Le bruit de l’eau et celui du vent

    Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le clapotis d’une rivière, ou le son que produit le souffle du vent lorsqu’il caresse les feuilles des arbres, nous sont à ce point agréables ? Pourquoi les apprécie-t-on tant, au point de les enregistrer pour en faire des cassettes de méditation ? Qu’est-ce qui explique un tel apaisement, lorsqu’ils nous envahissent l’âme et pénètrent nos cerveaux ?

    J’ai beaucoup réfléchi à cette question, au cours de ma longue et peu trépidante vie, peut-être parce que j’avais une prédisposition particulière à comprendre la réalité d’un tel phénomène ; phénomène qui m’a hanté depuis le plus jeune âge. Or, je crois que si le bruit de l’eau et celui du vent nous font autant de bien, c’est parce qu’ils nous permettent d’oublier quelques instants le silence ; ce silence froid et éternel, qui est l’essence même de nos vies, et le cœur de ce cosmos noir et vide au sein duquel nos âmes flottent sans but depuis la nuit des temps. Pour le dire autrement, je crois que le bruissement des feuilles et le clapotis des gouttes sur les rochers sont un pansement pour le cerveau humain, colmatant la brèche qui permettrait sinon à sa conscience de fuir son illusoire bonheur terrestre pour atteindre une réalité qu’il préfère indubitablement ne jamais connaître. Le silence est angoissant, ne trouvez-vous pas ? Il est angoissant car il nous confronte à la creuse réalité de nos vies, au néant glaçant dans lequel nous nageons tous – ou plutôt nous débattons – jour après jour avec moult éclats. Ce cosmos… Ce cosmos que l’on croit explorer en envoyant des fusées dans le ciel et des satellites en orbite, mais qui en réalité se trouve aussi au fond de nos cœurs, comme en chaque chose. Tout n’est que rien, j’en ai la certitude maintenant, même si notre perception parvient à produire des images et des sons qui nous font imaginer le contraire. Ces sensations recouvrant le réel nous font croire à l’existence d’un monde vivable… et plus mensonger encore, à l’existence d’un monde heureux.

    Le silence, au contraire, est une allégorie de notre existence vide. Voilà pourquoi il nous effraye, et voilà pourquoi on le fuit en permanence comme la peste. Pourtant, me direz-vous, nous sommes nombreux à revendiquer haut et fort aimer le silence… Ce n’est dans les faits que rarement le cas, car ce que nous appelons silence n’est qu’une atmosphère dans laquelle les bruits des voitures et des klaxons – ou ceux des bombes et des coups de feu – sont remplacés par le gazouillis des oiseaux et le froissement de l’herbe – par le bruit de l’eau et celui du vent. Nous aimons le caractère reposant de la campagne, qui soulage nos âmes aspirées dans le tourbillon illusoire de la vie terrestre, mais ce n’est pas le silence qu’on y trouve en définitive ; seulement un bruit de fond plus régulier et moins agressif, qui suffit à nous faire oublier le vide qui nous gouverne. L’être humain parait donc avoir besoin d’un juste milieu, qui le place en un endroit où il peut à la fois oublier la course effrénée dans laquelle ses semblables l’ont traîné, et oublier le silence écœurant de ce cosmos dans laquelle autre chose l’a traîné, et le traîne chaque jour davantage. Car nous n’entendons pas le silence en tant que tel, comme quelque chose qui aurait en soi une existence, mais plutôt comme tout ce qu’il n’est pas ; en se confrontant au silence, on perçoit les milliards de rires qu’il étouffe, les milliards de voix qu’il étrangle, les enfants dont il coud la bouche et tous les derniers râles des mourants qu’il est venu recouvrir de sa substance moite.

    On m’objectera encore, sans doute, que certains épisodes de l’existence humaine sont nappés de silence, et que pourtant ils demeurent des moments agréables. Un randonneur un jour, qui me rencontrait à mon spot habituel – cette souche sur laquelle je passe toutes mes journées et parfois mes nuits, au bord d’un petit ruisseau que balaye le vent d’Ouest – m’a ainsi expliqué que tout le monde adorait la neige, alors que les paysages enneigés avaient pourtant la réputation d’engendrer des atmosphères insonores. Je dois dire que sa remarque m’a aiguillé l’esprit, et que j’y ai réfléchi durant les jours suivants avec une véritable ardeur. Mais j’en suis venu à la conclusion suivante. Tout d’abord, il est faux de dire que tout le monde est à son aise dans un paysage entièrement blanc ; j’ai pour ma part toujours détesté cela. Ensuite et surtout, je crois que si beaucoup d’entre nous apprécions les ballades dans la neige, c’est parce que le silence, encore une fois, n’y est pas total. Le silence est réel, certes, lorsque nous sommes immobiles au cœur de la forêt. Mais il suffit de faire un pas pour que crisse la neige sous nos chaussures, nous libérant alors du néant cosmique dans lequel notre esprit était en train de sombrer la seconde précédente. Le silence est trop facilement brisable pour qu’il nous effraie, et nous avons au contraire, lorsque nous évoluons dans la neige, un sentiment de contrôle sur le monde qui nous permet de mieux encore nous baigner de nos illusions d’existence. Enfin, et pour conclure sur cette histoire de neige, je crois qu’elle nous apaise précisément en raison de sa couleur… Car elle est blanche, et nous offre provisoirement l’impression d’être nappés dans le linge de Dieu ; d’avoir en quelque sorte un destin divin sur ce caillou qui tourne en rond. Tout cela, inutile de le préciser, est une vulgaire chimère. Pour que nous comprenions l’essence fondamentale de nos vies, peut-être aurait-il fallu que la neige qui tombe sur nos têtes soit noire, tel le linceul sombre et corrompu de ce cosmos dans lequel nous sommes enveloppés, enfermés, crucifiés pour toujours. Mais la fumée de nos fantasmes, bien sûr, nous cache les yeux, tout comme cette neige immaculée nous donne le sentiment d’avoir un sens à donner à nos vies futiles. Si elle avait été noire, au moins aurions-nous pu percevoir que notre monde n’était pas dans la main d’un quelconque Dieu, mais plutôt dans celle de son antithèse, que je ne ferais pas l’affront d’oser appeler par un nom aussi ridicule que Satan. Une neige noire, peut-être, nous ferait comprendre en tombant dans nos mains que le monde est un cercueil, à sa façon, dont le couvercle est trop solidement cloué pour être un jour ouvert.

    Mais nous nous contentons d’écouter le bruit de l’eau et celui du vent, pour oublier le néant. Nous nous contentons de nous sourire les uns les autres, tout en nous détestant parfois, mais c’est bien là le seul moyen que nous avons trouvé pour ne pas perdre totalement pied dans ce grand vide qui nous aspire mais que nous ne voyons pas ; préférant nous cacher les yeux comme des enfants. Le silence est effrayant, et je conclurai en vous donnant un dernier exemple : celui des profondeurs océanes. Il ne s’y trouve là-bas aucun bruit, aucun son ; de l’eau certes à foison mais muette, et absolument aucun vent pour la rendre vivante et sonore. Il ne s’y trouve non plus aucune blancheur ; seulement une obscurité de plus en plus impénétrable avec la profondeur, et une pression qui nous étouffe. Je crois que les abysses sous-marins sont sur la terre l’endroit le plus représentatif de l’univers qui est le nôtre. Ils sont froids, noirs, et vides. L’être humain là-bas y succombe dans un silence inviolable, loin du regard de ses pitoyables semblables et loin des futilités du monde d’en haut. Il est confronté à la vie à son état brut, loin du mirage que son esprit a forgé pour être capable de rendre son existence supportable. Nous sommes là-bas inutiles, faibles et… noyés au sens propre comme au figuré. Et si nous nous noyons en ces lieux, nous le faisons aussi chaque jour dans le cosmos qui enveloppe nos âmes.

    Je crois que je pourrais encore disserter mentalement pendant des heures sur ce sujet, mais je n’ai malheureusement plus le temps pour cela. Moi, celui qu’au village on surnomme « le soucheux » en raison de l’endroit où je passe mes journées – cette parcelle d’herbe balayée par le vent au bord du ruisseau –, je m’apprête à mourir. J’ai senti ce matin que cette journée serait ma dernière. Certains seraient heureux d’avoir vécu aussi longtemps que moi, 93 ans, mais je sais pour ma part trop de choses pour me réjouir de quoi que ce soit. L’âge aussi n’est qu’une illusion quand l’éternel s’apprête à vous tirer à lui, dans le noir impénétrable du cercueil qui a toujours été le vôtre, et que jamais vous n’avez été capable de briser même si vos sens avaient pu vous le laisser bêtement croire. Le bruit de l’eau et celui du ventLe bruit de l’eau et celui du vent… Voilà les seuls médicaments qui pouvaient encore m’être utiles durant ces dernières années de maladies. Voilà mes sédatifs pour ne pas souffrir davantage. J’ai toujours refusé qu’on m’emmène à l’hôpital, de peur d’y trouver, au cœur des longues nuits solitaires, ce silence qui m’obsède, me révulse, me terrifie. Les gens au village s’inquiétaient pour moi, et me demandaient constamment pourquoi, à mon âge, je m’obstinais à aller quotidiennement m’asseoir sur cette souche pourrie, seul, même au cœur des journées les plus froides de l’hiver. Je vais écouter le bruit de l’eau et celui du vent, leur répondais-je systématiquement. Que pouvais-je trouver de mieux ? Ils me prennent pour un fou, mais eux aussi verront un jour ce qu’il en est, lorsque leurs bruits de l’eau à eux, leurs mirages quels qu’ils soient, s’évaporeront en mille atomes dans le cosmos… quand le silence recouvrira leurs vies, comme il finit par recouvrir toute chose.

    Le vent siffle dans mon oreille droite, et il fait bruisser les feuilles des aulnes au-dessus de ma tête. L’eau clapote dans mon oreille gauche, quoi que faiblement en raison de la glace qui recouvre le ruisseau. Mais devant moi… Oui, devant moi, tandis que je sens la vie me quitter et avec elle tous ses rêves inutiles, j’aperçois un long tunnel qui m’aspire à lui. On m’avait dit qu’il s’y trouvait au fond de la lumière. Je n’y ai jamais cru une seule seconde. Il ne s’y trouve en réalité qu’une nuit noire et froide, dépourvue d’étoiles, dans laquelle je sombre ; dans laquelle nous sombrons tous…

    Et le bruit de l’eau s’estompe.

    Et celui du vent s’étouffe.

    Ils n’étaient que des illusions, comme nous l’avons tous été dans cet univers.

    Ils savaient pourtant nous faire croire à quelque chose de beau et de poétique, nous laisser rêver à un destin divin ; presque à un sens quelque part dans cette dimension effroyable. Ce n’était qu’un leurre, mais ce leurre m’a permis de supporter toutes ces longues années.

    Il n’y a rien. Il n’y a jamais rien eu d’autre que ce vide abyssal dans lequel nous flottons, quoi que puissent en dire nos sens trompeurs.

    Ce cosmos avait toujours été là, par-delà toute chose, nous attendant pour l’éternité derrière nos impostures. Nous y sommes tous réduits, aujourd’hui je le sais, les morts comme les vivants, inéluctablement.

    Et quand s’estompent le bruit de l’eau et celui du vent…

    Ne demeure plus que… le silence.

    Un silence que même mes hurlements ne parviennent pas à briser.

Pablo Behague

Vosges, Février 2021

me

Image de Greg Rakozy

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