est peut-être la représentation des vagues, plutôt réaliste. En longeant le mur, j’ai observé les deux tableaux suivants sans m’y attarder. C’étaient deux paysages de campagne dont les contrastes étaient aberrants. Le dernier des cinq tableaux m’a davantage ralenti car il représentait un vieil homme qui peignait, et je me suis demandé s’il pouvait s’agir d’un autoportrait de l’ancien propriétaire. Si tel était le cas, le cliché russe avait eu raison de lui car il ressemblait énormément à Lénine.

    — Comment se fait-il que les peintures soient restées dans la maison ? ai-je demandé à Sophie au bout d’un moment, tout en continuant de contempler le visage du vieil homme. Il n’avait pas d’héritier ?

    — Apparemment non. D’après la femme de l’agence, Tchakhozov aurait même explicitement formulé dans son testament son souhait de voir ses tableaux transmis avec la maison. C’est pas mal, non ?

    — Oh oui, c’est plutôt bon, ai-je menti pour lui faire plaisir.

    C’est alors que, m’apprêtant à retourner vers la porte, j’ai vu un dernier tableau dans le fond de la pièce, qui avait échappé à mon attention en raison de sa présence dans un renfoncement étroit. J’ai levé les sourcils, étonné, et me suis approché.

    Cela représentait un paysage au crépuscule, le soleil couchant donnant à l’horizon des couleurs multiples. En remarquant le kiosque vert envahi de végétation au premier plan, baigné d’une lumière tamisée, j’ai compris que la peinture avait été réalisée depuis la fenêtre du manoir. Je n’ai alors pas pu m’empêcher d’imaginer le vieil homme dont je venais de voir le portrait, ses pinceaux tremblant dans ses doigts arthritiques, penché sur sa toile avec concentration. On y voyait le jardin, puis la haie d’aubépine et les collines verdoyantes. Derrière, des champs s’étendaient, agrémentés de machines fumantes et d’épouvantails, et entrecoupés de bosquets touffus. Mais l’objet premier de la toile, ou du moins celui qui obnubilait toute mon attention, c’était le ciel.

    Il occupait le tiers supérieur du tableau, recouvert de nuages cireux et bariolé de nuances diverses, passant du vert cendré au plus écarlate des rouges. Quelque chose retenait mon attention dans ce ciel, mais pendant quelques minutes j’ai été bien incapable de définir précisément quoi. C’est alors que, naturellement, mon regard s’est figé sur une minuscule parcelle de la toile qui dénotait profondément avec le reste. C’était une zone peinte en bleu, juste au-dessus d’un filet rouge sang posé sur l’horizon… Mais d’un bleu comme je n’en avais jamais vu. Pourtant spécialiste de peinture, j’étais totalement incapable de qualifier précisément cette couleur. Était-ce un bleu azur ? Un bleu marin ? Un bleu océan ? Un bleu turquoise ? Ce n’était rien de tout cela, en vérité, et je le savais, mais dans ma tête le mot « azéan » s’est formé tout seul, au point que j’ai fini par qualifier la couleur ainsi, faute de mieux. La profondeur, voilà ce qui qualifiait ce bleu. La profondeur et l’ardeur, si tant est que ce mot puisse être usé pour évoquer une couleur. C’était une couleur vivante, que j’ai instinctivement perçue comme sauvage, et qui me donnait presque l’impression de pouvoir parler. Je sais aujourd’hui que ce n’était pas qu’une impression, mais sur le moment je pensais simplement avoir découvert une parcelle de génie en ce monde, une nuance magique trouvée dans le plus grand des hasards par un obscur amateur.

    — C’est… magnifique, ai-je fini par dire.

    Mais je savais que ce n’était pas le terme qui convenait. Ce bleu n’était pas particulièrement beau, mais envoûtant, déstabilisant.

    — J’aime aussi beaucoup ce tableau, a répondu Sophie dans mon dos. Je trouve que le kiosque à musique est très réaliste !

    Elle n’avait évidemment rien compris. Sans prendre la peine de lui répondre quoi que ce soit, je me suis penché sur la petite parcelle de bleu azéan, me laissant hypnotiser encore un peu plus par sa force. J’ai alors remarqué que la différence avec le reste du tableau n’était pas seulement liée à la teinte si particulière de l’endroit, mais aussi à un coup de pinceau plus brouillon, qui dénotait profondément avec ce qui l’entourait. Si le reste du ciel avait été peint d’un trait fin et délicat, la zone du bleu azéan semblait quant à elle avoir été tracée avec fougue, comme par une autre main, presque par un enfant. Le coup de pinceau se faisait hésitant, et on imaginait sans peine les doigts du peintre en train de trembler.

    Depuis cet instant où j’ai plongé mon regard dans ce bleu, jamais je n’ai pu m’en échapper. Jérôme a fait irruption dans la pièce peu de temps après, alors que j’étais encore ébahi devant le tableau. Il nous a proposé de redescendre pour manger une part de gâteau. J’ai suivi mes amis jusqu’au kiosque à musique, mais mon cœur et mon esprit n’y étaient pas ; ils se trouvaient encore dans la pièce du premier étage, noyés dans un ciel aux milles couleurs au sein duquel brillait comme une étoile une couleur sans pareil : le bleu azéan. Finalement, après avoir seulement englouti deux cuillères de tiramisu, j’ai prétendu avoir envie de pisser et ai regagné l’intérieur du manoir. Inutile de vous dire que je n’avais que faire des toilettes ; je me suis précipité au premier et me suis figé une nouvelle fois devant la peinture crépusculaire.

    J’y suis resté un temps très long, jusqu’à ce que la lumière du jour se mette à décliner et que les collines de l’horizon ne se détachent sur le fond rouge du couchant. J’ai alors enfin réussi à m’extraire un instant de mon bleu obsessionnel, mais c’était pour le chercher ailleurs que sur la toile : dans le monde réel. Je n’ai jamais cessé ma vaine quête depuis. Cette après-midi-là je m’étais dit que, si le peintre avait réalisé son paysage depuis la fenêtre, peut-être pourrais-je moi aussi en m’y postant retrouver dans le ciel ce bleu si particulier. Mais je ne l’ai évidemment pas trouvé. Alors, après un grand soupir, j’ai allumé la lumière et me suis repositionné devant le tableau. Un peu plus tard, j’ai entendu Jérôme et Sophie monter l’escalier en appelant mon nom, le ton légèrement inquiet. En me trouvant devant la peinture, ils ont poussé un soupir de soulagement.

    — Dis donc, c’est qu’elle te plaît cette peinture, Gaspard ! s’est exclamée Sophie.

    J’ai hoché la tête en silence.

    — On te la donne, si tu veux ! a alors lancé Jérôme.

    J’ai évidemment accepté, en remerciant chaleureusement mes amis, et c’est comme ça que la toile s’est retrouvée en ma possession. Sur le chemin du retour, le bleu azéan n’est pas sorti une seule seconde de ma tête, au point que j’ai dû m’arrêter à cinq reprises sur le bas-côté pour ouvrir mon coffre et le contempler. A chaque fois qu’il disparaissait de ma vision pendant trop longtemps, j’éprouvais un besoin presque maladif de vérifier son existence, de me prouver à moi-même que je n’avais pas rêvé et que cette couleur existait bien ailleurs que dans mes rêves. Quand je ne me garais pas pour assouvir ma soif, je cherchais la couleur partout autour de moi, chien assoiffé à la recherche de sa gamelle, au point de ne presque plus faire attention à la route. Le bleu des fleurs de chicorée, le bleu des affiches en bord de route, le bleu de la base des flammes de briquet… Le monde regorgeait de bleus, mais aucun ne se trouvait être comparable au bleu azéan.

    Je suis finalement rentré chez moi, dans notre maison en périphérie de Metz. Alysson, ma femme, s’est étonnée de ma trouvaille. Elle ne comprenait pas ce que je trouvais à ce tableau de paysage, peint d’un trait il est vrai assez médiocre… Pendant un instant, j’ai voulu lui demander son avis sur cette infime parcelle de bleu, coincée entre ciel et terre, juste au-dessus du mince dépôt sanglant laissé par le soleil sur l’horizon. Pendant un instant, j’ai envisagé de lui faire part de mon ressenti, et de mon trouble pour cette couleur. Néanmoins, je me suis ravisé, par égoïsme sans doute, car je souhaitais garder avec ce bleu une relation privilégiée, intime en quelque sorte. Alors j’ai simplement baragouiné quelques vagues explications à ma femme, lui parlant sans conviction d’une histoire de contrastes et de perspectives sur le kiosque à musique. Elle n’a pas eu l’air très convaincue, s’est contentée de hausser les épaules puis est retournée donner la purée à Théo, qui pleurait dans la cuisine.

    J’ai exposé le tableau dans la galerie du deuxième étage, lui réservant une place de choix sur le mur du fond. Et c’est alors que les choses ont vraiment commencé à dégénérer. Aux alentours de 21 heures, on a toqué à la porte pour me dire que le dîner était servi. Mais, ne me voyant pas descendre, mon épouse est venue me rechercher après dix minutes, logiquement exaspérée par mon attitude qu’elle commençait déjà à trouver fort étrange. Durant la nuit, je me suis levé précisément six fois pour contempler l’œuvre d’Alexandre Tchakhozov. Ce n’était qu’un début, car les choses n’ont fait qu’empirer dans les jours qui ont suivi. Au bout d’une semaine, je ne fermais plus l’œil de la nuit et, prétextant des problèmes d’insomnie à ma femme (qui étaient au fond bien réels) allait m’enfermer dans ma pièce fétiche. Je fermais les rideaux et allumais deux petites lampes halogènes juste devant la toile, puis m’asseyait sur une chaise en bois et contemplait le bleu azéan encore et encore, me noyant en lui comme s’il s’agissait d’un océan.

    La journée ne me laissait guère plus de repos. Moi qui devais travailler à la rédaction d’articles pour une revue artistique me suis mis à ne plus savoir pondre la moindre ligne. Tous les tableaux que je devais commenter me paraissaient fades, et sans intérêt ; plus rien d’autre n’avait grâce à mes yeux que ce bleu si étrange, qu’un obscur peintre russe avait utilisé pour dessiner un bout de son ciel, au sein d’un tableau pour le reste fort médiocre. La couleur m’obsédait au point que, quand je n’étais pas sur ma chaise à la contempler, je la cherchais inlassablement ailleurs dans le monde. Les yeux de Théo, un temps, m’y ont fait vaguement penser. Mais en les contemplant de plus près, j’ai dû admettre que ce n’était pas tout à fait ça. En faisant le tour du jardin, je suis aussi tombé sur une belle plante aux fleurs en forme d’étoile, qui poussait sur le compost. Ma femme m’a appris qu’il s’agissait de la Bourrache, mais bien que le bleu de ses fleurs présentât quelques ressemblances, ce n’était pas tout à fait ça non plus. Je me suis alors souvenu des raisons qui m’avaient poussé à appeler cette couleur le bleu azéan, à savoir son vague point commun avec le bleu profond de la mer. J’ai été visité un aquarium près de chez moi, espérant trouver dans les profondeurs marines un tel bleu. Je suis revenu bredouille, évidemment. Sur le chemin du retour, j’ai croisé une vieille dame qui portait un pull tricoté. La couleur avait bien quelques similitudes, mais il manquait toujours ce caractère grouillant, cet éclat de vie que je ne retrouvais nulle part ailleurs que dans le tableau de Tchakhozov.

    Je devenais fou, indéniablement, mais jusqu’à présent ma folie restait cantonnée dans la sphère du privé, et seule ma femme et mon fils l’avaient remarquée. Je m’enfermais encore et encore dans ma galerie, avec une lumière tamisée orientée sur la toile afin de mettre en valeur le bleu magique. Je ne répondais plus à mes mails, ni au courrier, ni aux appels téléphoniques que je laissais mourir sur mon répondeur. Le monde en dehors du bleu azéan n’existait plus. Mais c’est alors que j’ai été invité au vernissage d’une exposition près de chez moi… Un bon ami de ma femme souhaitait que j’écrive un article sur le jeune peintre, qui selon lui était prometteur, et ma femme m’a presque tiré de force jusqu’à la salle d’exposition malgré ma réticence. Ça a été un fiasco.

    Transcription du premier message vocal de Sophie Borelli à Gaspard Lépange, non ouvert, daté du 29 avril 2020 à 17h26.

    Salut Gaspard, c’est Sophie. Écoute, ça fait plusieurs jours que j’essaye de t’avoir, mais sans succès… Tout va bien ? C’est pas trop dans tes habitudes de ne pas répondre au téléphone, alors on s’inquiète un peu Jérôme et moi. Enfin bref, on voulait juste t’appeler pour te dire qu’on avait peut-être appris ce qui avait repoussé les potentiels acheteurs de notre nouvelle maison. En discutant avec la voisine d’en face, elle en est venue à m’avouer que l’ancien propriétaire, Alexandre Tchakhozov, s’était suicidé. J’avoue ne pas comprendre ce qu’un suicide a de si terrible… C’est pas un phénomène si rare que ça, si ? Si toutes les maisons de types qui s’étaient donnés la mort étaient vendues à un prix aussi dérisoire, je crois que ça se saurait. Du coup, Jérôme pense qu’il doit y avoir autre chose encore, mais il veut absolument que j’arrête de fouiner partout pour le découvrir… Il dit que c’est pour mon bien, gna gna gna… Tu le connais. Parfois, j’ai l’impression qu’il me traite comme une gamine. En tout cas, je me disais que ça pourrait t’intéresser d’être au courant de tout ça, puisque tu as désormais chez toi un tableau de ce mec… un mec qui s’est suicidé donc. J’imagine que ça change pas grand-chose, mais au moins ça apporte un peu d’anecdote à ta toile. Tu pourras dire tout ça à tes invités, monsieur le critique d’art, lors d’une de tes petites réceptions mondaines, autour d’un verre de champagne et d’un plateau de toasts. Je rigole, Gaspard, c’est pour te taquiner ! Allez, donne-nous vite de tes nouvelles, et surtout repasse nous voir quand tu veux ! Bisous.

    Lettre de Gaspard Lépange datée du 16 mai 2020 (suite)

    Le vernissage avait lieu dans une salle de Metz que Michel, l’ami de mon épouse, louait avec son association de promotion artistique. Alysson avait réussi à me convaincre de laisser la toile de Tchakhozov à sa place, alors que j’avais envisagé pendant un temps de la prendre avec nous. Mais à cause de cela je me suis senti malade toute la route, incapable de tenir correctement le volant au point de devoir le passer à ma femme après à peine une quinzaine de minutes. C’était la première fois que je m’éloignais autant du bleu azéan depuis que je l’avais découvert, et l’addiction qui était la mienne rendait la vie plus terrible qu’un enfer. Je tremblais, et cherchait désespérément autour de moi une couleur pouvant y faire penser. En vain, évidemment. Quand ma femme s’est garée sur le parking devant la salle, j’ai cru que jamais je ne saurais poser un pied dehors, et encore moins me glisser jusqu’à l’exposition pour discuter avec des illustres inconnus d’œuvres puériles. J’ai toutefois fini par me forcer, me disant que gagner cette réception grotesque au plus vite me permettrait aussi de la fuir plus tôt.

    La salle était pleine de gens en costards et de femmes en robes longues qui trinquaient dans des verres à pied. Ils parlaient pour ne rien dire, et riaient à l’inutile. Pour la première fois de ma vie, je me suis rendu compte à quel point ce milieu artistique, auquel j’appartenais pourtant, était d’un ridicule abject. Des vrais guignols, pensais-je tout bas, mais cela ne m’empêchait pas de sourire mécaniquement pour ne brusquer personne, et surtout pas ma femme qui me suivait à la trace pour être sûre que mon comportement demeurât convenable. Dès que quelqu’un m’interpellait pour engager une conversation, je cherchais une excuse pour la fuir : un besoin d’aller aux toilettes, un porte-monnaie oublié dans la voiture, un verre que je devais ramener à mon épouse… Je faisais de mon mieux pour ne rien laisser paraître, mais le temps était interminable ; il s’étirait devant moi comme un long désert me séparant de l’horizon. Un horizon bleu azéan évidemment. Et quand j’ai finalement levé ma manche pour constater que cela ne faisait qu’une demi-heure que nous étions là, j’ai su que je n’arriverais pas à tenir jusqu’au discours de remerciements du peintre. J’avais raison.

    Je commençais à suer à grosses gouttes, tremblant au point de renverser mon champagne, quand Michel est venu me présenter, tout sourire, l’auteur des toiles qui nous entouraient. C’était un jeune homme au visage hautain, avec une moustache retroussée dont il imaginait sans doute qu’elle lui donnait l’air original et décalé. De longs cheveux tombaient sur ses épaules, mais leur aspect lissé et coloré empêchait d’en faire une quelconque marque de révolte. Derrière des lunettes rondes particulièrement à la mode chez les étudiants, il me toisait avec un air presque méprisant ; de cet air que prennent parfois les jeunes quand ils sont sûrs que les vieux n’ont rien compris. Il avait toutes les caractéristiques du fils à papa en mal d’attention, qui s’imagine que le summum de la révolte consiste à porter des habits trouvés en friperie et de fumer des joints en écoutant du jazz. Inutile de vous dire qu’il m’était d’emblée antipathique.

    — Je vous présente notre star du jour, le prometteur Jean-Eudes Boutry.

    — Enchanté jeune homme, ai-je menti en serrant la main qu’il me tendait.

    — Alors Gaspard, que pensez-vous de son travail ? Il a du talent, hein ?

    Je me suis rendu compte alors que je n’avais pas prêté, jusqu’à présent, la moindre attention aux toiles qui ornaient le mur.

    — Oh euh… Oui, c’est vraiment intéressant.

    Voyant que le silence s’installait et que le jeune blanc-bec attendait de moi un avis plus explicite, je n’ai pas trouvé d’autre solution que de proposer à mes interlocuteurs d’aller admirer quelques peintures ensemble. Quelle erreur j’ai faite ! C’était nul, sans intérêt. Le peintre ne faisait que reprendre des thèmes archi-connus, que reproduire des clichés encore et encore, toile après toile. Toutefois, ne voulant pas brusquer Michel, en très bon terme avec ma femme, je m’efforçais de trouver pour chaque tableau que nous passions en revue, un point positif à évoquer. Mais finalement, quand après avoir passé quelques minutes à contempler un portrait de femme particulièrement grossier, nous sommes tombés sur un paysage de coucher de soleil, je n’ai pas pu cacher plus longtemps ma répugnance.

    Je me suis posté devant la peinture et, après avoir en vain cherché dans les nuances du ciel un bleu semblable à celui de l’œuvre de Tchakhozov, j’ai fermé les yeux. Cet abruti d’ « artiste prometteur » avait peint un soleil couchant sans même représenter la moindre parcelle de bleu, qu’il soit azéan ou autre. Constatant que je tardais à réagir, Michel m’a pris le bras et demandé si tout allait bien.

    — Cette peinture est très mauvaise, ai-je donc répondu en rouvrant les yeux.

    — Mauvaise ? s’indigna le peintre à la moustache.

    — Oh oui, ai-je confirmé. Très mauvaise.

    — Peut-être ne répond-elle juste pas à vos stéréotypes, m’a-t-il alors rétorqué, visiblement vexé. Et vu le tremblement de votre verre, je me demande si vous n’avez pas trop bu.

    J’ai émis un petit rire et me suis tourné vers lui. J’ignore à quoi je ressemblais en cet instant présent, ni ce qu’a pu précisément lire le peintre dans mon regard, mais il a pris peur et a reculé d’un pas.

    — Avez-vous seulement déjà vu un coucher de soleil, jeune homme ? Pourquoi votre ciel n’est-il que rouge, jaune et vert ? Que faites-vous du bleu ? OU EST-IL ?

    Je m’étais mis à hurler, alors tous les regards de la salle s’étaient tournés vers moi.

    — Que vous ne sachiez pas peindre le bleu azéan, on peut encore vous le pardonner… Mais vous n’avez même pas cherché à mettre du bleu dans votre ciel ! Vous l’ignorez complètement. Vous mettez vos rouges pimpants et vos verts lutins en avant, vous faites éclater votre toile de jaune canari criard ! QUI PENSEZ-VOUS QUE CELA IMPRESSIONNE ?

    Ma femme s’était approchée de moi et se mettait à me tirer la manche. Quant au fils à papa, il avait encore reculé d’un pas, les yeux exorbités derrière ses petites lunettes ridicules.

    — Mais… enfin… il n’y a pas de bleu dans un coucher de soleil, osa-t-il finalement bredouiller.

    C’en était trop pour moi.

    — PAS DE BLEU ? PAS DE BLEU ? VOUS ETES COMPLETEMENT AVEUGLE ! Le bleu est précisément dans le coucher de soleil, c’est là son habitat primordial ! Et vous L’OUBLIEZ ? Votre toile ne vaut RIEN !

    Sur ces derniers mots, je me suis dégagé de l’emprise de mon épouse et ai détaché le tableau du mur. Dans le silence de cathédrale qui régnait désormais sur la galerie, et sous les regards choqués de la foule guignolesque, j’ai alors cassé la toile en deux sur mon genou et l’ai jetée sur le sol avant de la piétiner, sautant dessus encore et encore. Je riais encore comme un dément quand ma femme, pleurant, m’a tiré par le bras à l’aide de Michel pour me raccompagner à la voiture. Elle a conduit sur le chemin du retour, dans un silence de mort. Je venais de ruiner brutalement ma réputation dans le milieu de l’art, et de mettre un terme à ma carrière de critique par la même occasion. Pourtant, dans ma tête, mes pensées n’étaient que bleues, bleues, bleues. Éternellement et infiniment bleues.

    Ma femme ne m’a plus adressé la parole depuis cet épisode. Il faut dire que moi-même n’ai rien fait pour recoller les morceaux. Je ne venais plus du tout dans la chambre désormais, préférant dormir devant l’œuvre de Tchakhozov, même si le sommeil ne me gagnait plus que par petits bouts. Des jours sont passés, je ne saurais dire combien.

    Je sombrais dans la démence et progressivement, naissant comme une fleur qui arrive à maturité et se met à éclore, une nouvelle obsession a émergé en moi : il fallait libérer le bleu azéan, l’étendre sur la terre, permettre à son empire de grandir encore et encore, jusqu’à l’hégémonie totale. Comment une telle couleur pouvait-elle rester cantonnée à cette minuscule parcelle de toile ? Comment une divinité pareille pouvait-elle se satisfaire d’une aussi petite maison ? C’était tout bonnement indécent. Le bleu m’appelait — il hurlait — et exigeait de moi que je lui trouve d’autres espaces pour s’épanouir. Il voulait voler de ses propres ailes, couler sur le monde.

    Alors j’ai acheté des tubes de peinture par centaines, et je me suis mis à barbouiller sur une toile vide à longueur de journée et de nuit, en quête du bleu azéan. Je faisais tous les mélanges possibles et imaginables, ajoutant à mon bleu du jaune, du vert, du noir même… Mais je ne trouvais pas la touche adéquate. Jamais je ne parvenais à reproduire le bon bleu, ce bleu si magique qui avait envahi les fibres de mon cerveau, et coulé dessus telle de l’encre. Il arrivait parfois qu’un de mes mélanges soit assez proche visuellement du bleu azéan, mais il manquait toujours un petit détail ; et quel détail ! Il manquait le caractère grouillant. Je créais des bleus certes, mais c’étaient des bleus morts, des bleus amorphes… Le bleu azéan, lui, était vivant, virevoltant et hurlant.

    Comprenant que je ne parviendrais pas à reproduire le bleu moi-même, seulement armé de tubes de gouaches et de quelques pinceaux, j’ai fini par tout laisser en plan dans ma galerie (qui ressemblait désormais davantage à un atelier) et par retourner parcourir la campagne. Bon sang, il devait bien exister un autre endroit par le monde où le bleu azéan avait élu domicile ! C’est ce que je me disais. Alors j’ai marché pendant plusieurs jours de suite dans les campagnes, courant les bois et les prairies, traversant les villages et nageant dans les rivières… Un soir, n’ayant toujours rien trouvé après une semaine d’efforts, j’ai même envisagé de partir pour la Russie. Alexandre Tchakhozov venait de là-bas, alors peut-être y trouverais-je l’origine de sa couleur… C’était absurde évidemment, et je le savais. Mais j’étais au fond du trou ; je ne trouvais pas de bleu azéan ailleurs que sur la toile, et la prison qu’elle constituait pour elle me paraissait de moins en moins supportable de jour en jour.

    Mais le lendemain de ces projets loufoques, j’ai enfin progressé dans mon enquête, et trouvé une branche à laquelle me raccrocher. Je longeais un champ de blé, par un obscur chemin de campagne balayé par le vent, alors que des nuages gris menaçants s’amoncelaient au-dessus de ma tête. Soudain, tandis que mon regard vaquait sans conviction sur les plantes du bas-côté, j’ai entendu la couleur crier. Dans ma tête, j’ai senti cette chaleur étrange que j’avais ressentie la première fois, et cela m’a fait m’arrêter net dans ma promenade. J’ai reculé d’un pas et porté à nouveau mon regard sur la parcelle de terre qui avait électrifié mon attention. Il y avait une colonie de petites fleurs qui ne m’étaient pas inconnues, car ces mauvaises herbes envahissaient le potager de mes parents, et qu’étant gosse j’avais dû en arracher par centaines… C’était du mouron des champs, et tous les jardiniers qui liront cette lettre sauront précisément de quelle plaie je parle. Ce jour-là, pourtant, je ne me suis pas amusé à l’arracher ; je me suis mis à quatre pattes devant elle, sur le sol boueux, et me suis plongé dans la contemplation de son bleu.

    Son bleu ? Depuis quand les mourons étaient-ils bleus ? En l’observant, je me suis souvenu avec certitude que les plantes que je désherbais autrefois, qui étaient bien de la même espèce, n’étaient pas bleues mais rouges… Et c’est alors que j’ai compris.

    Transcription du deuxième message vocal de Sophie Borelli à Gaspard Lépange, non ouvert, daté du 14 mai 2020 à 19h14.

    Salut Gaspard. Tu n’as toujours pas rappelé, ce qui n’est pas dans tes habitudes. Et tu ne réponds toujours pas. Enfin bon, on se dit que tu dois avoir tes raisons… Mais cette fois ce qu’on a à te raconter est vraiment important. En tout cas, pour nous ça l’est, et je crois que Jérôme commence déjà à fureter sur les sites d’annonce pour essayer de nous trouver une nouvelle maison.

    Je suppose que tu dois te souvenir du kiosque à musique sur lequel nous avons pris l’apéro, n’est-ce pas ? Je pense que oui, mais si tel n’est pas le cas tu n’as qu’à regarder le tableau que tu as emmené. Figure-toi que Jérôme s’était mis en tête de le repeindre ; il trouvait que la peinture s’écaillait. Il s’est donc attelé à la tâche de débroussailler la clématite qui pousse dessus. En faisant cela, il a découvert une trappe sur l’un des côtés, qui jusqu’à présent nous était demeurée cachée. Évidemment, nous n’avons pas pu résister à l’envie d’aller voir où cela menait…

    La trappe donnait sur un escalier en pierre, qui descendait dans une cave. Nous l’avons emprunté et sommes alors tombés sur la pièce la plus étrange qu’il nous ait été donné de voir. Elle était circulaire, et remplie de centaines de tableaux posés sur des chevalets, tous similaires les uns les autres… A vrai dire, je ne sais pas si on peut parler d’œuvres d’art à leurs propos. Ce sont des peintures, certes, mais seulement recouvertes d’une seule et même couleur uniforme… Toutefois… c’est là que les choses sont le plus bizarre, car nous sommes incapables de nous mettre d’accord, Jérôme et moi, sur l’identité de la couleur en question. Pour moi, il était évident que tous les tableaux étaient bleus… Mais Jérôme me jure mordicus qu’ils sont rouges ! On a l’impression de perdre la tête. Il pense que je suis daltonienne, mais je sais que je ne le suis pas ! Des amis doivent normalement venir manger demain. On va leur demander de trancher.

    Quoi qu’il en soit, cette histoire de cave à tableaux nous a glacé le sang, à Jérôme et à moi. Je crois qu’on aurait encore préféré une histoire de fantôme que de tomber sur cette pièce qui suintait la folie humaine à plein nez. Je pense que ces peintures toutes semblables sont l’œuvre de l’ancien propriétaire, Alexandre Tchakhozov. Jérôme hésite à contacter la gendarmerie, au cas où il y aurait quelque chose d’intéressant pour eux de savoir ça… Je préférerais qu’il ne le fasse pas, mais il ne m’écoute pas beaucoup. Voilà donc pour nos aventures ardennaises, mon cher Gaspard ! On s’inquiète pour nous, mais aussi pour toi. Donne-nous vite de tes nouvelles. Bisous !

    Lettre de Gaspard Lépange datée du 16 mai 2020 (suite)

    Les fleurs que j’avais devant moi n’étaient pas seulement bleues ; il y en avait aussi des rouges. Plus jeune également, maintenant cela me revenait avec clarté, j’arrachais des mourons à la fois bleus et rouges. C’est une espèce dont les pétales peuvent apparemment prendre des couleurs différentes. Toujours à genoux dans la boue, mon regard passait alors d’une fleur rouge à une fleur bleue, à un rythme de plus en plus rapide, me faisant ressembler à un chien en train de s’ébrouer. Et c’est en faisant cela que naissait dans mon cœur la magie du bleu azéan, comme si la couleur se trouvait entre les deux, entre ce bleu et ce rouge, entre cette fleur et l’autre, en un endroit invisible de mes yeux, inexistant dans notre monde mais pourtant réel dans ma tête. J’imaginais la fleur invisible, et sa couleur magique, et j’ai compris que ce que j’avais toujours cherché dans le bleu ne s’y trouvait pas ; le bleu azéan était en fait, derrière les apparences, peut-être plus proche du rouge. Il se trouvait en tout cas lié aux deux couleurs, naissant à un point intermédiaire mais qui n’était pas non plus pour autant du violet. C’était un bleu catégorique, sans doute, ou un rouge indéniable, peut-être, mais sûrement pas un violet. C’était autre chose, une couleur improductible, magique, issue d’une autre dimension que seul avait réussi à intégrer à la nôtre, et encore seulement sur une minuscule parcelle de ciel peint, un vieil homme du nom d’Alexandre Tchakhozov. Comment s’y était-il pris ? Et l’avait-il seulement fait exprès ? De toutes ces questions, je n’avais pas les réponses.

    Ce que je savais en revanche, c’est que ma découverte du jour, ma réflexion sur les mourons, m’avait ouvert de nombreuses perspectives. En rentrant, je me suis précipité devant la toile du crépuscule, et le bleu azéan a pris à mes yeux un sens nouveau. Pour la première fois je mettais le doigt sur un détail essentiel : l’absence de frontière avec la couleur rouge située en-dessous. Mon regard la contemplait nonchalamment, puis naviguait vers le haut… Et alors je me rendais compte soudain que j’étais dans le bleu azéan. Mais depuis combien de temps ? Il m’était impossible de trouver une quelconque limite entre les deux couleurs, ni aucun dégradé m’ayant conduit en douceur du rouge au bleu. Le bleu azéan était là, tout simplement, il existait en un point précis de la toile, mais était impossible à délimiter concrètement du rouge. Il y était intrinsèquement lié, en faisait partie en quelque sorte comme sa face cachée… Une face cachée du rouge, sa part sombre, qui était bleue.

    Alors j’ai repris mes palettes de couleur, et me suis mis à mélanger le bleu et le rouge ; toutes les nuances du bleu avec toutes les nuances du rouge. Mais je ne trouvais jamais rien d’autre que du violet, une couleur que je déteste désormais. Pendant que je m’adonnais à mes farfelus barbouillages, ma femme est entrée dans la pièce de façon impromptue. Elle avait visiblement décidé de recoller les morceaux, mais ne se doutait pas que je n’en avais pour ma part rien à faire, ni que ma santé mentale n’avait guère changée depuis l’épisode du vernissage. Après qu’elle se fut approchée de moi pour me demander d’une voix douce ce que je faisais, je me suis mis à lui expliquer l’origine du bleu azéan, baragouinant dans mes moustaches sans lâcher ma palette de peinture des yeux.

    — Je faisais erreur depuis le début… Quel idiot ! C’est dans le rouge qu’il fallait que je le cherche, tu comprends ? Dans le ROUGE ! C’est un bleu ROUGE… Un rouge marin, ou alors un bleu… mais oui ! Un bleu sanglant ? Sanglant… Sanglant…

    Le mot avait accroché mes pensées, et je me suis mis alors à le répéter encore et encore, jubilant un peu plus à chaque fois qu’il franchissait mes lèvres. Ma femme a retiré sa main de mon épaule, alors même que je n’avais pas remarqué qu’elle l’y avait mise, puis a reculé sans me lâcher du regard, l’effroi se peignant sur ses traits.

    — Tu es complètement malade, Gaspard ! l’ai-je vaguement entendue crier tandis qu’elle fuyait sans même prendre le temps de refermer la porte.

    Mais je n’avais pas le temps de me préoccuper de cette pauvre femme. Je venais de comprendre où trouver du bleu azéan, et en abondance en plus… Ne vous ai-je pas déjà dit que ce qui le caractérisait le mieux au monde, si tant est que des mots de notre langage puissent convenir pour évoquer pareille merveille, c’était sa vitalité ? Or, qu’y a-t-il donc de plus vital que ce flux coulant dans nos veines, irriguant notre cerveau et nos membres, et faisant de nos corps autre chose que des pantins inertes ? Ce flux rouge… ou bleu… oh, je ne sais plus désormais. Les choses se mélangent dans ma tête, le bleu azéan a tout envahi. Mais je ne suis qu’une étape, une infime marche dans sa longue conquête, et dans l’établissement de son empire.

    Je savais désormais qu’aucun tube de peinture que j’avais acheté ne pourrait jamais me procurer le bleu (rouge) que je souhaitais. Alors j’ai couru à la salle de bain et ai vidé la poubelle sur le sol. Il y avait bien ce que je cherchais : une serviette hygiénique de ma femme, tout imbibée de son flux bleu. Je l’ai amené à la lumière des grandes fenêtres de l’atelier et alors, tandis que je la brandissais devant mes yeux, j’ai failli m’évanouir. C’était lui : c’était le bleu azéan que je cherchais depuis tant de semaines. Pourquoi ne l’avais-je pas cherché là plus tôt ? Toutefois, sur la serviette de mon épouse le sang était desséché, rendant la couleur légèrement terne, moins éclatante et grouillante qu’elle n’aurait dû l’être. C’était du flux mort, et le bleu azéan ne s’épanouissait pleinement que dans la vie. Je me suis alors tailladé l’avant-bras avec la lame de mon couteau suisse, et l’ai observé couler sur ma main, courant le long de mes doigts jusqu’à ce qu’une goutte, une unique goutte bleue, ne vienne tomber sur une toile que j’avais posée au sol.

    Tout cela s’est passé il y a précisément une heure et trente-deux minutes. En voyant la couleur sur la toile, un bleu azéan parfait, j’ai su quelle était ma mission, celle qu’il voulait me voir accomplir. Alors j’ai décidé de d’abord tout consigner dans cette longue lettre, récit que j’aurais pu tout aussi bien intituler : « genèse de l’empire azéan : le temps des premières conquêtes ». Je suis désormais assis à mon bureau, la main droite bandée, et je m’apprête à poser le point final. Je vais ensuite m’acquitter de ma mission ; je vais libérer le bleu azéan de sa prison ! Tout est méticuleusement prévu, et je sais où trouver les instruments nécessaires.

    Gloire au bleu azéan ! Que son empire s’étende à jamais !

    Gaspard Lépange.

    Extrait du rapport de police relatif à l’affaire Lépange : découverte des premières victimes présumées du tueur, son épouse Alysson Lépange (44 ans) et son fils Théo Lépange (2 ans).

    Les corps ont été découverts entre 2h48 et 2h54 du matin, dans la nuit allant du 16 mai au 17 mai 2020, par l’agent Touzin.

    Alysson Lépange gisait en différents morceaux dans la chambre du couple. La tête était posée sur l’abat-jour de la lampe de chevet, et le sang en dégoulinait encore le long du tissu. Le bassin et les bras se trouvaient sur le lit, dont le drap, présumément blanc à l’origine, était désormais complètement barbouillé de rouge. Les jambes étaient quant à elles éparpillées dans deux coins différents de la pièce. Le corps semblait avoir été découpé et démembré à la hache. Un trait particulier de cette scène de crime, telle que décrite par l’agent, est son aspect sanglant, au sens le plus propre du terme. L’auteur du crime paraissait avoir délibérément propagé le sang dans la pièce, l’avoir étalé même par endroit, comme s’il avait souhaité étendre la surface de contact de ce dernier avec le monde qui l’entourait.

    Cette caractéristique se retrouve dans la deuxième scène de crime, relative au meurtre de Théo Lépange. L’enfant a été retrouvé coupé en deux au niveau du ventre, les deux morceaux de son corps accrochés à son mobile, qui tournait encore et continuait de propager de la musique quand l’agent est entré dans la pièce. Le sang avait été barbouillé sur les murs, le sol, ainsi que le plafond.

    Extrait du rapport de police relatif à l’affaire Lépange : extrait de l’interrogatoire de Maryline Poussin, assistante maternelle à la crèche de nuit de Metz. Témoin.

    « … On a d’abord cru que c’était un père venant chercher son enfant, mais ma collègue s’est mise à crier quand elle a aperçu la hache qu’il cachait dans son dos. Alors, il lui a donné un coup de pied pour la repousser, puis lui a fendu le crâne. Malgré mon choc, j’ai voulu m’interposer, mais il m’a repoussée et faite tomber derrière le bureau. Je l’ai ensuite entendu se diriger vers le dortoir en hurlant des choses bizarres…

    — Qu’est-ce qu’il hurlait ? Vous vous en souvenez ?

    — Pas exactement, non. Mais ça avait quelque chose à voir avec le bleu. Il parlait d’un empire dont il était le serviteur, et qu’il devait aider à grandir. Il voulait libérer quelqu’un aussi, un nom qui se terminait en « an » je crois…

    — Que s’est-il passé ensuite ?

    — J’ai entendu les enfants se mettre à crier dans le dortoir. Alors, j’ai essayé de me relever, pour aller voir ce qu’il leur faisait et… (Maryline Poussin tombe en larmes, et ne parvient à reprendre qu’après une minute environ). Par la porte-fenêtre, je l’ai vu qui brandissait sa hache au-dessus des lits, les coupant en deux les uns après les autres… Et bien sûr aussi les petits corps qui s’y trouvaient. Alors certains d’entre eux ont essayé de s’enfuir, mais il en a frappés plusieurs au passage. Ils sont venus me rejoindre et je suis allée les mettre à l’abri dans le bureau. Puis, je suis retournée voir ce qui se passait dans le dortoir et c’était horrible. Il y avait du sang partout sur les murs et les draps. Les enfants qui restaient s’étaient agglutinés dans un coin, et lui marchait vers eux en continuant de hurler ses paroles sans sens. C’est à ce moment-là que des policiers sont entrés en trombe, apparemment interceptés par une voisine qui avait entendu les cris depuis chez elle. Ils sont entrés dans le dortoir et quand il les a vus, l’homme à la hache s’est précipité vers les enfants et a donné des grands coups dans le tas. C’était comme s’il voulait se dépêcher de faire le plus de dégâts possibles avant que les agents ne le descendent. Finalement, ils l’ont abattu, mais il avait déjà fait un massacre et la pièce était jonchée de cadavres. Le sang… C’est ce qu’il m’a le plus marqué. La pièce était complètement rouge.

    — A-t-il dit quelque chose avant de mourir ?

    — Oui. Alors qu’il était en train d’agoniser sur le sol, il s’est mis à rire en regardant autour de lui. Puis, il a plongé ses mains sous son t-shirt, là où les policiers avaient tiré, et les a ressorties pleines de sang. Alors… Il a tourné sa tête vers moi et a brandi ses paumes ouvertes et dégoulinantes dans ma direction. « C’est un beau bleu, n’est-ce pas ? » m’a-t-il demandé. Et puis il est mort. Il avait un sourire aux lèvres, et des étoiles plein les yeux…».

    Extrait du rapport de gendarmerie relatif à la découverte du corps d’Alexandre Tchakhozov, présumé suicidé dans la nuit du 16 au 17 mars 2019.

    Le corps d’Alexandre Tchakhozov, né à Volgograd (Russie) le 21 novembre 1935, a été découvert par le commissaire Granlouvier, appelé par des voisins qui n’avaient plus vu le vieil homme depuis deux semaines. Il a été découvert dans une pièce du premier étage. L’individu semble s’être donné la mort en se coupant la gorge, après s’être préalablement tailladé les veines et plusieurs parties de son corps. Le cadavre a été découvert dans une grande flaque de sang séché, à côté d’un mur blanc sur lequel était inscrit, à la peinture bleue : Fuis, ô bleu de mes rêves !

    (En-dessous de ce passage se trouve rajouté dans le rapport une note manuscrite) :

    N.B. : Une incertitude subsiste sur un détail du rapport ci-dessus. L’agent Houssin, qui était présent avec le commissaire Granlouvier lors de la découverte du corps, affirme avec force que le message sur le mur était tracé à la peinture rouge, et non bleue, et dit qu’il avait d’ailleurs cru qu’il s’agissait de sang. Le mur a malheureusement été repeint, ce qui ne nous permet pas de trancher sur ce point de détail.

Pablo Behague

Vosges, Avril 2020

Merci à L. pour son illustration !

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