Noël à Avrincourt : un conte pour enfant

    Au sein du bourg isolé d’Avrincourt, qui ne comptait pas plus de deux cents âmes et se trouvait niché au creux de vastes collines boisées, Noël était un événement important que tous attendaient avec impatience. Tout au long du mois de décembre, les habitants avaient pour habitude de se rassembler le soir sur la petite place, pour écouter la chorale des enfants et pour partager du vin chaud dans une ambiance chaleureuse. La place était naturellement le lieu de rencontre, non seulement car elle se trouvait précisément au centre du village, mais aussi parce qu’elle était occupée par un majestueux sapin que l’on disait pluri-centenaire et qui suscitait l’admiration des rares visiteurs passant par là. Dans un parterre entouré d’un muret bas, son énorme tronc jaillissait du sol, et montait jusqu’à sa cime pointue entre les épaisses branches qui lui tournaient autour comme pour désigner un à un tous les points de l’horizon. Sa hauteur surpassait largement celle des maisons mitoyennes qui encadraient la place, et seul le clocher de l’église du village, à quelques rues de là, paraissait pouvoir rivaliser avec lui en termes de taille ; un mesurage précis quelques années auparavant avait néanmoins démontré que le sapin était plus grand de 6 cm. La couleur de ses aiguilles – un vert profond et envoûtant – contrastait toute l’année avec le gris triste des pavés et des pierres dont étaient faites les maisons. En hiver, toutefois, quand la neige recouvrait les toitures et la surface des rues, ses reflets émeraudes ressortaient plus encore que d’habitude, offrant l’impression qu’il était un élément surnaturel qui se serait égaré dans un paysage terne ; un être toujours joyeux et vivant quand le monde autour de lui était mort.

    Il était inscrit dans la tradition d’Avrincourt que, tous les ans en novembre, les enfants de la maternelle décorent des boules de Noël pour qu’on les accroche aux branches du sapin. La maîtresse, Madame Rimpault, leur confiait des grosses sphères en argent munies d’un crochet en fil de fer, et elle les incitait à y dessiner à la peinture des sapins, des pères Noël, ou encore des traîneaux tirés par des rennes au milieu des étoiles. Ensuite, les boules étaient confiées à Marcel, le cantonnier du village, qui avait la charge d’aller les suspendre dans les branches à l’aide de son escabeau et de ses échelles. Les adultes ne manquaient pas de féliciter chaque soir les enfants pour leurs œuvres d’art qui, il est vrai, donnaient au sapin un aspect encore plus féerique et magique que durant les autres périodes de l’année. Quelques jours après Noël, généralement au cours la première semaine de janvier, Marcel allait décrocher les boules et les rendaient à la maîtresse, qui elle-même les rendaient aux différents enfants qui pouvaient alors les ramener à la maison.

    Cette année-là, cependant, les gamins n’avaient pas pu fabriquer les boules de Noël artisanales comme ils le faisaient d’habitude. Madame Rimpault avait en effet eu pour idée d’initier ses élèves à la peinture des santons, et cela avait demandé tellement de temps qu’il n’en était plus resté suffisamment pour qu’ils puissent se consacrer à d’autres activités. De plus, les enfants cette année avaient eu un mal fou à retenir les chants de Noël, et à les brailler de façon acceptable les soirs venus, si bien que la préparation de la chorale avait demandé beaucoup plus de séances qu’en temps normal. Tous ces éléments réunis avaient favorisé un retard dans le programme, et Madame Rimpault avait dû se résoudre cette année, exceptionnellement et à contre-cœur, à annuler la décoration du sapin par les boules de ses élèves.

    Pour pallier l’absence de ces ornementations habituelles, il fut décidé que Marcel irait acheter des boules de Noël dans un supermarché, ainsi que quelques guirlandes aux couleurs chatoyantes qui permettraient malgré tout d’égayer les rassemblements nocturnes sur la petite place. Le cantonnier fit ce qu’on lui demandait, et le matin du premier décembre alla accrocher toutes ces babioles dans les branches de l’arbre majestueux. Outre les guirlandes aux teintes criardes, il fit pendre entre les rameaux de grosses boules rouges et creuses, en plastique, dont il avait acheté un lot de trente à très bon prix dans un magasin de déstockage. Lorsque les habitants se retrouvèrent au pied du sapin à la nuit tombante, tous hochèrent admirativement la tête en estimant que ces décorations n’étaient pas si mal, finalement, et qu’elles changeaient des autres années ; même si évidemment, ne pouvaient-ils s’empêcher d’ajouter, ils préféraient les boules habituelles des enfants.

    Le mois de décembre fut particulièrement neigeux cette année-là, et il y eut même à plusieurs reprises de véritables tempêtes hivernales. Voilà peut-être pourquoi personne ne s’étonna réellement que, presque tous les matins, des boules de Noël se retrouvaient sur le sol, parfois même à plusieurs, éparpillées dans la neige aux quatre coins de la place.

    — Fichu vent ! lança madame Guibert un matin en serrant ses bras contre son ventre, ses bottes plantées dans la neige, en regardant Marcel ramasser les sphères en plastique pour les mettre dans son seau.

    — Ça, vous pouvez le dire ! J’ai passé tout le mois à raccrocher ces satanées boules de Noël ! Celles des enfants tiennent mieux, c’est moi qui vous le dis.

    La météo était donc tenue pour responsable de ce phénomène, et personne ne s’inquiéta outre mesure même quand, le matin du vingt-quatre décembre, absolument toutes les boules rouges en plastique furent retrouvées dans la neige. Il était unanimement admis, pourtant, que la nuit précédente avait été calme, sans la moindre once de vent et sans la moindre précipitation. Mais les habitants invoquèrent chacun leurs théories, toutes plus loufoques les unes que les autres, pour expliquer ce qui s’était passé, et peut-être aussi pour se rassurer et ne pas gâcher Noël dont le réveillon était prévu pour le soir-même. Monsieur Bertrand affirma ainsi que la gelée avait pu faire se rétracter les branches du sapin, entraînant la chute des sphères écarlates. Madame Rimpault se demanda si certains de ses élèves, ou anciens élèves, n’auraient pas pu vouloir faire une blague, ou même se venger qu’on ait préféré cette année mettre d’autres décorations que les leurs. Le maire du village, Monsieur Gérant, estimait lui que Marcel n’avait pas dû faire correctement son travail, et que ce bon à rien avait dû si mal accrocher les boules qu’elles auraient de toute façon fini par tomber un jour ou l’autre.

    Quelles que soient les explications qu’ils privilégiaient, les habitants étaient en tout cas tous d’accord pour ne pas se laisser gâcher le réveillon par une telle affaire. Marcel alla raccrocher les boules dans le gigantesque sapin, puis ils se retrouvèrent à la nuit tombante, comme d’habitude, pour partager du vin chaud et regarder les enfants répéter encore et encore les mêmes chants de leurs voix criardes, leurs petites frimousses innocentes se tordant aux gré des « Vive le vent », « Mon beau sapin » et « Petit Papa Noël ». Puisque c’était la veille du jour tant attendu, la mairie du village offrait par ailleurs des paniers garnis aux habitants, et elle mettait à disposition des toasts au foie gras et du champagne sur des tables en tréteaux qui avaient été montées sur la place pour l’occasion, juste à côté des bûches enflammées qui faisaient office de chauffages. Tous passèrent une agréable soirée, les adultes discutant entre eux et se faisant la bise en se souhaitant de joyeuses fêtes, et les enfants jouant dans la neige ou tenant les paris des cadeaux qu’ils déballeraient le lendemain dans leurs salons respectifs. Aux alentours de vingt-trois heures, ils allèrent tous se coucher, l’esprit en paix, heureux et impatients déjà d’être le lendemain matin pour partager de nouveaux moments magiques en famille.

    Mais… le lendemain matin ne se déroula pas tout à fait comme un matin de Noël habituel. La plupart des villageois furent réveillés avant l’aube, non pas par les grelots d’un traîneau mais par un hurlement strident ; celui de madame Guibert qui, en tirant les rideaux de sa salle de bain, dont les fenêtres donnaient sur la place, ne s’attendait nullement à découvrir un tel spectacle à la lueur des lampadaires. Dans la neige qui recouvrait les pavés, et contrairement aux autres jours, il n’y avait aucune trace de boules de Noël… Celles qui étaient accrochées aux rameaux du sapin, en revanche, n’étaient pas faites de plastique, mais plutôt de chair et de peau. Elles n’étaient plus rouges comme autrefois mais blanches comme le lait, et chacune décorées de nez, de bouches, et d’yeux exorbités qui la fixaient de façon vitreuse entre les épines. Les têtes étaient tenues aux branches par les cheveux, pâles certes mais dégoulinantes par le cou d’un liquide qui avait la même couleur que celle des boules en plastique dont elles avaient pris la place. Le cri de Madame Guibert se tarit un instant pour céder la place à une pétrification d’effroi, mais il rejaillit aussitôt de sa bouche quand elle reconnut plusieurs des visages qui se balançaient dans le vent à quelques mètres de sa fenêtre. Le grain de beauté sur le front et le nez en trompette n’étaient-ils pas ceux du petit Tommy ? Et ce visage joufflu, ne ressemblait-il pas à celui de la petite Anna ? Et là, n’était-ce pas Timéo ? Là Annabelle, Victor et Richard ? Pauline, Sarah et Pierre ?

    Les rideaux se tirèrent aux autres fenêtres de la place, puis d’autres hurlements survinrent, jusqu’à former une véritable chorale de Noël faite de voix s’élevant en canons ; quoique dans un style assez baroque et peu coutumier. Les parents qui reconnurent la frimousse de leurs enfants dans les nouvelles décorations du sapin ne voulurent pas en croire leurs yeux, et la plupart d’entre eux se précipitèrent dans leurs chambres respectives. En soulevant les couvertures des petits lits, ils ne trouvèrent évidemment que des corps sans tête, et sur les oreillers des boules de Noël en plastique rouge, peut-être offertes en forme de dédommagement pour la gêne occasionnée. Ils pleurèrent longtemps en contemplant le matelas imbibé de sang, ou alors en observant par la fenêtre les têtes de leurs bambins se balancer dans la brise hivernale. C’étaient là des décorations de mauvais goût, certes, mais qui pourtant avaient un impact visuel indéniablement plus percutant que ces vulgaires boules en plastique qu’elles avaient remplacées.

    Mais qu’avait-il bien pu se passer ? Voilà ce que se demandèrent les habitants quand ils furent tous accourus au pied du majestueux conifère, qui arborait fièrement au-dessus d’eux ses nouvelles décorations organiques. En remarquant que des aiguilles se trouvaient sur les lits des enfants, et qu’il s’en trouvait aussi sur les rebords des fenêtres, dont certaines ne paraissaient d’ailleurs pas avoir été correctement refermées, ils durent se résoudre à reconsidérer sous un nouvel œil le récit tenu par le vieux Jacques, qui habitait une ferme un peu à l’écart du village. Celui-ci affirmait qu’au cœur de la nuit, incapable de fermer l’œil, il avait voulu contempler les étoiles depuis sa fenêtre mais que son regard avait été attiré par le bourg, où il lui semblait avoir vu se mouvoir les branches du gigantesque sapin.

    — Ça faisait comme… Ouais, comme des tentacules vertes qui serpentaient entre les toits des maisons… Ou des bras à la recherche de quelque chose…

    Pensant perdre la raison, ou simplement avoir trop abusé de la bouteille en cette veille de Noël qu’il passait, une fois n’était pas coutume, seul chez lui, le fermier avait précipitamment refermé les volets et s’était recouché en grelottant. Pourtant, son témoignage était probablement la seule piste exploitable par les habitants d’Avrincourt, qui durent se résigner à admettre que le sapin dont ils étaient tant fiers avait peut-être des caprices auxquels il valait mieux ne pas déroger. Trop orgueilleux sans doute pour qu’on le décore de vulgaires sphères en pastique – des babioles premier prix qui plus est, et achetées en grande surface – il avait manifesté son mécontentement tout au long du mois en secouant ses branches. Puisqu’on se refusait en dépit de cela à le parer de boules de Noël dignes de ce nom, il avait dû se résoudre à aller lui-même en chercher. Etendant ses branches dans toutes les directions, jusqu’aux fenêtres des maisons qu’il avait ouvertes par on ne savait quelle magie, il était allé entourer de ses rameaux les cous des enfants ; des enfants qui avaient alors un sourire béat sur les lèvres, rêvant des cadeaux qui les attendaient dans le salon. Délicatement, il les avait entortillés, puis avait resserré son étreinte petit à petit, jusqu’à ce que les têtes juvéniles sautent comme des bouchons de champagne ; ce champagne que les habitants avaient joyeusement dégusté la veille à son pied.

    Ces têtes avaient fait parfaitement l’affaire. Il s’agissait là de bien belles boules, ou plutôt de bien belles bouilles de Noël, et leur qualité était excellente quoique leur peinture rouge eût quelque peu tendance à dégouliner sur ses aiguilles.

Pablo Behague

Vosges, décembre 2020

Merci à L. pour son illustration !

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