La cave de l’inventeur

    Marie Cardon n’avait plus revu son mari depuis huit heures maintenant. Elle savait où il se trouvait, oh ça oui, mais elle n’osait pas le déranger. Il était à la cave bien entendu, comme d’habitude depuis deux mois, et cela n’avait rien de surprenant. Il était inventeur et travaillait en ce moment sur une machine dont Marie ignorait tout, comme toujours. Son mari ne lui parlait jamais de son travail, ou alors seulement de manière très vague.

    — Tu travailles sur quoi, chéri ?

    — Oh tu ne comprendrais pas Marie, c’est compliqué…

    Combien de fois avait-elle entendu cette réplique ? Elle ne saurait le dire mais elle avait parfois l’impression que son mari la prenait pour une gourde, une espèce d’attardée mentale simplement parce qu’elle n’appartenait pas à son monde à lui, à son cercle de grosses têtes à la noix. Certes, elle n’était pas un brillant inventeur comme lui (quoi qu’il n’ait jamais rien inventé jusqu’alors, à bien y réfléchir), mais elle n’était pas sotte pour autant. Du moins, elle ne se sentait pas sotte quand son mari n’était pas là pour la rabaisser sans cesse.

    Elle aurait bien aimé qu’il lui parle de temps en temps de ce qu’il fabriquait à la cave, mais elle n’avait même pas le droit d’y accéder. Sur la porte était inscrit en lettres rouges « INTERDIT D’ACCES !!! » et cela suffisait en règle générale à la dissuader d’entrer.

    En fait, elle n’avait osé passer la porte de la cave qu’une seule et unique fois, et cela devait remonter à deux ans. Son mari était parti à une conférence dont bien entendu il ne lui avait soufflé mot, et elle avait alors décidé de faire un tour dans son jardin secret. Mais à peine avait-elle ouvert la porte qu’une alarme monstrueuse s’était déclenchée, lui donnant rapidement une migraine de tous les diables. Ne sachant comment l’éteindre, elle s’était mise à descendre l’escalier. Mais à peine avait-elle posé son pied sur la première marche qu’elle avait reçu une décharge électrique, depuis sa main posée sur la rambarde. Elle avait fait demi-tour en pleurs et n’avait plus depuis osé retenter l’expérience. Évidemment, elle avait dû appeler son mari pour lui demander comment on éteignait l’alarme, et quand celui-ci avait appris son effraction, il était entré dans une colère noire. Elle ne l’avait jamais vu dans une telle rage qu’alors.

    Bref, elle et son mari ne partageaient plus rien maintenant. Autrefois, même s’ils ne parlaient pas de son travail, ils évoquaient d’autres sujets à table et le soir avant d’aller se coucher. Maintenant, plus rien. Le vide absolu. Mark ne prenait même plus le temps de manger : il se contentait de sortir quelques trucs à grignoter du frigo puis retournait dans sa cave comme un diable dans sa boîte. Avant, ils faisaient encore l’amour de temps en temps. Enfin, elle, elle lui faisait l’amour même si lui se contentait de la baiser. Mais même pour ça il n’avait plus le temps désormais, même plus pour tirer son coup.

    Il s’était sorti du lit à 4h30 ce matin, et bien qu’il soit déjà 15h, il était toujours dans son antre, en train de bricoler elle ne savait quoi… Sûrement quelque chose qu’elle ne pourrait pas comprendre, de toute façon.

    Marie soupira, puis quitta sa chaise pour se mettre à quatre pattes sur le carrelage de la cuisine. Elle posa son oreille sur le sol froid et essaya d’écouter. Il lui semblait percevoir un léger râle, mais rien de significatif.

    — Alors, on essaye de m’espionner ?

    Elle sursauta et se remit debout tant bien que mal, paniquée. Son mari se tenait dans l’entrebâillement de la porte, rouge comme une tomate et dégoulinant de sueur.

    — Euh, non Mark, je m’inquiétais juste de ne pas te voir remonter.

    Il émit un petit rire sarcastique et se dirigea vers le frigo. Marie s’aperçut alors qu’il avait le souffle court. Son mari prit une bouteille de Coca et but au goulot de grandes gorgées. En reposant la bouteille, un peu de liquide coula sur son menton qu’il essuya d’un revers de manche.

    — Bon, qu’est-ce que je peux manger ?

    — Il y a des pâtes au frigo, et des cordons bleus, je peux t’en réchauffer un si tu veux…

    — Mouais. Bof. Laisse tomber.

    Sans un regard en arrière, il quitta la cuisine et Marie entendit peu après le léger bruit que faisait la porte menant à la cave en se refermant. Elle soupira. Sa vie allait-elle se résumer à ça maintenant ? Préparer à manger, faire le ménage et la lessive, et attendre toute la journée seule dans cette grande baraque vide que son bien-aimé mari se décide enfin à monter de la cave ? Elle s’assit et se prit la tête à deux mains.

    Non, ça n’allait pas se passer comme ça.

    Elle n’était peut-être pas une lumière de la science comme lui mais bon Dieu, elle allait trouver un moyen de découvrir ce qu’il fabriquait là-dessous. Elle tapa du poing sur la table pour se donner de l’entrain et se mit à réfléchir.

    La première des choses à faire était d’éloigner Mark de la maison pour quelques heures. Malheureusement, depuis deux mois il ne la quittait plus jamais d’une semelle. Lui envoyer une fausse invitation à une conférence ne servirait à rien : on lui en avait proposé une il y a deux semaines et il avait prétendu être trop malade pour l’animer. Inutile de dire qu’il n’était pas malade du tout, puisqu’il avait passé la journée à travailler dans sa foutue cave, sur sa putain d’invention du moment. Peut-être que prétendre qu’il avait gagné un prix pour une de ses machines pourrait lui faire quitter la maison ? Elle n’y croyait pas trop à vrai dire. Mais alors quoi, qu’est-ce qui pourrait motiver Mark à sortir de sa cave ? La réponse lui vint subitement comme une évidence.

    Sa mère. Oui, son mari tenait à sa mère plus que tout (c’était triste à dire mais beaucoup plus qu’à sa femme) et Marie était sûre qu’il quitterait la maison si elle tombait malade ou avait un accident. Elle habitait à un peu plus d’une heure en voiture.

    C’était ça la solution.

    Et pour le reste ? L’alarme et les dispositifs « anti-intrusion » qu’avait mis en place son mari ?

    Le mieux serait peut-être d’improviser le moment venu. Si l’alarme continuait de sonner, tant pis, une petite migraine n’avait jamais tué personne. Et se prendre quelques coups de jus était un maigre prix à payer pour visiter enfin l’antre secrète dans laquelle travaillait son mari… Enfin, encore fallait-il que les coups de jus ne soient pas que l’entrée précédant le plat de résistance, mais cela elle ne pouvait pas le deviner.

    Marie savait ce qu’elle devait faire à présent, bien qu’elle n’eût aucune idée d’où cela la mènerait. Elle alla décrocher le téléphone dans le salon et composa le numéro de sa propre maison. Le deuxième appareil, celui qui était installé dans le couloir près de la porte de la cave, sonna. Elle laissa sonner trois fois et fit mine de décrocher, au cas où son mari remonterait furtivement comme il l’avait fait tout à l’heure. Après avoir pris un air faussement paniqué, elle raccrocha et courut vers la cave pour taper à la porte. Son mari ne lui répondit pas. Bien sûr, il ne répondait plus jamais maintenant. Elle frappa encore plus fort sans succès. Ce ne fut que la troisième fois qu’elle entendit enfin des pas monter l’escalier. Mark sortit de la cave, l’air franchement agacé qu’on le dérange.

    — Qu’est-ce qu’il y a encore, Marie ? demanda-t-il.

    — Un médecin de l’hôpital Saint-Paul a appelé, Mark. Ta mère vient d’être hospitalisée, elle a l’air d’avoir fait un malaise.

    Le visage de Mark se déconfit soudain et Marie eut presque honte d’elle-même, honte de lui faire autant de mal uniquement pour pouvoir espionner ses travaux. La mère de son mari souffrait de problèmes cardiaques sévères et un tel accident risquait de réellement se produire d’ici peu, ce qui évidemment rendait le piège d’un assez mauvais goût… Cela ne lui faisait pas regretter son stratagème pour autant. Mark la faisait souffrir tous les jours en l’ignorant et en la dévalorisant, n’était-il donc pas juste que pour une fois les rôles soient inversés ?

    — Ma mère ? Oh merde…

    Sans un regard de plus à sa femme, l’inventeur fila à toutes jambes dans la cave en claquant la porte derrière lui. Il revint presque aussitôt avec un blouson de cuir qu’il enfila, et sortit précipitamment de la maison, non sans avoir refermé derrière lui la porte de sa tanière à clef (chose qu’il faisait depuis la première et dernière incursion de Marie).

    Entre les rideaux brodés de la cuisine, la jeune femme regarda son mari monter dans sa grosse BMW et partir en dérapant dans les cailloux de l’allée. Lorsque la voiture disparut derrière la haie des voisins, Marie s’aperçut qu’un sourire avait fleuri sur ses lèvres. Elle rit et se dirigea vers la cave. Se passant une main dans les cheveux, elle analysa la porte verrouillée ainsi que la serrure, puis se demanda comment elle allait s’y prendre pour la forcer. Elle pourrait bien l’enfoncer, c’était une porte en bois, mais son mari le remarquerait alors à coup sûr… Après être allée chercher une lampe de poche, elle scruta la serrure avec attention. Un petit carré de métal en relief s’y dessinait et le faire tourner permettrait normalement de déverrouiller la porte. Elle sourit une nouvelle fois. C’était tellement facile ! Elle monta quatre à quatre les escaliers et pénétra dans la salle de bain où elle prit une pince à épiler. Une fois revenue devant la cave, elle se mit à genoux et, à l’aide de l’instrument, entreprit de faire pivoter peu à peu le petit carré en relief de la serrure. Ce n’était pas une tâche aisée, et elle ne progressait que lentement, mais chaque petite étape franchie faisait monter en son cœur un sentiment d’excitation qu’elle n’avait plus ressenti depuis longtemps.

    Tandis qu’elle jouait à la cambrioleuse, Marie ne put s’empêcher de penser à son mari de qui elle allait violer l’intimité. S’il rentrait dans la maison en cet instant, quelle serait sa réaction en voyant son épouse à genoux en train de trafiquer sa serrure ? Il s’énerverait sûrement, puis sa colère estompée, recommencerait à l’ignorer comme toujours. Elle n’avait donc plus rien à perdre, puisque de toute manière il ne lui restait déjà plus rien.

    Marie mit environ dix minutes à déverrouiller la serrure. Quand elle sentit enfin la poignée de porte se relâcher, elle sentit aussi une drôle d’impression monter en elle, une impression qu’elle avait du mal à définir. C’était un mélange de stress mais aussi d’enthousiasme, auquel certes venait s’ajouter une pointe de honte, mais très légère finalement. La main posée sur la poignée, elle se préparait à affronter l’insupportable sonnerie quand soudain, elle eut une idée. Elle se retourna, se dirigea vers le boîtier électrique de la maison au bout du couloir et, après l’avoir ouvert, tourna le gros bouton rouge sur 0. Confiante, elle alla ensuite ouvrir la porte de la cave.

    Aucune alarme ne se déclencha.

    Marie se mit à rire bruyamment puis se força à reprendre ses esprits. Son mari, lui qui la prenait toujours pour une débile, n’avait même pas pensé qu’il suffirait de couper le courant pour que tous ses pièges soient déjoués. Elle se sentit intelligente et, pour une fois, supérieure à lui. Oui, pour une fois ce n’était pas elle la victime, mais ce petit inventeur vaniteux. Un petit inventeur qu’elle aimait malgré tout, quoi qu’elle puisse en dire.

    Elle commença par descendre l’escalier avec méfiance mais, comme elle s’y attendait, il n’y eut pas de décharge quand elle posa la main sur la rambarde. Au bout de trois marches, elle se dit qu’elle n’avait jamais pénétré aussi loin dans l’antre de son mari et sentit de nouveau une vague d’excitation passer au travers de son corps. Une fois arrivée sur le petit palier qui faisait tourner l’escalier sur la gauche, Marie constata que ce-dernier continuait encore de descendre. On n’en voyait pas encore la fin en raison du plafond qui était particulièrement bas mais elle remarqua un fil transparent, presque invisible, au travers du passage. Pensant qu’il s’agissait probablement d’un nouveau piège, elle l’enjamba prudemment. Une fois passé néanmoins, elle se demanda s’il ne s’agissait pas en fait d’une simple toile d’araignée que son mari aurait évité sans prendre garde, ou simplement par amour des petites bêtes.

    En tout cas, maintenant l’obstacle passé, sa lampe de poche lui permettait d’avoir une vue sur la pièce proprement dite. Et ce qu’elle avait sous les yeux la stupéfia. Des machines toutes aussi loufoques les unes que les autres encombraient le moindre espace, et de certaines émanaient de fines fumées colorées. Son attention fut surtout attirée par un énorme tas de ferraille, le plus imposant de la pièce, qui ressemblait à une sorte de machine à coudre géante. Elle était reliée à des tuyaux de différentes couleurs qui allaient se perdre dans les murs en plâtre. La machine semblait alimentée par un générateur indépendant, ce qui expliquait qu’elle soit la seule à continuer de fonctionner, et à plein régime. L’énorme pic d’acier tapait sans cesse, comme un marteau piqueur, dans un tissu de consistance étrange…

    Un tissu qui ressemblait en tous points à de la peau humaine.

    Marie eut un haut le cœur car cela ressemblait vraiment à de la peau humaine. En s’approchant, elle vit même que de légers poils blonds émergeaient du tissu et qu’il y avait çà et là des grains de beauté.

    Elle eut envie de crier devant cette vision d’horreur et, pour la première fois, fut prise d’une envie de remonter en courant de cette cave atroce. Puis, elle se ressaisit. Mark était un inventeur après tout, alors il avait dû trouver un moyen de fabriquer quelque chose de semblable à de la peau humaine, dans le but, sans doute, de servir la médecine. Elle sourit. Qu’avait-elle donc imaginé ? Que son mari fabriquait un monstre à la Frankenstein dans sa propre cave ?

    Elle regarda les autres machines avec intérêt puis vit pour la première fois qu’il y avait une porte au fond de la pièce. En fait, ce n’était pas une porte à proprement parler mais plutôt une sorte de trappe arrondie que l’on pouvait ouvrir en tournant une vanne ; le genre d’entrée pour un refuge anti-bombe ou un bunker. Elle se demanda s’il était prudent d’essayer d’entrer car s’il y avait une telle protection, c’était probablement que la pièce contenait des produits hautement toxiques. De toute manière, la trappe devait sûrement être verrouillée elle aussi, alors pourquoi ne pas essayer ? Elle s’approcha donc et tenta d’ouvrir.

    À son grand étonnement, la manivelle tourna sans problème, mais au lieu de s’ouvrir sur une nouvelle pièce, elle le fit sur un hublot en verre de forme arrondie. De la fumée blanche flottait à l’intérieur, comme une brume épaisse, et Marie n’y voyait pas à plus d’un mètre. Elle était en train de poser sa main en visière contre la glace quand soudain, le hublot se mit à avancer à travers la cave dans un bruit d’ascenseur, dévoilant un tube de verre long d’au moins cinq mètres.

    Marie fut clouée de stupéfaction quand elle vit ce qui se trouvait au bout du cylindre transparent. Sur un fauteuil en ferraille ressemblant à une chaise électrique se tenait une femme. Une très belle femme. Enfin, ce n’était pas vraiment une femme et Marie comprit subitement à quoi servait le tissu à l’aspect de peau que tissait la machine folle derrière elle. La créature n’avait pas de pieds, mais pas de moignons non plus car à la place se trouvaient des fils électriques grésillant, de différentes couleurs et effilochés à leurs bouts. Sa tête était renversée sur le côté d’une manière désarticulée et son cou se fendait en deux juste au-dessus des épaules. Mais dans le trou béant, il n’y avait ni boyaux, ni sang, ni os ; juste des câbles électriques mis à nu qui se court-circuitaient en formant des étincelles, tantôt rouges, tantôt jaunes.

    Marie comprit où était passée sa mini-jupe noire qu’elle pensait avoir perdue depuis deux mois, de même que son débardeur bleu qui lui allait pourtant à ravir. Le robot-femme les portait et cela lui allait plutôt bien aussi, il fallait l’admettre. Marie contempla bouche bée le visage de la machine. Il était d’une authenticité incroyable.

    Puis, en remarquant un lit défait dans le coin de la pièce, elle comprit soudain plus qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle comprit pourquoi Mark semblait souvent essoufflé quand il remontait de la cave et…

    — Alors Marie, elle te plaît mon invention ?

    Marie ferma les yeux comme pour se sortir d’un cauchemar. Car elle savait que quand elle se retournerait, son mari se tiendrait sur l’escalier, la regardant de ses yeux moqueurs et méprisants habituels. Elle eut envie de pleurer mais au lieu de cela rouvrit les yeux. Car elle l’aimait, et même s’il couchait avec un robot, c’était toujours mieux qu’une autre femme, non ?

Elle se retourna et sourit le mieux qu’elle put. Mark se tenait en effet sur l’escalier, appuyé contre le mur du coin, les bras croisés avec une lanterne dans la main droite. En revanche, il n’avait pas son air sarcastique habituel. Il avait une expression que Marie ne lui connaissait pas ; une expression plutôt bienveillante qui l’apaisa.

    — Ah, Marie… tu me feras toujours beaucoup rire. Pensais-tu sincèrement pouvoir me berner en inventant une histoire à coucher dehors à propos de ma mère ?

    — Je… commença Marie.

    — Tu vois cette machine là-bas ? dit-il en désignant un petit écran sur lequel étaient disposées deux grosses antennes paraboles. Quand elle est branchée, elle détecte tous les appels reçus ou émis dans notre maison. Elle permet de voir le numéro de l’appelant et surtout, elle permet de mettre sur écoute la conversation. Quand j’ai vu apparaître sur l’écran notre propre numéro, tu te doutes bien que ça m’a paru un peu suspect… J’ai écouté, et ta fausse conversation m’a fait beaucoup rire… J’ai ensuite fait semblant d’être paniqué, et je suis parti comme si je croyais à ta petite histoire. Je suis en fait allé me chercher un sandwich à la boulangerie du coin, sachant très bien que je te trouverai ici en revenant. Et puis, si tu crois avoir déjoué mes protections en coupant simplement le courant, c’est que tu me sous-estimes beaucoup Marie. Toutes mes inventions, ainsi que la cave, marchent indépendamment du reste de la maison grâce à ce générateur là-bas (il désigna un gros cube en métal), et je l’ai coupé avant de partir pour te faciliter la tâche. Ne suis-je pas adorable ?

    — Si mon chéri. Excuse-moi, je t’en prie. Je me posais des questions. Je n’avais aucune idée de ce que tu fabriquais à la cave et je m’inquiétais, c’est tout…

    — Oh mais je ne t’en veux pas. L’as-tu découvert maintenant ?

    — Euh… Je crois que oui.

    — Tu as découvert ma créature… (il regarda le robot-femme, un sourire aux lèvres). J’en suis assez fier même si elle n’est pas tout à fait finie. Et figure-toi que je l’ai appelée Marie, tout comme toi ma chérie !

    — Oh, super.

    Marie ne savait pas comment réagir. Elle était à la fois prise de colère, de peur, et de haine contre son mari. Mais elle se rendait aussi compte plus que jamais qu’elle était amoureuse de lui.

    — Mais pourquoi as-tu créé ce robot, Mark ? Toi et moi, cela vaut beaucoup plus que ça non ?

    Il sembla un peu gêné et ne répondit pas. Il contempla la pièce depuis son escalier et son regard s’attarda particulièrement sur son robot-femme. Puis il le reposa posément sur Marie et elle vit qu’il réfléchissait de manière intense. Elle aurait reconnu cette expression parmi mille : ce sourcil qui se hausse, ces lèvres qui se pincent de manière élégante et ces yeux qui regardent éperdument dans le vide. Ses cheveux bruns tombaient devant ses yeux et il souffla dessus pour les remettre en place. Il était toujours appuyé nonchalamment contre le mur. Il était beau et elle l’aimait. Elle l’aimait plus que tout.

    Finalement, son regard sortit de nulle part et il reprit subitement son attitude habituelle. Il se mit à rire doucement, tout en gardant les yeux fixés sur Marie.

    — Il fallait bien que je te remplace un jour ma biche, tu te fais un peu vieille.

    Il descendit les dernières marches de la cave et s’approcha doucement de Marie qui le regardait bouche bée. Il avait un triste sourire aux lèvres, comme quelqu’un qui regarde pour la dernière fois un souvenir qui lui est cher avant de s’en séparer, avant de le jeter à la poubelle. Il la contourna et lui massa les épaules. Cela faisait tellement longtemps que son mari ne lui avait pas fait la moindre caresse… Marie se mit à sourire amoureusement. Elle sentit les mains de Mark soulever son t-shirt et lui effleurer le dos. C’était si bon. Puis elle sentit son dos s’ouvrir. Puis elle ne sentit plus rien.

    Son mari venait d’enlever les piles.

    — Tu te fais un peu obsolète, dit-il, sachant pourtant qu’il ne pouvait plus être entendu.

Pablo Behague

Nord, 2008

Merci à L. pour cette belle illustration !

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