Un samedi de novembre

    Il ouvrit l’œil gauche.

    Des fleurs dansaient devant lui, et la vision de leurs couleurs chatoyantes et mal accordées lui provoqua un relent nauséeux. C’étaient celles de l’immonde tapisserie de grand-mère qui recouvrait l’un des murs du petit appartement d’étudiant qu’il louait. Sur sa table de chevet, la lumière tamisée émanant de la fenêtre éclairait un tas de mouchoirs, de toute évidence usagés, et il prit soudainement conscience de la situation gênante au sein de laquelle il émergeait.

    Il ouvrit l’œil droit et, au prix d’un effort surhumain, se redressa contre son oreiller. La pièce tanguait et son cœur battait dans son crâne telle une masse s’y abattant à n’en plus finir. Un seau au pied du lit, rempli d’un liquide grumeleux, lui fit comprendre qu’il avait vomi durant la nuit. Comment avait-il fait pour rentrer chez lui ? Il n’avait strictement aucun souvenir depuis ce moment où il avait rejoint les autres sur la terrasse du bar, en fin d’après-midi. En se concentrant, peut-être aurait-il pu réunir quelques obscures images mentales de la soirée de la veille, mais il régnait dans l’immeuble un étrange bruit de fond irrégulier – un glougloutement entêtant probablement produit par la tuyauterie – qui obnubilait chacune de ses pensées.

    En parcourant la pièce du regard, il constata que ses vêtements y étaient éparpillés aux quatre coins, comme si avant de se coucher il s’y était déshabillé en titubant d’un bout à l’autre. Juste à gauche de son bureau, sur la tapisserie du mur en face de lui – qui était blanche celle-là, quoi que fort sale par endroits – il remarqua également une tâche d’humidité. Ses contours faisaient vaguement penser à un visage sans sourire et il se demanda comment il avait bien pu faire pour asperger le mur ainsi. Avait-il, en raison de son ivresse, renversé un verre en rentrant chez lui ?

    Posant un pied sur le plancher glacial, il en trouva en tout cas un posé sur le bureau. C’était un grand verre à pied en forme de Graal, une pinte de bière, dont la marque inscrite en noir sur le contour, d’une calligraphie moyenâgeuse, était à moitié effacée et ne permettait plus de déceler que quelques lettres distantes l’une de l’autre. L’avait-il volé dans un bar ? Cela n’aurait pas été fort étonnant de sa part. Ce qui l’était davantage, en revanche, c’était la couleur de ce qu’il contenait. Le récipient en verre était en effet rempli jusqu’à mi-hauteur d’un liquide rouge pâle, presque rosâtre ; de la couleur d’une bière de type kriek, mais il détestait ça et n’en prenait jamais d’habitude. Cependant, ce n’était pas non plus dans ses habitudes de boire jusqu’à en perdre tout souvenir, alors…

    Après s’être levé et s’être laborieusement mis en marche vers le bureau, il s’interrompit subitement au milieu de la pièce en se rendant compte qu’il se trouvait à côté du verre deux autres objets qui n’avaient rien à faire là : un briquet aux motifs psychédéliques multicolores et un rouge à lèvres à moitié sorti. Il se secoua la tête vigoureusement ; ce qui ne lui fit en aucune façon retrouver la mémoire mais accentua en revanche pendant quelques secondes les spasmes qu’il ressentait dans les tempes. En se penchant au-dessus du verre et en le reniflant, il constata que le liquide rosâtre n’avait strictement aucune odeur. Il décida d’aller le jeter à l’égout.

    Perdu dans ses pensées, il observa la porcelaine du lavabo se teinter quelques instants de rose, puis redevenir blanche et luisante au fur et à mesure que le mystérieux liquide fuyait en tournoyant dans le trou central. Le son des canalisations continuait de lui bourdonner dans les oreilles de façon lancinante, alors il profita de sa venue à la salle de bain pour vérifier que les toilettes ne fuyaient pas. Tout était en ordre mais il décida néanmoins de couper l’arrivée d’eau. C’est au moment où il se redressait et se saisissait à nouveau du verre sur le lavabo qu’il entendit la sonnerie de son téléphone retentir dans son dos. Il regagna la pièce principale d’un pas mal assuré et s’empara de l’appareil sur la table de chevet. Un nom s’affichait sur l’écran, mais pendant quelques instants il resta figé à l’observer avec l’étrange impression que les symboles qui le constituaient provenaient d’une écriture indéchiffrable, ou issue d’un autre temps. Lorsque les hiéroglyphes se transformèrent enfin en lettres et qu’il comprit le sens qu’elles formaient toutes ensemble, il dut encore les relire plusieurs fois pour relier le nom à un visage. Ma-rine… Mari-ne… Mar-ine… Marine

    Il décrocha.

    — Thomas ?

    Mais ne répondit pas.

    Son regard venait de retomber sur la tâche d’humidité sur le mur, celle qui en séchant avait pris la forme d’un visage neutre. Celui-ci paraissait le regarder, mais de ses traits émanait une impression de froideur, et d’anonymat ultime, qui lui faisait penser à certains masques utilisés dans le théâtre de la Grèce antique et dont il avait vu des photographies dans un bouquin.

    — Thomas ?

    Était-ce ainsi qu’il s’appelait ? Oui, de toute évidence.

    — Thomas ?

    — Oui… Qu’est-ce qu’il y a ? parvint-il à articuler d’une voix cassée, en dépit de la sécheresse de sa bouche.

    — C’est Marine ! Comment ça va ? Tu as bien dormi ?

    Le ton démesurément gentil et presque infantilisant qu’elle employait lui confirmait, si tant est que cela était nécessaire, qu’il avait dû faire très fort la veille.

    — Ça va… Je ne me souviens juste plus… de…

    — Oh, ça ne m’étonne pas. On t’avait rarement vu dans un tel état. Dis-moi Thom, il faudrait qu’on parle…

    — Ah…

    Il entendait sa voix résonner dans les profondeurs du téléphone mais elle lui paraissait à des années lumières de sa conscience et il devait produire un effort démesuré pour en capter le sens. Son regard était toujours figé sur la tâche d’humidité en forme de visage sur la tapisserie, et dans ses oreilles continuait de résonner le bruit de canalisation irrégulier, qui de toute évidence ne venait donc pas de chez lui mais sans doute plutôt de l’appartement voisin.

    — Thomas, tu m’écoutes ? T’es bizarre, tu ne réponds pas.

    — Euh oui… Désolé.

    — Je te disais qu’il fallait qu’on parle. C’est important.

    — D’accord.

    — On est à la terrasse de « chez Jack », tu nous y rejoins ?

    Il ignorait qui pouvait être ce « nous » mais il n’avait de toute façon aucune envie de sortir de chez lui.

    — Thomas ? Tu comprends ce que je te dis ?

    — Euh, je ne sais pas trop… Ma-ri-ne. Je suis un peu…

    — C’est vraiment important, Thom. Il faut que tu viennes.

    — Non, désolé mais…

    — C’est à propos d’Alice.

    Al-ice… A-lice… Ali…sse. Après quelques instants, un visage se connecta à ces syllabes bizarres. Celui d’une fille brune aux yeux bleus, avec du rouge à lèvres et du noir sous les yeux, qui lui souriait nue dans un lit. C’était sa petite copine. Oui, c’était cela. Alice était sa petite copine et cela faisait… trois ans qu’ils étaient ensemble ? Quelque chose comme ça en tout cas.

    — Ecoute, je n’ai pas trop la tête à…

    — Thom, n’abuse pas. C’est vraiment très important. Il faut que tu viennes coûte que coûte.

    Il souffla et finit par accepter. Après avoir raccroché, il jeta le téléphone sur le lit et se dirigea vers ce qu’il n’avait pas quitté du regard durant tout l’appel : la tâche d’humidité brunâtre sur la tapisserie. Il la renifla mais ne décela aucune odeur. Pour la cacher, il n’aurait qu’à accrocher un cadre par-dessus, par exemple avec une photographie de ses amis ou de cette fameuse Alice. Mais à peine l’idée lui effleura-t-elle l’esprit qu’elle lui parut aussitôt absurde, pour ne pas dire totalement niaise, au point qu’il se demanda après coup comment il avait pu songer à une telle chose. Une fois tous ses vêtements retrouvés, il s’habilla et ouvrit le frigo. Mais la vue de la nourriture lui donna immédiatement un haut-le-cœur et il décida donc de s’abstenir de manger pour le moment. Il enfila son manteau, qui avait été jeté en boule au pied du bureau, puis sortit dans le couloir.

    En descendant les escaliers de l’immeuble, il fut soulagé d’entendre s’éloigner le son de tuyauterie, mais le brouhaha de la rue le fit vite déchanter. Pendant un instant, debout devant la porte, il hésita à prendre le métro pour rejoindre ses amis. Il se rétracta finalement en songeant qu’une promenade au grand air ne pourrait que lui faire du bien. Le ciel était globalement gris, certes, mais il ne pleuvait pas et le bar où ils avaient rendez-vous n’était qu’à un ou deux kilomètres tout au plus. Çà et là, quelques rayons de soleil timides parvenaient même à percer la couche nuageuse, inondant alors le monde d’une lumière surnaturelle.

    En s’engageant dans la rue commerçante et piétonne de l’Etoile, il regretta pourtant vite son choix de faire le trajet à pied en constatant le monde qui s’y trouvait. Nous étions samedi, et la foule se pressait sur les pavés, des sacs de course plein les bras ou des glaces dans les mains. Pour une raison qui lui échappait, tout cela le mettait mal à l’aise, mais il se força à continuer d’avancer en essayant de penser à autre chose. Mais à quoi ? Son esprit lui paraissait vide, presque mort, et il était bien incapable pour l’heure de trouver en lui un moment lumineux auquel se raccrocher. Le monde qui l’entourait était constitué d’une substance étrange, pétillante, celle d’une hyper-réalité dont les détails étaient trop nombreux et trop scintillants pour pouvoir être contemplés sans avoir l’impression de rêver… ou de devenir fou. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et ses jambes tremblaient sous son poids, parvenant à peine à le porter. Aux regards fixes que lui jetaient les gens qu’il croisait, il devina d’ailleurs que sa démarche devait être un peu gauche, et que sans doute il n’avait pas très bonne mine. Son apparence était toutefois le cadet de ses soucis ; il était bien plus inquiet pour son pauvre cœur, qui paraissait s’accélérer encore un peu plus à chacun de ses pas.

    Afin d’éviter de tomber dans les pommes, il décida de s’arrêter quelques instants contre un mur pour reprendre sa respiration. Devant lui, au pied d’un immeuble d’habitation encadré d’un magasin de friandises et d’une librairie, il remarqua alors que des policiers montaient la garde devant des rubans de scène de crime. L’un d’eux tentait de disperser les quelques badauds qui s’étaient assemblés alentours tandis que l’autre restait aussi stoïque qu’une statue. En levant les yeux, il discerna au deuxième étage des silhouettes noires se mouvoir derrière les rideaux blancs d’un appartement. Immédiatement, elles lui firent penser aux théâtres d’ombres chinoises, et il vit dans sa tête l’image d’une main – une main avec une peau qui s’arrachait et de longs ongles entortillés – qui s’avançait devant un projecteur et, par quelque magie, parvenait à produire l’ombre d’un être humain sur le mur derrière elle… Sa bouche s’ouvrit alors et sa tête se pencha doucement sur le côté en même temps que la réalité s’émiettait comme du pain sec dans son crâne. Car pendant un terrible instant, il avait été persuadé que ces silhouettes dans l’appartement n’étaient pas la projection de formes humaines que faisait jaillir une lumière contre des rideaux, mais bien de véritables ombres, sans autre consistance qu’un cosmos sombre et froid… et sans autre origine que celle d’une mystérieuse main qui à tout jamais demeurerait cachée de l’humanité, bien que jouant avec elle en chaque instant.

    Il se secoua la tête et reprit son chemin dans la rue commerçante. En réalité, il fuyait, et avait envie de courir, mais son cœur battait déjà trop vite pour qu’il puisse se permettre une telle folie. Bientôt, il arriva au croisement de la rue de l’Etoile et de la rue du Bailly. Il y avait là une petite place avec une fontaine et des bancs, mais elle était aujourd’hui l’objet d’un attroupement inhabituel depuis lequel émanait un brouhaha de rires et de cris. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait d’un spectacle de rue. Deux hommes et une femme, tous trois déguisés en clowns, faisaient des pitreries au milieu d’un cercle de spectateurs qui les applaudissait et les acclamait. Un des comiques jonglait avec des quilles, et régulièrement les laissait tomber sur sa tête en produisant des grimaces ridicules. Les deux autres lui tournaient autour en jouant à saute-mouton, se laissant çà et là basculer à la renverse en une pirouette grotesque qui engendrait une flopée de rires mécaniques en provenance de la foule. Hypnotisé par la scène, il ne se rendit compte s’être arrêté au milieu de la rue que quand le jongleur au maquillage bariolé et dégoulinant laissa subitement tomber ses quilles sur le sol pour le fixer, ses grands yeux écarquillés plongés dans les siens. Ses deux compères cessèrent eux aussi bientôt leurs acrobaties et se mirent à l’observer à leur tour, très vite imités par les spectateurs qui, par vagues successives, se tournèrent dans sa direction pour le contempler avec des sourires vides. Des hommes en costume cravate, des femmes en manteau de fourrure avec des sacs de magasin, des adolescents en casquette tenant par la taille des adolescentes en jupes, des petites filles avec des couettes et des barbes à papa dans les mains ; des grands yeux creux partout et des sourires aux lèvres retroussées laissant voir des dents carnassières… Son regard passa des clowns aux spectateurs ; des spectateurs aux clowns ; des spowns aux clectateurs… Et quelque chose vrilla, quelque part dans son cerveau. Tout devint confus et, pendant quelques instants, sa vision s’assombrit. Il ne sut soudain plus dire de quel côté de la place était le public et de quel côté étaient les clowns. Y avait-il en ces lieux une cinquantaine de spectateurs regardant les pitreries de trois clowns… ou trois spectateurs regardant les pitreries d’une cinquantaine de clowns ? Où étaient les badauds et où étaient les bouffons ?

    Il recula fébrilement d’un pas en arrière, bousculant un passant qui le repoussa violemment en grognant quelque chose qu’il ne comprit pas. Puis, le soleil jaillit subitement entre deux nuages gris et projeta du ciel des rayons qu’il lui sembla être capable de tous distinguer individuellement. C’était probablement un effet d’optique, bien sûr, mais ils ressemblaient à de fines ficelles dorées qui tombaient sur la terre… jusqu’à la foule au milieu de la place dont ils reliaient au ciel les bras, les jambes et les têtes. Son regard suivit ces fils depuis les cumulus d’où ils émanaient jusqu’à la rue, et il se rendit compte alors que les trois clowns (spectateurs) lui faisaient un petit coucou de la main, bientôt imités par les gens autour d’eux (les autres clowns). Il n’eut plus d’autre choix alors que de fuir à nouveau. Au moment où il passait enfin le coin du bâtiment qui le cachait des regards, il entendit cependant encore la foule éclater de rire dans son dos, et il était certain d’être l’objet de cette manifestation de… joie ? Quel mot étrange.

    Même si ce triste spectacle était désormais derrière lui, l’atmosphère de la ville ne cessait pas pour autant de l’oppresser. Les regards des gens, en particulier, ne semblaient jamais devoir le laisser en paix, et lorsqu’il croisa celui du vendeur de barbe à papa – un homme habillé tout de noir avec un chapeau à larges bords – il se décida à jeter un coup d’œil à son reflet pour être sûr que son apparence n’avait rien de trop anormale. Il s’approcha d’une vitrine au hasard et s’y contempla. En dehors de ses cernes sans doute un peu plus marquées que d’habitude et de ses cheveux mal coiffés, il ne décela rien de particulier. Il allait reprendre sa route quand son regard passa du reflet de la vitre à ce qui se trouvait derrière. Un visage neutre et lisse, d’une couleur rosâtre, qui le contemplait sans ciller ; celui d’un mannequin en plastique que l’on avait exposé face à la rue dans ce magasin de vêtements. Il était habillé d’une chemise à carreaux et d’un jean, ses deux bras légèrement avancés en direction de l’extérieur comme ceux de quelqu’un qui s’apprête à enlacer un être cher. Il y avait à ses côtés deux de ses semblables, l’un portant une robe fleurie et un chapeau, et l’autre un anorak et un bonnet. L’expression froide de leurs visages inertes lui disait quelque chose, mais il était bien incapable de se souvenir quoi.

    Il allait se retourner en direction de la rue quand il crut soudain percevoir un infime mouvement sur le visage du mannequin au bonnet. Sa bouche n’était-elle pas fermée quand il l’avait contemplé quelques secondes plus tôt ? Ne s’était-elle pas légèrement – vraiment très légèrement – entrouverte ? Non, sans doute pas. Il était fatigué et avait besoin de dormir, voilà tout. Mais derrière les mannequins de la vitrine, désormais, il en voyait une multitude d’autres. Ils se tenaient immobiles dans les rayons du magasin, leurs visages anonymes penchés sur des sous-vêtements, ou leurs mains en plastique plongées dans une rangée de manteaux accrochés à des cintres. Il y avait un petit mannequin à la bouche grande ouverte, tenant un jouet de sa main gauche et de sa main droite celle d’un plus grand mannequin avec une perruque rousse sur la tête. Il y en avait aussi qui se tenaient en file indienne, avec des articles posés sur leurs bras rigides, devant une caisse où était assis un autre de leur semblable qui les contemplait de ses orbites vides.

    Il cligna des yeux.

    Il n’y avait plus que trois mannequins, inertes dans leurs vitrines, et derrière eux une foule de clients qui faisaient leurs emplettes de façon tout à fait normale. En remarquant toutefois que la vendeuse derrière le comptoir et plusieurs autres individus le scrutaient d’un air intrigué, il décida de ne pas s’attarder davantage et de reprendre son trajet.

    Enfin, il atteignit la place où se trouvait le bar, sentant un certain soulagement l’envahir en constatant qu’il s’y trouvait moins de monde que dans la rue commerçante. Un groupe de quatre personnes était attablé à la terrasse, avec chacun une pinte de bière devant lui, et il supposa donc qu’il s’agissait de ses amis. En s’approchant, il les reconnut en effet – quoi que difficilement – et prit donc place à côté d’eux en leur disant bonjour.

    — T’en as mis du temps, Thom ! lui lança Max. On a eu le temps de finir une première pinte en t’attendant.

    — Désolé, je suis venu… à pied.

    — Bon, va te chercher une bière et viens t’asseoir avec nous !

    — Une bière ? Non, je crois que…

    — Allez, ça va te faire du bien tu verras. Il faut toujours remettre le couvercle après une cuite, c’est le meilleur moyen de se sentir mieux.

    Il n’avait pas la force d’argumenter, et n’y voyait de toute façon aucun intérêt, alors il haussa les épaules et pénétra à l’intérieur du bar. Celui-ci était désert, en dehors d’un gros monsieur barbu qui essuyait des verres derrière le long comptoir qui s’enfonçait dans les profondeurs de la pièce étroite.

    — Tiens, tiens, tiens… articula le barman. Regardez-moi qui voilà !

    — Bonjour, je voudrais juste… une bière… légère.

    Le barbu reposa le verre qu’il essuyait sur une étagère puis s’accouda au comptoir et le contempla en haussant les sourcils, un sourire en coin sur les lèvres.

    — Légère ? Voyez-vous ça ! Pas de problème, mon grand, je peux te servir ça. Mais tu diras à ton copain tout en noir qu’il a oublié de payer son dernier verre hier.

    — Mon… copain tout en noir ?

    — Ouais… Celui avec son grand chapeau et son long manteau… Celui qui n’enlevait jamais ses lunettes de soleil et n’a pas esquissé le moindre sourire de la soirée.

    Il ne voyait absolument pas à qui pouvait bien faire référence le barman, mais il était fatigué et ne voulait pas lui admettre qu’il ne se souvenait plus de rien de ce qui était arrivé la veille. Alors, il se contenta d’acquiescer, s’empara de la bière que lui tendait le serveur et ressortit sur la terrasse rejoindre ses… amis ? Voilà encore un autre mot qui lui parut bien étrange.

    Ses amis étaient en pleine discussion et il tenta en se rasseyant de s’y accrocher et d’en comprendre le sens. Stéphane racontait une anecdote, une histoire qui de toute évidence devait être hilarante puisque les trois autres étaient morts de rire. Il était question d’une poupée que quelqu’un avait mis dans un congélateur, et d’une autre personne criant en l’ouvrant au petit matin, imitation à la clef. Pendant un instant, il prit conscience de ce que ce récit pouvait avoir de potentiellement drôle, mais seulement comme un scientifique analyserait un phénomène lointain – la coutume d’une civilisation désormais disparue, par exemple – et tenterait d’en comprendre les mécanismes et le fonctionnement. Il lâcha quelques éclats de voix mécaniques, par simple instinct imitatif, puis tenta d’avaler une gorgée de bière. Elle avait un goût absolument immonde, au point qu’il en vint à se demander si le barman ne s’était pas trompé dans ce qu’il lui avait servi. En reniflant son verre, toutefois, il dut admettre que l’odeur était bien celle de la bière… Mais était-ce bien cette substance dont il avait ingurgité plusieurs litres, tous les week-ends, depuis maintenant plus de dix ans ? Il reposa son verre en essayant de ne rien laisser paraître, remarquant au même moment qu’un homme trapu s’asseyait sur une minuscule table non loin, juste en-dessous de la fenêtre du bar.

    — Thom ? Thom ? Ça va ?

    Il se secoua la tête et sortit de ses pensées. On agitait une main devant ses yeux et en suivant le bras du regard il comprit qu’il s’agissait de celle de Marine. Ma-rine. Mari-ne. Celle qui l’avait appelé tout à l’heure, qui le regardait maintenant avec de grands yeux amusés derrière des lunettes rondes ridicules.

    — Désolé, répondit-il. Je réfléchissais à quelque chose. Dites… un homme tout en noir, avec un grand chapeau et un long manteau, ça vous dit quelque chose ?

    Ses quatre amis échangèrent des regards complices, puis pouffèrent dans leurs manches.

    — Tu ne te souviens vraiment de rien, hein ? demanda Sophie.

    — Non… Hier soir, c’est le trou noir. Je ne sais même pas comment je suis rentré chez moi, alors s’il vous plaît… racontez-moi.

    A nouveau, ils s’observèrent à tour de rôle, se rejetant silencieusement la responsabilité du récit. C’est Marine qui finalement se résigna à parler, précisément au moment où le barman amenait un café fumant au petit homme sous la fenêtre et que celui-ci dépliait un journal devant son visage.

    — Est-ce que tu te souviens au moins qu’on est venus ici ? Bon, c’est déjà ça. Nous étions tous les cinq, et il y avait aussi Alice, Tony et Seb. On s’est installés à une table en terrasse, à peu près à l’endroit où on se tient actuellement, et on a commencé à boire des bières. Rapidement, on a tous eu un petit coup dans le nez, mais toi plus que les autres. Tu étais vraiment de bonne humeur, et bientôt tu t’es mis à aborder des inconnus et à trinquer avec eux. Tu ne te rappelles pas tout ça ?

    Bien sûr que non, il ne s’en rappelait pas du tout, et ce en dépit de tous les efforts mentaux qu’il produisait pour tenter d’y remédier. Il allait répondre à la question de Marine quand son regard tomba sur la couverture du journal que lisait l’homme sous la fenêtre. On y voyait la photographie d’une rue, en-dessous d’un titre qui indiquait : « Une étudiante retrouvée morte dans son appartement rue de l’Etoile ». En relevant les yeux, il se rendit compte que l’homme le regardait par-dessus son journal, ce qui l’incita à reporter son attention sur sa bière.

    — Non, je ne m’en rappelle pas du tout… Ma-rine.

    — C’était plutôt rigolo ! Mais à un moment, on est allés tous les deux se resservir une pinte au comptoir et tu t’es fait aborder par un drôle de type… un mec habillé tout en noir, avec un chapeau en feutre aux larges bords. Il portait des lunettes de soleil, alors même pourtant que la pièce était baignée d’une atmosphère sombre, et avait l’air totalement blasé par la vie. Je ne crois pas l’avoir vu sourire une seule fois de la soirée. C’est quand même étonnant que ce mec ne te dise rien, vu le temps que vous avez passé à parler…

    — Ah bon ? De quoi discutait-on ?

    — Je ne sais pas exactement. D’abord, il t’a payé ta bière, et je vous ai vu trinquer au comptoir. Vous avez échangé quelques mots à l’intérieur, mais rapidement il t’a proposé une cigarette et vous êtes ressortis pour vous mettre un peu à l’écart des tables de la terrasse. Pour ma part, je suis allée rejoindre les autres… Cela nous a tous fait rire de te voir palabrer avec un type aussi étrange, d’autant qu’à ce moment de la soirée tu avais encore l’air de très bonne humeur. Alice s’inquiétait un peu pour toi, cependant, alors quelqu’un est finalement allé voir si tout allait bien. C’était toi, Steph, non ?

    — Oui, répondit le dénommé Stéphane. Mais quand je me suis approché, tu m’as fait comprendre par tes regards que tu ne voulais pas qu’on vous dérange. J’ai néanmoins réussi à percevoir quelques bribes de phrases avant que le mec en noir ne s’interrompe dans son discours et ne se tourne vers moi. Je ne me souviens pas précisément de ce qu’il disait, mais ça parlait d’une communauté de personnes élues – une secte ou quelque chose comme ça – dont les membres avaient reçu la visite de quelqu’un. Sa visite. Je ne sais pas de qui il s’agissait, mais le type faisait toujours référence à cette personne par le pronom « il ».

    — Peu de temps après, reprit Marine, l’homme est retourné à l’intérieur. Tu en as profité pour repasser brièvement à notre table, et ton humeur était toujours aussi bonne… bien qu’un peu plus étrange qu’en début de soirée, sans doute. Je ne sais pas ce qui te passait par la tête mais tu rigolais bêtement en nous demandant à tous d’enlever notre maquillage et en voulant nous essuyer les joues. Enlève ton maquillage, Marine ! Enlève ton maquillage, Alice ! Toi aussi, Max ! Tu étais vraiment complètement bourré, mon vieux.

    Il souffla, dépité de ne se souvenir de rien, et remarqua alors que l’homme au journal était parti, ne laissant plus sur sa table qu’une tasse de café vide et un emballage de sucre.

    — Mais tu n’es pas resté longtemps avec nous. Apparemment, ton nouveau copain t’avait donné rendez-vous à l’intérieur, sur une petite table au fond de la salle, pour « jouer à un jeu ». C’est ce que tu nous as dit en nous abandonnant une nouvelle fois et en allant le rejoindre. A partir de ce moment-là, on ne t’a plus vu pendant longtemps, très longtemps même… Ce n’est finalement que quand je suis allée me rechercher une dernière bière que j’ai pu t’observer, depuis le comptoir, penché avec un crayon au-dessus d’un morceau de papier à côté de ton compère tout de noir vêtu. Depuis ma place, je ne parvenais pas à reconnaître le jeu auquel vous vous consacriez, mais ce qui est sûr c’est que tu avais complètement perdu ta bonne humeur. Tu fixais la feuille avec de grands yeux larmoyants, et il m’a même paru de loin – mais peut-être était-ce un effet de ma propre ivresse – te voir trembloter. Le barman m’a servi ma bière mais j’ai préféré ne pas ressortir tout de suite. Intriguée, je me suis approché discrètement le long du comptoir jusqu’à atteindre un point où il m’était possible de vous écouter. Le démaquilleur… parlait l’homme en noir, en un chuchotement guttural. Il rend visite à chacun d’entre nous, tôt ou tard. Pourquoi un tel nom ? N’as-tu donc pas encore compris après notre petit jeu ? Ne vois-tu pas la tonne de maquillage sous lequel nous dissimulons la réalité de nos existences ? Que cela te ferait-il de le voir couler, tout ce maquillage grossier, se déverser sur le sol pour ne laisser devant tes yeux que la matière brute et gluante de la vie ? Son vrai visage ? Tombé, le voile de nos illusions… Mort, le personnage que nous jouons tous dans cette sinistre tragédie… Voilà l’œuvre du démaquilleur… Voilà… Mais je vois que ton amie nous écoute, donc… chttt. L’homme au chapeau s’est tourné vers moi et m’a fixée d’un visage glacial, alors j’ai souri du mieux possible et suis vite ressortie pour rejoindre les autres. A peine quelques minutes plus tard, nous l’avons vu ressortir lui aussi, et s’en aller dans la nuit, jusqu’à ce que son grand chapeau disparaisse au coin d’une rue.

    — Et… Et moi ?

    — Tu nous a rejoint quelques minutes plus tard. Mais tu n’avais plus l’air bien du tout, et d’ailleurs tu as vomi sur le trottoir, juste à côté de la terrasse. On était sur le point de partir. Tony proposait de poursuivre la fête chez lui, mais quand on t’a demandé si l’idée te plaisait, tu t’es contenté de nous fixer sans prononcer le moindre mot. Finalement, tu es parti en courant, sans te retourner, indifférent aux cris d’Alice qui te suppliait en pleurant de revenir.

    — Oh, je suis… vraiment désolé, dit-il.

    Cela lui paraissait la réponse appropriée, même s’il ne savait plus dire en cet instant ce que signifiait concrètement ce mot, « désolé », sinon qu’il permettait de réparer quelque chose de… mal ? Mais qu’était-ce que le mal ?

    — A vrai dire… poursuivit Marine, c’est surtout à propos de cette soirée chez Tony que l’on souhaitait te parler. Mais peut-être que… Tu ne bois pas ta bière ?

    En baissant les yeux, il se rendit compte qu’il n’avait plus touché à son verre depuis la première gorgée dégueulasse qu’il y avait prise. Il se força à en prendre une deuxième, juste pour qu’on lui foute la paix, puis reporta son regard sur les lunettes ridicules de son amie.

    — Ecoute, je ne vais pas y aller par quatre chemins… Alice t’a trompé à cette soirée, avec un type qu’elle y a rencontré. Un certain Quentin. Un pote de fac de Tony, je crois. On se devait de te le dire, depuis le temps que tu es notre copain…

    Marine et les trois autres le regardaient avec des expressions compatissantes, et un silence s’installa qui lui fit comprendre qu’ils attendaient de sa part une réaction.

    — Ah… répondit-il alors, faute de mieux. Très bien.

    — Très bien ? s’indigna Sophie.

    Il n’avait aucune idée de ce qu’il devait répondre ; de ce que socialement il était bien de répondre en une telle circonstance. A vrai dire, il ne pouvait pas croire que c’était là la chose « importante » dont avait parlé Marine au téléphone, ce à quoi elle pensait quand elle lui avait dit qu’il fallait absolument qu’il vienne les rejoindre, « coûte que coûte ». Car la vérité est qu’il n’en avait strictement rien à faire, bien qu’une petite voix au fond de lui tentait de lui faire comprendre qu’une telle indifférence n’était pas normale. Avec l’impression d’être un acteur de théâtre dans un rôle ridicule, avec devant les yeux un script à réciter qui l’était tout autant, il se força à formuler une réponse.

    — Non, je veux dire… C’est vraiment triste. D’ailleurs, je crois que je vais rentrer chez moi pour… y penser et… pleurer.

    Ali-ce. A-lisse. A… lisse. Oui, il parvenait à voir son visage. Un visage maquillé, avec du mascaras et du rouge à lèvres, parfois même un peu de fond de teint.

    — Je vous laisse finir ma bière… Salut.

    Il se leva et se mit à marcher à travers la place, pour se rendre compte en s’éloignant des lampes de la terrasse que la nuit était désormais tombée sur la ville. Dans son dos, tandis qu’il tournait au coin de la rue, il entendit encore vaguement son nom, crié par ses amis qui lui demandaient de revenir pour de nouvelles futilités. Mais il ne se retourna pas, ne se retourna plus jamais, et s’engagea finalement dans la rue de l’Etoile, désormais presque déserte puisque les boutiques avaient baissé le rideau.

    Son cœur avait recommencé à battre la chamade dès qu’il s’était levé, et ses jambes ne paraissaient pas plus solides que lors du chemin aller. Le monde autour de lui, en revanche, avait changé. Il n’avait rien perdu de son caractère irréel, ça non, mais alors que tout à l’heure il chatoyait de mille couleurs pétillantes, et d’autant de détails qui grouillaient dans tous les recoins de sa vision, il paraissait désormais au contraire flou et… presque coulant. En jetant des regards apeurés autour de lui, vers ces boutiques aux noms étranges et aux vitrines garnies de babioles, il eut le sentiment terrible d’être une minuscule marionnette progressant dans un décor de soie. Le silence pesant dans lequel il avançait, en outre, lui donnait l’impression de marcher sur une fine moquette en feutre, au point qu’il se mit à taper délibérément du pied à chaque pas pour ne pas devenir fou.

    La petite place aux bancs, celle sur laquelle tout à l’heure se tenait le spectacle de rue, était désormais complètement vide. Il n’y demeurait plus que deux chats de gouttière qui, dans la lumière orangée d’un lampadaire, se regardaient en chien de faïence en émettant des râles stridents qui lui parurent résonner dans les tréfonds de son cerveau jusqu’à en secouer les moindres neurones. C’est au moment où il l’atteignit que, passant une main dans la poche de son manteau, il se rendit compte que son téléphone n’y était pas. Machinalement, il se mit alors à passer en revue les autres poches. Il n’y trouva pas ce qu’il cherchait et supposa par conséquent qu’il avait dû l’oublier au bar, ou ailleurs. Cela n’avait de toute façon aucune espèce d’importance. Dans la poche intérieure de sa veste, en revanche, il mit la main sur autre chose qui attira son attention : un bout de papier plié en quatre et légèrement humide. Il s’arrêta devant l’enseigne lumineuse d’un magasin de farces et attrapes – dont la vitrine était truffée de diables sortant de boîtes et de masques bariolés – et l’ouvrit.

    La première chose qu’il trouva fut un dessin rudimentaire au crayon noir : celui d’une potence en « L » sous laquelle était accroché un bonhomme pendu (moi). Le coup de crayon n’était pas le sien, mais les lettres qui étaient inscrites dessous au crayon gris, en revanche, paraissaient quant à elles bien avoir été tracées de sa main. Il y en avait cinq, mais certaines d’entre elles étaient espacées par des tirets bas, comme pour signaler la présence de caractères manquants.

    A_ _UR_ _TE.

    Il serra les dents et ses doigts tremblants se refermèrent sur le bout de papier, le compressant jusqu’à en faire une vulgaire boule qu’il remit dans sa poche avant de reprendre sa marche en avant.

    Les lampadaires défilaient à ses côtés, étirant puis rapetissant son ombre sur les pavés de façon écœurante, et il avait la désagréable sensation que le décor pour enfant dans lequel il progressait était petit à petit en train de se refermer sur lui ; les rues de devenir plus étroites, le ciel de plus en plus bas, son souffle de plus en plus rapide. Il passa devant la porte avec les rubans, près de laquelle se tenait encore un agent de police qui le regarda passer sans dire un mot, et dut se forcer pour ne pas lever les yeux vers les fenêtres lumineuses du premier étage. Finalement, il atteignit enfin le bout de la rue commerçante, puis contre toute attente la porte de son immeuble. Il s’engagea dans l’escalier mais dut s’arrêter à mi-chemin tant sa tête lui tournait. Posant son front contre le mur, il eut alors l’impression que les marches coulaient sous ses pieds, elles-aussi, comme ce décor de marionnette qu’il venait de traverser. Il se releva en gémissant et, au prix d’un effort surhumain, atteignit finalement son palier. Le son de tuyauterie ne s’était visiblement pas arrêté, puisqu’il continuait de l’entendre même à travers la cloison. En soupirant, il déverrouilla la serrure de sa porte et pénétra dans son appartement.

    Celui-ci était plongé dans une pénombre relative, mais les lampadaires de la rue suffisaient à produire une lueur largement suffisante pour s’y déplacer sans avoir à allumer la lumière. A vrai dire, il craignait d’appuyer sur l’interrupteur, de peur que cela ne révèle quelques détails auxquels il préférerait ne pas être confronté. Il vida ses poches sur le bureau, puis jeta son manteau quelque part au milieu de la pièce. C’est au moment où il allait se jeter lui-même sur le lit qu’il vit la lumière de son téléphone s’y allumer. En s’en emparant, il constata que quelqu’un essayait de l’appeler, une dénommée Alice. A-lice. Ali-ce. Al… Oui. Bien sûr.

    Il ouvrit la coque du téléphone et en retira brusquement la batterie, puis lança les deux morceaux sur le sol, en direction de la fenêtre depuis laquelle désormais on pouvait voir briller un fin croissant de lune entre les nuages. Comme possédé, il se dirigea ensuite vers son bureau et y déplia le morceau de papier qu’il avait trouvé quelques minutes plus tôt dans sa poche. Après s’être emparé du premier crayon qui lui tomba sous la main – un stylo plume à l’encre rouge dégoulinante – il compléta avec fougue le mot aux lettres manquantes.

    ABSURDITE.

    Les lettres parurent danser quelques instants devant ses yeux, les rouges se mélangeant aux grises en d’étranges symboles cabalistiques. Puis il souffla et parvint à retrouver une vision claire du monde qui l’entourait, quoi que celui-ci paraissait toujours étrangement fragile… et fondant dans tous ses moindres recoins. Il se retourna en direction du lit, mais cette fois se figea au milieu de la pièce quand son regard tomba sur la tâche d’humidité au mur… Car celle-ci était désormais en relief. Il n’y avait plus seulement une marque brunâtre prenant la forme d’une bouche, d’un nez et de deux yeux, mais désormais un véritable renflement qui jaillissait vers l’intérieur de la pièce.

    Ce n’était rien. L’humidité avait simplement dû faire gonfler le plâtre, ou alors la tapisserie elle-même… Et la bosse n’avait absolument pas la forme d’une tête dans le mur. Il n’y avait pas de visage, il n’y en avait jamais eu. Tout cela n’était qu’un effet de la fatigue.

    Sentant que son esprit sombrait en un lieu malsain et dangereux, il se retourna subitement en gémissant et gagna son lit sans plus jeter le moindre regard en arrière. Après s’être glissé tout grelottant sous les couvertures, il posa sa tête contre l’oreiller et tenta de convaincre son cerveau qu’il était plus que temps de dormir… que tout allait bien en ces lieux… que tout allait bien dans le monde… que la vie était une belle fête perpétuelle…

    Mais comme son esprit divague vers les contrées du sommeil, il se met à percevoir des mots dans ce qu’il avait d’abord pris pour un simple bruit de tuyauterie. Pantin… Rien… Absurde… Pitoyable… Non-sens… Grotesque… Marionnette… Illusion… Puis ces mots deviennent des assemblages de mots, avant de devenir des phrases, qui s’enchaînent à un rythme infernal en une terrible litanie murmurée qui l’oblige bientôt à relever les paupières. Son regard tétanisé se fige alors sur la protubérance dans le mur, celle en forme de tête coincée dans la tapisserie, dont la bouche parait s’être légèrement entrouverte. La tâche d’humidité était-elle déjà ainsi tout à l’heure ? Y avait-il déjà ces traits descendant le long du papier peint, depuis les yeux, les joues et les lèvres, semblables à du maquillage qui coule ? Tandis qu’il contemple bien malgré lui ce visage anonyme et sans sourire, dégoulinant et froid à l’instar du monde, ses yeux exorbités se remplissent progressivement de larmes et il se demande si, un jour seulement, il sera capable de les fermer à nouveau.

Pablo Behague

Novembre 2020

« That day may seem like other days

Once more we feel the tiny legged trepidations

Once more we are mangled by a great grinding fear

But that day will have no others after

No more worlds like this will follow

Because I have a plan

A very special plan

No more worlds like this

No more days like that »

Thomas Ligotti / Current 93 – I have a special plan for this world.

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