L’oie de Camille Rambdour

    Jerry Robichaud, homme corpulent à la petite moustache taillée à la Hercule Poirot, arriva à son bureau aux alentours de huit heures quinze. Normalement, tout le monde devait arriver à huit heures, mais qui allait lui reprocher son manque de ponctualité ? Il était le patron après tout. Le Big Boss. Cette pensée le fit sourire, retroussant ainsi la pointe de ses moustaches.

    En entrant dans le hall, il fut salué comme d’habitude par ses collègues. Il y avait parmi eux des cadres inexpérimentés, « jeunes et dynamiques », dont l’un d’eux serait probablement dans vingt ans à la place de Jerry s’il persévérait, mais également les « vieilles souches », comme ils aimaient à s’appeler entre eux. Ils étaient six, tous hauts placés dans la hiérarchie de la boîte depuis une quinzaine d’année et ils constituaient avec Jerry le corps principal de « Robichaud foie », le moteur de cette prestigieuse entreprise de foie gras.

    — Salut Marc. Salut Dom’. Tiens Hervé ! L’angine de ta femme s’arrange ?

    Des discussions des plus banales avaient lieu dans ce hall, dont la plupart servaient davantage à bien paraître qu’à véritablement échanger. Pourquoi diable Jerry s’intéresserait-il à la santé de Mme Liberelle, une femme qu’il n’avait vu qu’une fois au pot de Noël de l’entreprise et qu’il avait d’ailleurs trouvée particulièrement laide et sans intérêt ? Toujours était-il qu’une bonne entente avec les collègues était la clef de la réussite et ça, Jerry Robichaud le savait. Aujourd’hui arrivé au plus haut de tous les échelons, dans le fauteuil du Big Boss, il pourrait pourtant se permettre, s’il le voulait, d’éviter de jouer la comédie. Mais il avait gardé l’habitude d’être agréable avec les gens qui l’entouraient, de toujours les brosser dans le sens du poil quand il fallait le faire et de feindre l’intérêt même quand il était absent. Il avait appris tout cela du temps où il avait monté la boîte, à l’époque où il devait chercher des partenaires financiers et se démener de ferme en ferme pour trouver la moindre oie à gaver.

    Vingt minutes plus tard, après avoir bu trois cafés et raconté quelques blagues salaces avec ses « vieilles souches », il prit l’ascenseur en direction de son bureau. Lorsque les portes s’ouvrirent au quatrième étage, sa secrétaire l’attendait avec son charmant sourire (et son charmant décolleté aussi), tenant une pile d’enveloppes dans les mains.

    — Bonjour Mr Robichaud, voilà le courrier du jour qui vous est adressé.

    — Bonjour Natacha. Merci Beaucoup. Tu peux m’appeler Jerry, tu le sais bien. (Combien de fois faudra-t-il lui répéter ? pensa-t-il.)

    Après un dernier coup d’œil appuyé vers le soutien-gorge de son assistante, il entra avec le courrier dans sa partie privée, s’assit lourdement dans son fauteuil et contempla Paris derrière la baie vitrée. Enfin, sortant de ses rêveries, il entreprit d’ouvrir une à une les enveloppes.

    Comme il s’y attendait, la plupart d’entre elles venaient des provinces ; de chez les « péquenots », comme les « vieilles souches » aimaient à les appeler à Paris (chose qu’ils ne se seraient jamais permis en déplacement dans les fermes). Il faut dire qu’en lisant les lettres, bien souvent d’écritures brouillonnes et bourrées de fautes d’orthographe, on avait vraiment l’impression d’avoir affaire à des péquenots. Parfois même, Jerry retrouvait des traces de boue sur le papier à lettre, comme si le cul-terreux n’avait même pas pris la peine de se laver les mains avant d’écrire sa foutue demande. Le pire fut certainement la fois où, dans un colis recommandé, un éleveur Ardéchois mécontent lui avait envoyé une jolie bouse de vache bien verte. Il avait planté une étiquette dessus à l’aide d’un cure-dents, sur laquelle il avait écrit : « Voilà dans quoi vous nous mettez avec votre marge de bénéfice ». Depuis cet incident, Jerry Robichaud manipulait les lettres venant de province avec une précaution presque caricaturale : il les ouvrait avec des gants et demandait tout bonnement à sa secrétaire de se sacrifier pour ouvrir les colis. Comme toutes les lettres venant des péquenots avaient pour seul objet de se plaindre (négocier le prix de leur marchandise, les conditions de transformation, etc.), il les balançait bien souvent sans même les lire dans le feu. Les lettres des écolos et des défenseurs des animaux avaient droit au même sort, mais celles-là, il ne les lisait qu’encore plus rarement. Dès qu’il voyait que l’enveloppe était en papier recyclé (c’était un signe qui ne trompait pas) ou que le timbre contenait un logo du genre Greenpeace et consort, il la déchirait et la balançait directement dans les flammes. Comme si les systèmes de production de « Robichaud foie » pouvaient avoir un impact sur la planète ! Comme si une oie en avait quelque chose à foutre de se faire engorger toute la journée pour finir dans notre assiette au réveillon ! Foutaises, pensait Jerry. Les péquenots et les écolos sont toujours à se plaindre pour un oui ou pour un non. Jamais contents. Jamais. Il était las de toutes ces conneries.

    Il avait maintenant ouvert cinq courriers : tous venaient d’agriculteurs mécontents. Cela commençait à lui donner sérieusement mal à la tête, et quand il jeta la dernière lettre lue dans les flammes du feu, il se jura que la suivante serait la dernière avant la pause-café.

    — Bon allez mon petit Jerry, encore une !

    Il était un peu moins de neuf heures. Il prit une enveloppe sur la pile et ses yeux s’agrandirent de stupéfaction lorsqu’il vit l’écriture qui la recouvrait. Loin de la calligraphie rudimentaire et brutale des paysans en colère (que Jerry comparait en blaguant à la machine à café à celle d’un enfant de CE1), les lettres de l’adresse étaient fines, légèrement penchées, et les courbes étaient d’une délicatesse qu’il n’avait pas l’habitude de voir.

    — Bon Dieu, mais c’est l’écriture d’une femme…

    Et Jerry ne se trompait pas, il s’agissait bien d’une femme. Il ouvrit l’enveloppe, se saisit de la lettre et se mit à lire dans un murmure :

    Cher Monsieur Robichaud,

    Les mérites de votre formidable entreprise ne sont plus à démontrer : tout le monde sait que les meilleurs foies gras proviennent de chez Robichaud. Ainsi, je m’abstiendrai d’expliquer les raisons qui me poussent à vous contacter vous plutôt que n’importe quel autre transformateur.

    Je possède une exploitation en Dordogne, sur la commune d’Aneçon plus précisément, où j’élève des oies depuis maintenant un an environ. N’ayant pour le moment jamais eu affaire à une entreprise aussi prestigieuse que la vôtre, j’ignore si mon élevage pourrait correspondre à vos critères de sélection (car je me doute qu’ils doivent être stricts). Accepteriez-vous d’utiliser mes oies pour la fabrication de votre foie gras ? Pourrions-nous nous rencontrer pour discuter des modalités d’un tel contrat ? Mon prix sera le vôtre : je n’élève pas les oies dans un but financier. Je possède très exactement 226 oies de race cendrée et je les nourris bien comme il faut. Aussi, si ma proposition vous intéresse, auriez-vous l’amabilité de me recontacter ? Je vous prie de croire en mes sincères salutations.

    Camille Rambdour.

    05 40 42 58 71

    Jerry Robichaud n’en croyait pas ses yeux. Lui qui n’épluchait que des torchons depuis tout à l’heure venait de tomber sur la perle des perles des propositions. C’était un peu comme trouver une pépite d’or au milieu d’un tas de fumier. Malgré lui, il se mit à sourire en tripotant sa moustache d’un air songeur. Certes, personne n’avait encore visité l’exploitation, et peut-être que ses espérances s’avéreraient infondées… Mais il y avait tout de même cette phrase : Mon prix sera le vôtre. Jerry en languissait d’avance.

    — Ce sera une proie facile, pensa-t-il tout haut.

    Elle avait l’air inexpérimentée, naïve, un peu idiote… et en plus c’était une femme. Jerry ne put retenir un petit éclat de rire étouffé tandis qu’il s’emparait du téléphone dans le dessein d’appeler un par un ses conseillers et adjoints, à savoir les autres « vieilles souches ». Il exposa à chacun la situation, lut tout haut la lettre de cette cruche de fermière, et tous en conclurent qu’il serait facile de se jouer de cette Camille Rambdour.

*

    Ils étaient trois dans la BMW, qui roulait au milieu de la forêt depuis maintenant vingt minutes. Jerry Robichaud occupait la place du mort, une carte routière sur les genoux car le GPS était tombé en panne sur l’autoroute (pas moyen de le rallumer). Dominique Lagache conduisait le véhicule et Hervé Devolsky occupait une place à l’arrière. Ils étaient trois des six « vieilles souches » à faire le voyage jusqu’à la ferme de Camille Rambdour. Tous avaient voulu venir, évidemment, mais il fallait bien qu’il en reste à Paris pour tenir la baraque. Ils avaient donc tiré à la courte paille (sauf Jerry bien sûr, qui avait déjà décrété qu’il irait de toute façon), et ce furent Dominique et Hervé qui eurent le privilège de pouvoir se payer deux jours de vacances en Dordogne avec leur patron. Oui, car s’en aller arnaquer des jeunes agriculteurs un peu naïfs faisait partie des passe-temps favoris des « vieilles souches », leur « pêché mignon » comme ils aimaient à l’appeler parfois.

    — Tu es bien sûr que c’est par là Jerry ?

    Ils n’avaient plus rencontré âme qui vive depuis le garde forestier qui enfilait ses bottes, et cela remontait à facilement dix minutes.

    — Ouais ouais, elle m’a bien précisé que sa ferme était isolée.

    Il se passa deux minutes durant lesquelles personne ne parla. Puis Hervé lança en grognant :

    — J’espère quand même qu’elle ne s’est pas foutue de notre gueule, cette garce !

    Mais c’est justement à ce moment-là qu’ils aperçurent enfin un petit chemin de terre qui s’enfonçait sur la gauche. Une flèche en carton sur laquelle on avait peint une oie avait été attachée à un érable et indiquait le chemin.

    — Pauvre BM… se lamenta Dominique en s’engageant dans le passage boueux.

    Après environ un kilomètre, la forêt laissa place à de vastes prairies au fond desquelles ils aperçurent la ferme. C’était un ancien bâtiment en forme de U, aux murs de brique blancs et au toit gris sale. À droite de la ferme se trouvait un petit bois de peupliers et derrière se tenait une vaste grange en tôle. Après avoir passé un petit muret de pierre qui s’effondrait par endroit, ils pénétrèrent dans une allée bordée de platanes, puis dans la cour pavée où ils se garèrent dans un nuage de poussière. Aussitôt la voiture immobile, une cinquantaine d’oies surgirent du côté gauche de la ferme et se précipitèrent dans leur direction. Bientôt, les palmipèdes encerclaient la voiture dans un vacarme infernal.

    — C’est quoi ce bordel ! gueula Dominique. On a vraiment débarqué chez les culs-terreux ici…

    — C’est avec ces bestioles immondes qu’on gagne notre vie, Dom, lui fit remarquer Jerry. Ne l’oublie jamais.

    Dominique se contenta en guise de réponse d’un grognement. C’est alors qu’une porte sur l’aile droite de la ferme s’ouvrit et qu’une femme blonde apparut sur le pas de la maison. Elle portait un jean délavé et une chemise à carreaux bleue, sur laquelle tombaient de longs cheveux châtains. Jerry pensa en la voyant que si elle n’avait pas chaussé ces horribles bottes vertes en caoutchouc, elle aurait été plutôt jolie. Il avait cependant bien du mal à lui donner un âge précis ; il hésitait entre 30 et 40 ans.

    Camille Rambdour, car c’était bien elle, prit un bâton qui était posé contre la maison et s’avança vers la voiture. Lorsqu’elle croisa le regard de Jerry, elle lui sourit et lui fit un petit signe de la main. Puis, elle repoussa les oies derrière la ferme à l’aide de son bâton comme un berger guidant ses moutons.

    — Elle ne porte pas d’alliance, remarqua Dominique qui était un vieux célibataire.

    Lorsque les oies furent passées derrière le corps de ferme, les trois hommes d’affaires sortirent de la voiture. Leur accoutrement, smoking et cravate, les faisait paraître comme des astronautes sur une planète inconnue ; ils contrastaient étrangement avec l’atmosphère rustique du lieu. La femme se retourna et s’avança vers eux en tendant la main.

    — Bonjour, je suis Camille Rambdour !

    Elle serra la main de Hervé, puis celle de Dominique, et se tourna enfin vers Jerry.

    — Vous devez être Mr Robichaud, n’est-ce pas ?

    — C’est exact, mais comment avez-vous deviné ?

    — Oh… Vous avez le charisme du chef d’entreprise. Ça se voit au premier coup d’œil !

    Camille donna à Jerry un petit coup de coude complice tandis que les deux autres vieilles souches se mettaient à tirer une tête d’enterrement. Et dire qu’ils pensaient faire jeu égal avec leur patron en termes de prestance…

    — C’est sympathique chez vous, lança Jerry. Bien qu’un peu isolé.

    — Ah ça… A qui le dites-vous ! J’ai acheté cette ferme l’année dernière avec l’argent d’un héritage. Les oies ont toujours été ma passion. Mes parents avaient également un petit élevage, je suis donc tombée dedans quand j’étais petite… J’en garde d’ailleurs les séquelles.

    Camille Rambdour souleva sa chemise afin de laisser voir sa hanche droite. Il y avait une petite cicatrice rosâtre.

    — Un mâle m’a mordue ici quand j’avais sept ans, expliqua-t-elle. Mais ce n’est pas ça qui m’a empêché de toujours aimer les oies.

    Jerry échangea un regard complice avec Hervé. Elle allait être vraiment facile à mettre dans la poche : on lisait la naïveté dans ses yeux aussi bien que le titre d’un film sur une affiche de cinéma. C’est ce qui vint à l’esprit du patron de Robichaud foie, bien que la comparaison lui parût un peu fumeuse.

    — Avez-vous mangé ? demanda la fermière.

    — Non, pas encore. Mais ne vous embêtez surtout pas pour nous, répondit Jerry.

    — Oh, j’avais prévu que vous mangeriez ici de toute façon! La table est prête et un bon ragoût nous attend sagement à l’intérieur.

    Camille désigna l’entrée de la ferme. Les trois hommes haussèrent donc les épaules, la remercièrent et se dirigèrent en souriant vers la porte. Jerry jubilait intérieurement : en plus d’arnaquer une pauvre gonzesse sans défense qui avait voulu se lancer dans l’élevage, ils allaient déguster un bon repas tous frais payés par la maison.

*

    L’entrée donnait directement sur la cuisine où une longue table en bois massif était mise et les attendait, faiblement éclairée par un lustre dont la moitié des ampoules étaient grillées. La rareté des fenêtres le long du mur de brique rendait la pièce sombre, mais aussi harmonieuse. Au sol, de nombreuses dalles étaient fendues, comme souvent dans ces vieilles bâtisses rurales.

    Les hommes d’affaire s’assirent où bon leur semblait tandis que Camille Rambdour rallumait le feu sous le plat du ragoût. Elle sortit ensuite d’un placard une boîte de biscuits apéritifs, sur laquelle d’ailleurs était représentée une oie, ainsi que des pistaches qu’elle posa sur la table.

    — Que voulez-vous boire ? J’ai une bonne bouteille de vin de la région, du Bergerac, vous voulez goûter ?

    Ils acquiescèrent et elle disparut derrière la porte de la cave. Lorsqu’elle revint, la bouteille déjà débouchée, elle servit trois verres et les déposa devant chacun de ses invités.

    — Vous ne vous joignez pas à nous ? demanda Dominique en plongeant sa main dans le paquet de pistache.

    — Non, je n’aime pas trop le vin. Je préfère la bière. Peut-être à cause de mes origines nordistes…

    Sur ce, elle ouvrit le réfrigérateur et sortit une Leffe, qu’elle décapsula avec un briquet avant de rejoindre la table.

    — Nordiste, dites-vous ? s’enquit Jerry.

    — Oui, j’ai passé mon enfance dans un petit village près de Maubeuge.

    — Oh, je connais bien ce coin-là ! Savez-vous que quand j’ai monté la boîte, c’est dans le Nord que j’ai eu mes premiers partenaires financiers, mais aussi mes premiers contrats avec des éleveurs ? J’allais de ferme en ferme pour essayer de faire signer des contrats et trouver de quoi faire mon foie gras pour Noël…

    — Ah ? Je ne savais pas non !

    La fermière se leva pour inspecter le ragoût sur le feu. Le vin n’était pas mauvais et Jerry avait bu la moitié de son verre. Celui d’Hervé était quant à lui déjà vide.

    Le ragoût fut servi et ils mangèrent.

*

    Quarante minutes plus tard, ils avaient fini le plat ainsi que deux bouteilles de vin (la cul-terreuse était partie en rechercher une quand la première fut vide). Surtout, ils avaient discuté des modalités du contrat et tout semblait aller comme sur des roulettes. La naïveté de Camille Rambdour défiait tout entendement. Il ne restait plus qu’à ce qu’elle signe en bas de la feuille pour que ce soit dans le sac, mais ils feraient ça après manger. Ses oies allaient être livrées à Robichaud foie pour un prix dérisoire et cette pauvre femme ne semblait même pas savoir qu’il existait des normes en termes de prix. Une vraie cruche, en somme.

    Tout paraissait donc se passer à merveille mais, au moment où Camille Rambdour prenait dans le frigo une tarte aux pommes pour le dessert, Hervé tomba subitement à la renverse de sa chaise. Dominique, qui était le plus proche, se précipita au-dessus de lui.

    — Hervé ? Hervé, ça va ?

    Mais il ne répondait pas. Il semblait dormir.

    — Il a fait un malaise on dirait, murmura Camille Rambdour d’un air inquiet en se dirigeant vers eux. Peut-être n’a-t-il pas supporté l’alcool… Il faudrait le faire allonger. Vous voulez bien m’aider à le porter jusqu’au divan ?

    Jerry se leva et, avec Dominique, ils portèrent leur collègue vers le salon. C’était une grande pièce sombre avec pour seul mobilier un fauteuil et un meuble sur lequel était posé une télévision qui semblait dater de l’ancien temps.

    Alors qu’il était au milieu de la pièce en train de porter son collègue, ce fut au tour de Jerry de sentir que sa tête chavirait. Ses paupières s’effondraient sur ses orbites et il sentait ses jambes se transformer en bâtons de mousse. Des pensées confuses et incohérentes lui vinrent subitement à l’esprit, se mélangeant dans le bain cotonneux de son cerveau. Sa dernière pensée avant qu’il ne s’écroule dans le salon, lâchant ainsi les mains d’Hervé dont la tête vint claquer contre le carrelage, fut :

    Ça ne m’étonnerait pas que sa télévision soit encore en noir et blanc. Elle y regarde sans doute la Petite Maison dans la prairie, ou des vieux films de John Wayne. Et…

    Il ne restait donc plus que Dominique dans la pièce, tenant immobile les pieds d’Hervé. Dominique et la fermière, dont il entendait les pas se rapprocher dans son dos. Et quand il se rendit compte que quelque chose clochait, quand il comprit que deux personnes tombant dans le coma en moins de cinq minutes n’était probablement pas un phénomène habituel, il voulut se retourner. Avant qu’il en ait le temps cependant, il sentit une masse aussi lourde que le monde s’abattre sur l’arrière de son crâne.

    C’est la dernière chose qu’il sentit avant le trou noir.

*

    Jerry ouvrit un œil. Doucement.

    Une odeur de vin lui emplissait les narines.

    Il ouvrit l’autre œil.

    Ce qu’il vit lui sembla d’abord être un mur blanc, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il était allongé et qu’il s’agissait en réalité du plafond.

    L’air était moite et humide. Comme celui d’une cave.

    Il voulut se redresser mais en était bien incapable. Malgré tous les efforts mentaux qu’il produisait pour bouger ses membres, ceux-ci ne décollaient pas d’un centimètre. Il tourna la tête vers sa main droite et c’est à ce moment-là que le brouillard qui nappait son esprit s’évapora et qu’il commença à prendre conscience de sa situation.

    Son poignet était entouré par un anneau en métal fixé à la table en bois sur laquelle il était allongé. Il colla son menton à sa poitrine pour regarder ses pieds : ils étaient eux aussi fixés à la table par de solides cercles d’aciers. Il était immobilisé sur ce qui semblait être une authentique machine de torture moyenâgeuse.

    Une vague de panique l’envahit soudain. Il se mit à se débattre et à hurler mais comme il ne parvenait qu’à se faire mal au dos, il tenta finalement de retrouver son calme en soufflant à grands coups.

    Il essayait désespérément de se rappeler comment il avait fait pour se retrouver ici, mais il y avait un trou dans sa mémoire qu’il était incapable de combler. Il se souvenait de la ferme, des oies autour de la voiture, de la table et du ragoût, de Camille Rambdour la péquenotte…

    — J’attendais votre réveil, Monsieur Robichaud, susurra justement la voix de la péquenotte, et dans l’esprit de Jerry se répéta comme un écho : Je vous attendais, Monsieur Bond…

    La fermière semblait être derrière lui. Il tendit le cou pour la regarder. À l’envers, il la vit adossée au mur en brique de la cave, tapotant sa paume de main gauche avec une batte de base-ball en regardant Jerry droit dans les yeux. Elle était seule. Où sont passés Hervé et Dom’ ? se demanda brièvement le patron de Robichaud foie, mais pour le moment il avait d’autres chats à fouetter. La batte de baseball, par exemple, était un problème qui semblait être placé au-dessus dans l’ordre des priorités.

    D’autant plus qu’elle était tâchée de sang…

    C’est une cinglée, elle a déjà tué les deux autres et il ne reste plus que moi, pensa-t-il.

    La voix de Camille Rambdour s’éleva de nouveau, mais elle n’avait plus rien à voir avec celle de l’hôte aimable et conviviale (voire naïve et complètement cruche) qui les avait accueillis tout à l’heure. La voix était à la fois dure et moqueuse. Jerry crut même y percevoir ce qui ressemblait à une pointe de jubilation.

    — Alors mon vieux Jerry, qu’est-ce que ça fait d’être ligoté et d’attendre son heure ? Comme… disons… une oie ? Une oie qui doit attendre sagement qu’on vienne la gaver…

    Jerry ne voulait pas répondre. Il avait peur et savait que la moindre gaffe pouvait coûter la vie face à un psychopathe (et Camille Rambdour relevait visiblement de cette catégorie). En chef d’entreprise, il savait analyser les situations froidement. Cela ne l’empêcha toutefois pas de dire quelque chose d’idiot.

    — Si vous voulez négocier les prix du contrat, nous pouvons discuter Camille…

    La fermière se mit soudainement à rire, d’un rire franc et joyeux, mais redevint presque aussitôt sérieuse et menaçante.

    — Tu peux te le mettre où je pense ton contrat de merde ! Tu crois que je t’ai fait venir ici pour te vendre mes oies ? Tu crois sincèrement que c’est la raison de toute cette mascarade ?

    Camille Rambdour se mit à faire les cent pas dans la pièce, tournant autour de la table où était attaché Jerry comme un guépard autour de sa proie. Soudain, dans un excès de rage incompréhensible, elle prit une bouteille de vin dans les alvéoles et la balança sur le coin de la table où elle vint exploser dans un fracas monumental en faisant sursauter l’homme qui y était attaché. Le pantalon en velours de Jerry fut aspergé et du vin dégoulina sur le sol poussiéreux. La folle avait certainement dû en casser une autre avant son réveil, ce qui expliquait l’odeur de vinasse qui régnait sur les lieux…

    — On dirait que TOI tu ne te rappelles pas de moi ! se mit à crier Camille. Mais MOI, MOI je me rappelle de toi ! Comment pourrais-je t’oublier ? Comment, après ce que tu m’as fait ? Ah forcément, je n’étais qu’une petite fillette de neuf ans et toi un jeune businessman prometteur, qui rêvait de pouvoir et de renommée… Et mes rêves à moi ? Ma vie, tu y as pensé ?

    — Camille, je vous en prie. Soyons raisonnables. Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler…

    — Ah oui ? Et ben je vais te rafraîchir la mémoire moi. Je vais te raconter une petite histoire qui s’est passée quand j’étais encore une petite fille…

    Et Camille Rambdour se mit à raconter.

*

    « C’est l’histoire d’une petite fille de sept ans, moi, qui a grandi dans un village de campagne ne dépassant pas les 150 habitants. La moyenne d’âge de mon bled était de 58 ans. Autant te dire tout de suite que j’étais la plus jeune du village, presque la seule enfant d’ailleurs. Pour aller à l’école, il fallait que j’aille à 9km de là. Mes parents m’y conduisaient tous les matins et venaient m’y rechercher tous les soirs en voiture. C’est là-bas que je me suis fait mes seules amies. Mais le week-end et pendant les vacances, je ne pouvais pas les voir, car mes parents ne voulaient pas me conduire. Ils n’en avaient de toute façon pas le temps.

    Papa était menuisier et Maman avait un problème à la jambe qui l’empêchait d’avoir un travail. Papa travaillait à la maison, dans son atelier, et Maman s’occupait du ménage, du jardin et du reste. C’est elle aussi qui s’occupait de nos oies. Mais moi, qui s’occupait de moi ? Personne.

    Imagine-moi un peu, Jerry, j’étais la seule enfant dans un village de vieux. Que pouvais-je faire à part me tourner les pouces à longueur de journée ? La télévision ne captait presque pas et je ne faisais donc que m’ennuyer, jouant toute seule jusqu’à ce que j’en ai marre et que je ne m’arrête. A partir de là, j’attendais : je m’asseyais dans la rue et je regardais ce qui se passait. La plupart du temps il ne se passait rien, mais quelquefois j’avais droit à des bagarres à la sortie du bistrot (qui a d’ailleurs disparu aujourd’hui, comme la plupart des petits troquets de village) ou à des querelles de bonne femme à propos de bottes d’oignons ou de radis. C’était le pied quoi.

    Mais un beau jour, mon père m’a appelée tandis que j’attendais dehors, assise dans la poussière du trottoir à regarder des chats qui se tournaient autour. Je l’ai suivi dans son atelier et c’est là qu’il m’a dit :

    « J’ai une surprise pour toi, Camille ! »

    Je n’avais pas l’habitude d’entendre une chose pareille, crois-moi. Il a vu mon étonnement et s’est mis à rire, jusqu’à ce qu’une quinte de toux vienne lui arracher les poumons. Il mourrait d’ailleurs d’un cancer quelques années plus tard, mais ça il ne le savait pas encore et moi non plus. Devant nous, il y avait l’armoire qu’il était en train de construire, pas encore vernie mais déjà en forme. Il l’a ouverte de manière triomphale et c’est alors que j’ai vu Suzie pour la première fois.

    Dès le premier regard, j’ai su que la fin de mon ennui était arrivée. C’était un oison, une petite oie encore jaune qui ouvrait son bec en couinant. Elle me regardait avec ses grands yeux, le visage rempli de promesses. Je l’ai prise dans mes bras et me suis mise à la caresser. J’étais tellement heureuse que j’en ai un peu pleuré.

    En s’allumant une cigarette, mon père m’a expliqué qu’il l’avait prise au père Delattre, un voisin, pour rendre service. Ce dernier était un fermier en retraite qui avait encore deux oies dont il s’occupait, Maurice le mâle et Margarette la femelle. Il ne voulait plus de nouvelles oies mais continuait de s’occuper de ces deux-là, « pour se garder en forme » disait-il. Afin d’éviter d’avoir des oisons, lui et sa femme mangeaient les œufs. Seulement, il avait dû en oublier un, car un beau jour il avait vu une petite oie à peine sortie qui gambadait sur sa pelouse, suivie de près par ses parents. C’était Suzie.

    Il l’avait proposée autour de lui et mon père, qui était un bon ami et qui avait déjà un élevage à la maison, avait accepté de la prendre en se disant que cela me ferait un peu de distraction. Il ne croyait pas si bien dire : j’ai vécu avec Suzie les plus beaux moments de ma vie.

    Une oie n’est pas faite pour être domestiquée, je le sais, mais Suzie n’était pas une oie ordinaire : elle me suivait partout sans que jamais je ne lui demande quoi que ce soit. Au début, je me disais que c’était parce qu’elle était encore jeune et avait besoin de repères. Mais même en grandissant, quand elle a atteint l’âge de quatre mois et que ses plumes sont devenues blanches, elle a continué de rester à mes côtés en permanence. Je lui avais aménagé une petite cabane remplie de paille au fond de notre jardin, mais elle n’y allait presque jamais, seulement le soir pour dormir. Crois-moi si tu veux mais je ne l’ai jamais vue se rendre dans la basse-cour avec les autres de son espèce. Elle était bien mieux avec moi.

    Je passais donc mes journées à ses côtés, si bien que tout le village me surnommait bientôt « la petite fille à l’oie ». Nous allions nous balader dans les champs et nous arrêtions de temps à autre pour discuter. Je lui racontais ma vie, mes aventures à l’école, les disputes de la maison, les garçons dont j’étais amoureuse, les notes que j’avais eues… et elle m’écoutait, comme aucun humain ne savait le faire. Elle est vite devenue ma meilleure amie. Ma seule véritable amie, d’ailleurs. Quand j’étais triste, je la mettais sur mes genoux et je pleurais en la serrant dans mes bras. Quand j’étais heureuse je dansais avec elle sur la pelouse. Nous passions nos journées à jouer ensemble et à rire. Suzie me rendait plus heureuse qu’aucun homme ne le ferait jamais.

    Et puis est arrivé l’hiver 1988, l’hiver de mes neuf ans. Les affaires n’avaient pas très bien marché pour mon père cette année-là et nous étions, d’après ce que j’ai compris, endettés jusqu’au cou. C’était une période sombre. J’entendais mes parents parler le soir dans la cuisine, alors qu’ils pensaient que je jouais dehors. Ma mère pleurait souvent et mon père s’énervait. Il tapait sur les murs et un jour il a même éclaté une chaise contre la table.

    J’ai parlé de tout ça avec Suzie, bien sûr, et elle m’a réconfortée. J’ai pleuré dans ses plumes pendant longtemps, essayant d’oublier les soucis de la maison.

    Et c’est là que tu es entré en scène, Jerry. Le village de Ferrières te dit-il encore quelque chose ? »

    Jerry ferma les yeux. Le nom lui disait en effet quelque chose mais il n’arrivait pas à l’associer à un souvenir. Peut-être qu’en y réfléchissant posément il serait capable de se rappeler, mais pour le moment, lié à une table de torture avec une folle qui lui tournait autour en débitant des sornettes, et qui risquait à tout moment de lui balancer une bouteille de Bergerac à la figure, il en était tout bonnement incapable. Avant qu’il ait eu le temps de répondre quoi que ce soit (et peut-être était-ce mieux ainsi), Camille Rambdour reprit son histoire de sa voix hystérique.

    « Le jour du 10 novembre, tu es arrivé dans ta belle voiture décapotable au village et tu t’es garé devant chez nous. Il neigeait depuis trois jours et j’avais fait un bonhomme de neige devant la maison. J’étais sur le trottoir avec Suzie ce jour-là et je t’ai vu sortir de la voiture pour toquer à notre porte. Mon père t’a ouvert, vous avez discuté une minute et il t’a fait rentrer. Je n’ai pas su ce que vous vous êtes dit mais quand tu as franchi le pas de la porte, Suzie s’est mise à cacarder comme si on venait de lui allumer un feu sous les plumes. Avec son cou, elle m’a indiqué la maison tout en battant des ailes. Je ne l’avais jamais vue dans un état pareil, c’est pourquoi j’ai décidé d’aller écouter ce qui se passait. J’ai pris Suzie dans mes bras et me suis dirigée vers le portail menant au jardin. Après avoir longé le mur et fait le tour de la maison, je me suis arrêtée en dessous de la fenêtre de la cuisine, d’où provenaient les voix. Je ne pourrais pas rapporter mot pour mot la conversation que vous teniez, mais c’était à peu près ça :

    Mon père disait : « Je ne descendrai pas en dessous de 1000 francs pour mes oies. » Et puis je t’ai entendu lui répondre. « Ça va pour 1000 francs mais ça dépend de combien vous pouvez m’en procurer ? ». « J’en ai 39 » qu’il a dit.

    Pendant un moment, je n’ai plus rien entendu, mais tu as fini par reprendre :

    « Ça m’embête Monsieur Rambdour… Je ne signe normalement pas de contrats pour un élevage de moins de 40 têtes… »

    C’est là que ma mère est intervenue.

    « Nous avons bien une oie en plus mais elle est à la petite. Ce serait dur pour elle si on la lui enlevait… »

    Et tu te rappelles de ce que tu lui as répondu Jerry ? »

    Jerry ne s’en rappelait pas, non. Mais il pouvait en revanche tout à fait s’imaginer le genre de réponse il avait dû donner.

    « Je fais ça pour vous aider, Mr et Mme Rambdour. À vous de savoir ce que vous voulez maintenant. Votre fille serait-elle plus heureuse de se retrouver à la rue parce que vous avez des dettes impayées ? Je ne prendrai aucune de vos oies si vous ne m’en procurez pas au moins 40. »

    Réponse même de l’homme d’affaire égoïste, du trouduc qui ne pense qu’à sa carrière et qui se fiche éperdument d’enlever la seule amie d’une fillette à qui il n’a même pas dit bonjour en arrivant.

    Mon père a accepté. Et c’est ainsi qu’on m’a pris ma meilleure amie. C’est ainsi qu’est partie Suzie.

    Le lendemain, tu es venu accompagné d’un de tes employés et tu as fait monter l’élevage dans un camion. Tu comptais les oies une par une tandis qu’elles rentraient dans le véhicule de la mort. Lorsque la dernière fut passée, tu t’es approché de mon père et tu lui as dit: « Il me semble que nous avions convenu pour 40 oies, non ? »

    Mon père, qui n’était pas un mauvais bougre, avait essayé d’épargner Suzie en pensant que tu ne verrais pas la différence entre 39 oies et 40 oies. Il a lâché un grand soupir et s’est dirigé en baissant la tête vers le jardin, d’où je l’espionnais par-dessus la barrière. Il a ouvert le portail et s’est approché de moi et de Suzie. Je pleurais. Je me suis mise à genoux et l’ai supplié de ne pas faire ça. Je lui ai dit que je ferais tout ce qu’il voudrait. Mais mon père ne m’a pas écouté : il s’est contenté de me regarder tristement et m’a dit d’une voix éteinte : « je n’ai pas le choix ». C’est alors que je me suis mise à crier de rage. Il m’a donné une claque qui est restée gravée sur ma joue pendant une semaine et s’est emparé en force de Suzie. Elle hurlait à la mort et perdait des ailes en se débattant. Tandis qu’il se mettait subitement à pleuvoir à verse, mon père a disparu derrière la maison et a jeté Suzie dans le camion avec les autres oies qui jacassaient. Tu te rappelles avoir ri, Jerry ? Tu te rappelles le sourire que tu avais ?

    Suzie m’a regardée, jusqu’à ce que tu refermes les portières, et m’a lancé un dernier cri d’adieu qui m’a fait fondre en larmes. Puis, tu as glissé une liasse de billets dans la poche de chemise de mon père et tu es parti avec ton employé en ricanant. C’est toujours comme ça que vous faites, les gens de ton espèce, non ? Glisser des billets, toujours des billets, et agir en toute impunité comme si l’argent et vos costards haute couture allaient vous offrir votre place au paradis. Je suis resté assise sur le trottoir à pleurer sous la pluie, jusqu’à ce que ma mère vienne me traîner de force à l’intérieur.

    Après ça, je n’ai plus adressé la parole à mes parents pendant au moins deux mois. Mais dans le fond de mon cœur, ce n’était pas à eux que j’en voulais, mais à toi. Mon père avait essayé d’épargner Suzie bien que ça n’ait pas marché. Il n’était pas un homme méchant. Toi en revanche, tu es un véritable monstre. Tu prenais du plaisir à me voir pleurer. »

    Jerry essaya d’intervenir.

    — Mais non, Camille, je vous assure. Je ne prendrai jamais de plaisir à voir pleurer une enfant…

    Pourtant maintenant il se rappelait. Il se rappelait même très bien cette fillette qui pleurait en serrant son oie contre elle. Et effectivement, il avait pris à l’époque un plaisir mesquin à la lui enlever et à la voir pleurer. Il avait même ri une fois dans le camion, en route pour la zone de gavage. À vrai dire, il en avait un peu honte aujourd’hui, mais Dieu savait que ce n’était ni le lieu ni le moment pour les confessions.

    — Tais-toi, répondit simplement Camille.

    Puis elle reprit.

    « Je suis allé voir le vieux Delattre, celui qui avait donné Suzie à mon père. Comme il était ancien fermier et qu’il avait élevé des oies toute sa vie, je pensais qu’il pourrait m’expliquer ce qui leur arrive une fois qu’elles rentrent dans le camion. Il avait eu vent de l’histoire bien entendu, comme tout le village, et c’est avec une pitié non dissimulée qu’il m’a accueillie chez lui. Il m’a servi un lait-menthe dans sa cuisine et s’est assis à côté de moi en fumant la pipe.

    « Tu y tenais vraiment à ton oie, hein ? » qu’il m’a dit et je lui ai dit que oui, j’y tenais beaucoup. Je lui ai ensuite demandé ce que je voulais savoir. « Qu’est-ce qui va lui arriver à Suzie ? ». Il m’a regardée tristement pendant un temps qui m’a paru durer des siècles. Puis, il a dit d’une voix cassée :

    « Ton papa préférerait sans doute que je ne te raconte pas la vérité, mais je t’aime bien petite, et je pense que j’ai le devoir de te mettre au courant. Tu le sauras bien un jour de toute manière. »

    C’est alors qu’il m’a raconté ce que les gens de ton espèce faisaient des oies. Il m’a expliqué comme vous les entassiez dans des hangars où elles ne pouvaient même pas étendre leurs ailes, comme ensuite vous les gaviez en leur mettant un entonnoir dans la gorge jusqu’à ce qu’elles n’en puissent plus. Il m’a aussi raconté les abattoirs, le sang partout et les animaux agonisants sans que personne ne s’en occupe. Il m’a même montré des photos qu’il avait prises là-bas quand, plus jeune, il s’occupait de l’abattage de ses bêtes… C’était horrible. »

    Jerry crut entendre des cris qui semblaient provenir de quelque part au-dessus. On aurait dit la voix de Hervé. Oh bordel de merde, mais où sont-ils ? Qu’est-ce que la péquenotte a prévu de leur faire à eux ? Et surtout qu’a-t-elle prévu de me faire à moi ? Camille Rambdour, qui s’était arrêtée de tourner autour de la table pour regarder sa victime droit dans les yeux, continua.

    « C’est ce jour-là, il y a 22 ans, que je me suis fait la promesse de venger Suzie. Et aujourd’hui que je vais enfin pouvoir tenir parole.

    J’ai élaboré mon plan méticuleusement, pour être sûre que tout réussisse. Retrouver ta trace n’a pas été très difficile étant donné que ta petite boîte est devenue l’un des plus gros producteurs de foie gras du pays. J’ai économisé pour acheter cette ferme et, puisque nous sommes à plus de 8 kilomètres de toute habitation, personne ne peut t’entendre crier. Je t’ai ensuite contacté par courrier pour t’amener ici. Je savais que tu viendrais car toi et tes amis de Robichaud foie aimez bien de temps en temps aller escroquer les jeunes agriculteurs un peu naïfs… Ma lettre bidon ne pouvait que vous attirer chez moi. J’ai mis du somnifère dans le vin pour me simplifier la tâche et ai assommé ton copain Dominique à l’aide de ça (elle désigna du doigt la batte ensanglantée appuyée contre le mur). Les deux autres sont ligotés dans la grange, je ne sais pas encore ce que je vais en faire… Sûrement me débarrasser d’eux proprement si je ne veux pas d’ennui. Mais peu importe, c’est surtout toi que je voulais, car c’est toi qui as torturé ma Suzie, toi qui l’as tuée pour la manger sur des toasts le soir de Noël.

    Tu es prêt à passer de l’autre côté, Jerry ? À voir ce que ça fait de se faire gaver puis d’agoniser dans le sang sans que personne ne vienne t’abattre ? Dans quelques instants, tu me supplieras pour que je te tue. Mais bien entendu, il en sera hors de question. »

    Jerry, qui avait réussi jusque-là à garder un calme superficiel, se mit à paniquer. Des larmes dégoulinèrent de ses yeux vers ses oreilles.

    — Non, je vous en supplie, Camille ! Je n’ai jamais voulu vous faire de mal ! Ne me faites rien, je vous en prie !

    Mais Camille était déjà partie dans une pièce adjacente et il l’entendait fouiller dans ce qui devait être une malle.

    — Camille, s’il vous plaît ! Je vous donnerai tout ce que vous voudrez ! Je peux vous verser de quoi vivre riche toute votre vie !

    Elle revint dans la pièce en tenant d’une main un sac rempli d’une matière de consistance graisseuse qui faisait penser à de la pâtée pour chien, et de l’autre un énorme entonnoir au bout duquel pendait un bout de tuyau. Elle posa le tout par terre et repartit dans l’autre pièce. Quand elle revint, elle tenait cette fois une scie à la main.

    — Non, ne me coupez pas en morceau Camille, je vous en conjure !

    La fermière se mit à rire à gorge déployée. Un rire de folle, pensa Jerry.

    — Ce n’est pas pour toi la scie. Si tu savais ce qui t’attend, je crois que tu préférerais être coupé en rondelle.

    Elle s’approcha des chevilles de Jerry et, pendant une atroce seconde, ce dernier crut qu’elle allait malgré tout lui couper les pieds. Elle coupa en effet des pieds mais pas les siens, ceux de la table.

    — Pourquoi faites-vous ça ? demanda-t-il.

    — Pour que tu sois un peu plus vertical.

    Après avoir scié les deux pieds, elle posa le côté de la table directement sur le sol et jeta les deux bouts de bois dans un coin. En tendant les orteils, Jerry arrivait maintenant à effleurer le sol, mais la position mi-verticale mi-horizontale n’était pas forcément plus confortable que la précédente.

    Camille Rambdour s’approcha du sac en plastique rempli de pâté étrange et l’ouvrit avec les dents. Puis, elle prit l’entonnoir et c’est là que Jerry commença à comprendre ce que la folle avait derrière la tête.

    Elle remplit l’entonnoir de la matière graisseuse dont Jerry ignorait le nom et le porta jusqu’à son épaule.

    — Tu vas te régaler mon gros ! dit-elle en riant.

    Jerry pleurait maintenant à flots.

    — Ouvre la bouche ! lui ordonna Camille.

    — Non ! NON ! hurla Jerry en réponse.

    Il sentit alors une lame piquer sa poitrine.

    — T’es sûr que tu veux pas ouvrir la bouche ?

    — Camille, lâchez ce couteau !

    — OUVRE LA BOUCHE !

    Elle leva l’entonnoir en le maintenant appuyé contre sa poitrine et en approcha le bec de la bouche toujours fermée de Jerry, si fermée qu’on n’en distinguait même pas les lèvres. Camille planta alors son couteau dans l’aine du patron de Robichaud foie puis le laissa tomber par terre. Jerry sentit le sang imbiber sa chemise petit à petit mais il n’avait pas très mal et estima donc que la blessure devait être superficielle. Néanmoins, le vrai problème n’était pas là car désormais Camille Rambdour se mettait à lui pincer le nez de sa main libre, l’obligeant à respirer par la bouche. Il tenta au début d’inhaler en décollant à peine les lèvres mais la fermière finit par enfoncer de force le tuyau dans sa bouche, emportant au passage une dent, avant d’appuyer sur ses joues afin que ses lèvres épousent parfaitement la forme du tube. Puis, la psychopathe commença à enfoncer ce dernier de plus en plus profondément, lentement, jusqu’à ce que finalement le serpent de caoutchouc qui explorait la gorge de Jerry atteigne l’œsophage. L’homme d’affaire fut alors pris de violents hauts-le cœur.

    — a é o ir ! réussit-il à dire.

    Mais son bourreau ne semblait même plus l’écouter : un sourire de satisfaction était scotché sur ses lèvres et ses yeux pétillaient de bonheur. Encore une fois, Jerry eut le temps de penser : mon dieu, elle est cinglée, avant de sentir l’espèce de pâté gluant passer dans le tuyau et atteindre son œsophage. C’est à ce moment-là qu’il vomit, mais étant donné sa position et ce qui obstruait sa gorge, rien ne sortit de sa bouche. Il sentit le goût acide de la gerbe se mélanger à la matière graisseuse qui coulait dans sa trachée, lui brûlant l’œsophage, puis vomit à nouveau intérieurement.

    Le gros entonnoir qu’il avait devant les yeux l’empêchait de voir ce que fabriquait la péquenotte, mais il supposait qu’elle poussait la matière graisseuse dans le tuyau à l’aide d’un objet fin, une baguette par exemple. Et il avait raison, Camille Rambdour se servait d’une petite branche de noisetier pour faire pénétrer le pâté jusque dans l’œsophage de Jerry. C’était en réalité de la graisse végétale, comme celle que l’on accroche près des nichoirs à oiseaux pour qu’ils puissent se nourrir en hiver, coupée avec de l’eau pour être plus liquide. De toute manière, Jerry ne sentait pas le goût : ça aurait très bien pu être du foie gras qu’il ne l’aurait pas remarqué.

    Sa tête était maintenue en arrière par la main gauche de Camille et même s’il essayait encore de hurler, il en était de moins en moins capable. Surtout, il avait de plus en plus de mal à respirer car toute sa trachée allait bientôt être bouchée par la consistance horrible que la fermière lui faisait avaler. Il était en train de se faire gaver comme une oie, comme les milliers d’oies que Robichaud foie gavait chaque année. Pendant un instant très bref, il se sentit honteux, coupable d’infliger ça à tous ces pauvres êtres vivants. Puis, il oublia ces pensées de défenseurs des animaux à la noix.

    Jerry Robichaud se surprit lui-même à garder malgré son insoutenable situation un sens de l’humour dont il ne se serait jamais cru capable. Il pensa : J’espère au moins qu’elle dégustera mon foie à Noël.

*

    Camille Rambdour, quant à elle, continuait inéluctablement de pousser la graisse de l’entonnoir jusque dans la gorge de Jerry. Elle n’avait pas prévu de le tuer au début, mais maintenant qu’elle était partie, elle ne savait pas si elle serait capable de s’arrêter. C’était tellement jouissif…

    Pour Suzie, pensa-t-elle. L’entonnoir était presque vidé dans la panse de l’homme qui avait tué cette dernière vingt ans plus tôt, mais il restait encore de la graisse dans le sac. Et trois sacs pleins dans la pièce à côté. Des gargarismes rauques sortaient de la bouche de Jerry Robichaud. Elle sourit.

    Laissant l’entonnoir dans la bouche du salaud sur la table de torture, elle sortit un paquet de cigarettes de sa poche de chemise et entreprit de monter l’escalier qui menait à la cuisine. Il faisait un temps superbe dehors. Elle sortit dans la cour et alluma la clope qu’elle avait au bec en regardant le ciel. Des cris d’hommes balayés par le vent se faisaient entendre en direction de la grange et des nuages cotonneux voguaient à l’est. L’un d’eux avait incontestablement la forme d’une oie, et Camille savait que c’était Suzie qui tout là-haut regardait sa vengeance si longtemps attendue. Elle hocha la tête dans sa direction, tira une dernière bouffée de tabac et écrasa le mégot dans un pot de fleur vide. Elle avait un travail à finir.

    Pour Suzie.

Pablo Behague

Nord, 2011

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