A propos pablolaloune

Je m'appelle Pablo Behague et j'écris du fantastique sombre et de l'épouvante (essentiellement). Je publie des nouvelles sur mon blog: https://chroniquesdelaloune.wordpress.com/ et mon premier roman, "Les disparus de Darlon", est disponible ici : http://www.parfumdenuitmultimedia.com/livre-16.html :)

Retour sur la bourse aux livres d’Etival-Clairefontaine

Dimanche dernier, je me suis rendu à la bourse aux livres d’Etival-Clairefontaine avec quelques exemplaires des Disparus de Darlon et d’autres ouvrages auxquels j’ai participé. C’était une bien chouette journée, remplie de belles rencontres aussi bien humaines que littéraires.

Merci aux participants, et en particulier à mes nouveaux lecteurs ! En espérant que vous ne vous égarerez pas dans les ténèbres de Darlon, ou pire encore, dans celles de vos âmes. 😉

Merci également aux organisateurs, ainsi qu’à Corinne et Jean-François pour la bonne compagnie.

A dans quelques semaines pour le salon du livre !

Bourse aux livres d’Etival-Clairefontaine

Dans une semaine, le dimanche 26 septembre 2021, aura lieu la bourse aux livres d’Etival-Clairefontaine, à 15 minutes de Saint-Dié-des-Vosges.

J’y serai présent avec des exemplaires des Disparus de Darlon !

Je retournerai également dans cette charmante petite ville vosgienne à l’occasion du salon littéraire des 3 abbayes, le 24 octobre.

Cliquez sur l’image pour plus d’informations

Le plan de Gaëlle dans la revue Légende

Ma nouvelle intitulée « Le plan de Gaëlle » a eu la chance d’intégrer le premier numéro de la revue Légende, qui est sortie aujourd’hui ! Il s’agit d’une histoire fantastique, mettant en scène une petite fille taciturne et mystérieuse, qui dessine continuellement le même hameau sinistre au crayon noir…Ce numéro, qui comprend pas moins de 413 pages, est libre et gratuit en téléchargement. On y trouvera donc 15 nouvelles (dont « Le plan de Gaëlle »), ainsi que des conseils d’écriture et des portraits des différents auteurs (dont moi-même). N’hésitez pas à nous lire, et à nous donner votre avis.

Pour télécharger la revue !

https://revuelegende.wordpress.com/nos-numeros/

Le bruit de l’eau et celui du vent

    Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le clapotis d’une rivière, ou le son que produit le souffle du vent lorsqu’il caresse les feuilles des arbres, nous sont à ce point agréables ? Pourquoi les apprécie-t-on tant, au point de les enregistrer pour en faire des cassettes de méditation ? Qu’est-ce qui explique un tel apaisement, lorsqu’ils nous envahissent l’âme et pénètrent nos cerveaux ?

    J’ai beaucoup réfléchi à cette question, au cours de ma longue et peu trépidante vie, peut-être parce que j’avais une prédisposition particulière à comprendre la réalité d’un tel phénomène ; phénomène qui m’a hanté depuis le plus jeune âge. Or, je crois que si le bruit de l’eau et celui du vent nous font autant de bien, c’est parce qu’ils nous permettent d’oublier quelques instants le silence ; ce silence froid et éternel, qui est l’essence même de nos vies, et le cœur de ce cosmos noir et vide au sein duquel nos âmes flottent sans but depuis la nuit des temps. Pour le dire autrement, je crois que le bruissement des feuilles et le clapotis des gouttes sur les rochers sont un pansement pour le cerveau humain, colmatant la brèche qui permettrait sinon à sa conscience de fuir son illusoire bonheur terrestre pour atteindre une réalité qu’il préfère indubitablement ne jamais connaître. Le silence est angoissant, ne trouvez-vous pas ? Il est angoissant car il nous confronte à la creuse réalité de nos vies, au néant glaçant dans lequel nous nageons tous – ou plutôt nous débattons – jour après jour avec moult éclats. Ce cosmos… Ce cosmos que l’on croit explorer en envoyant des fusées dans le ciel et des satellites en orbite, mais qui en réalité se trouve aussi au fond de nos cœurs, comme en chaque chose. Tout n’est que rien, j’en ai la certitude maintenant, même si notre perception parvient à produire des images et des sons qui nous font imaginer le contraire. Ces sensations recouvrant le réel nous font croire à l’existence d’un monde vivable… et plus mensonger encore, à l’existence d’un monde heureux.

    Le silence, au contraire, est une allégorie de notre existence vide. Voilà pourquoi il nous effraye, et voilà pourquoi on le fuit en permanence comme la peste. Pourtant, me direz-vous, nous sommes nombreux à revendiquer haut et fort aimer le silence… Ce n’est dans les faits que rarement le cas, car ce que nous appelons silence n’est qu’une atmosphère dans laquelle les bruits des voitures et des klaxons – ou ceux des bombes et des coups de feu – sont remplacés par le gazouillis des oiseaux et le froissement de l’herbe – par le bruit de l’eau et celui du vent. Nous aimons le caractère reposant de la campagne, qui soulage nos âmes aspirées dans le tourbillon illusoire de la vie terrestre, mais ce n’est pas le silence qu’on y trouve en définitive ; seulement un bruit de fond plus régulier et moins agressif, qui suffit à nous faire oublier le vide qui nous gouverne. L’être humain parait donc avoir besoin d’un juste milieu, qui le place en un endroit où il peut à la fois oublier la course effrénée dans laquelle ses semblables l’ont traîné, et oublier le silence écœurant de ce cosmos dans laquelle autre chose l’a traîné, et le traîne chaque jour davantage. Car nous n’entendons pas le silence en tant que tel, comme quelque chose qui aurait en soi une existence, mais plutôt comme tout ce qu’il n’est pas ; en se confrontant au silence, on perçoit les milliards de rires qu’il étouffe, les milliards de voix qu’il étrangle, les enfants dont il coud la bouche et tous les derniers râles des mourants qu’il est venu recouvrir de sa substance moite.

    On m’objectera encore, sans doute, que certains épisodes de l’existence humaine sont nappés de silence, et que pourtant ils demeurent des moments agréables. Un randonneur un jour, qui me rencontrait à mon spot habituel – cette souche sur laquelle je passe toutes mes journées et parfois mes nuits, au bord d’un petit ruisseau que balaye le vent d’Ouest – m’a ainsi expliqué que tout le monde adorait la neige, alors que les paysages enneigés avaient pourtant la réputation d’engendrer des atmosphères insonores. Je dois dire que sa remarque m’a aiguillé l’esprit, et que j’y ai réfléchi durant les jours suivants avec une véritable ardeur. Mais j’en suis venu à la conclusion suivante. Tout d’abord, il est faux de dire que tout le monde est à son aise dans un paysage entièrement blanc ; j’ai pour ma part toujours détesté cela. Ensuite et surtout, je crois que si beaucoup d’entre nous apprécions les ballades dans la neige, c’est parce que le silence, encore une fois, n’y est pas total. Le silence est réel, certes, lorsque nous sommes immobiles au cœur de la forêt. Mais il suffit de faire un pas pour que crisse la neige sous nos chaussures, nous libérant alors du néant cosmique dans lequel notre esprit était en train de sombrer la seconde précédente. Le silence est trop facilement brisable pour qu’il nous effraie, et nous avons au contraire, lorsque nous évoluons dans la neige, un sentiment de contrôle sur le monde qui nous permet de mieux encore nous baigner de nos illusions d’existence. Enfin, et pour conclure sur cette histoire de neige, je crois qu’elle nous apaise précisément en raison de sa couleur… Car elle est blanche, et nous offre provisoirement l’impression d’être nappés dans le linge de Dieu ; d’avoir en quelque sorte un destin divin sur ce caillou qui tourne en rond. Tout cela, inutile de le préciser, est une vulgaire chimère. Pour que nous comprenions l’essence fondamentale de nos vies, peut-être aurait-il fallu que la neige qui tombe sur nos têtes soit noire, tel le linceul sombre et corrompu de ce cosmos dans lequel nous sommes enveloppés, enfermés, crucifiés pour toujours. Mais la fumée de nos fantasmes, bien sûr, nous cache les yeux, tout comme cette neige immaculée nous donne le sentiment d’avoir un sens à donner à nos vies futiles. Si elle avait été noire, au moins aurions-nous pu percevoir que notre monde n’était pas dans la main d’un quelconque Dieu, mais plutôt dans celle de son antithèse, que je ne ferais pas l’affront d’oser appeler par un nom aussi ridicule que Satan. Une neige noire, peut-être, nous ferait comprendre en tombant dans nos mains que le monde est un cercueil, à sa façon, dont le couvercle est trop solidement cloué pour être un jour ouvert.

    Mais nous nous contentons d’écouter le bruit de l’eau et celui du vent, pour oublier le néant. Nous nous contentons de nous sourire les uns les autres, tout en nous détestant parfois, mais c’est bien là le seul moyen que nous avons trouvé pour ne pas perdre totalement pied dans ce grand vide qui nous aspire mais que nous ne voyons pas ; préférant nous cacher les yeux comme des enfants. Le silence est effrayant, et je conclurai en vous donnant un dernier exemple : celui des profondeurs océanes. Il ne s’y trouve là-bas aucun bruit, aucun son ; de l’eau certes à foison mais muette, et absolument aucun vent pour la rendre vivante et sonore. Il ne s’y trouve non plus aucune blancheur ; seulement une obscurité de plus en plus impénétrable avec la profondeur, et une pression qui nous étouffe. Je crois que les abysses sous-marins sont sur la terre l’endroit le plus représentatif de l’univers qui est le nôtre. Ils sont froids, noirs, et vides. L’être humain là-bas y succombe dans un silence inviolable, loin du regard de ses pitoyables semblables et loin des futilités du monde d’en haut. Il est confronté à la vie à son état brut, loin du mirage que son esprit a forgé pour être capable de rendre son existence supportable. Nous sommes là-bas inutiles, faibles et… noyés au sens propre comme au figuré. Et si nous nous noyons en ces lieux, nous le faisons aussi chaque jour dans le cosmos qui enveloppe nos âmes.

    Je crois que je pourrais encore disserter mentalement pendant des heures sur ce sujet, mais je n’ai malheureusement plus le temps pour cela. Moi, celui qu’au village on surnomme « le soucheux » en raison de l’endroit où je passe mes journées – cette parcelle d’herbe balayée par le vent au bord du ruisseau –, je m’apprête à mourir. J’ai senti ce matin que cette journée serait ma dernière. Certains seraient heureux d’avoir vécu aussi longtemps que moi, 93 ans, mais je sais pour ma part trop de choses pour me réjouir de quoi que ce soit. L’âge aussi n’est qu’une illusion quand l’éternel s’apprête à vous tirer à lui, dans le noir impénétrable du cercueil qui a toujours été le vôtre, et que jamais vous n’avez été capable de briser même si vos sens avaient pu vous le laisser bêtement croire. Le bruit de l’eau et celui du ventLe bruit de l’eau et celui du vent… Voilà les seuls médicaments qui pouvaient encore m’être utiles durant ces dernières années de maladies. Voilà mes sédatifs pour ne pas souffrir davantage. J’ai toujours refusé qu’on m’emmène à l’hôpital, de peur d’y trouver, au cœur des longues nuits solitaires, ce silence qui m’obsède, me révulse, me terrifie. Les gens au village s’inquiétaient pour moi, et me demandaient constamment pourquoi, à mon âge, je m’obstinais à aller quotidiennement m’asseoir sur cette souche pourrie, seul, même au cœur des journées les plus froides de l’hiver. Je vais écouter le bruit de l’eau et celui du vent, leur répondais-je systématiquement. Que pouvais-je trouver de mieux ? Ils me prennent pour un fou, mais eux aussi verront un jour ce qu’il en est, lorsque leurs bruits de l’eau à eux, leurs mirages quels qu’ils soient, s’évaporeront en mille atomes dans le cosmos… quand le silence recouvrira leurs vies, comme il finit par recouvrir toute chose.

    Le vent siffle dans mon oreille droite, et il fait bruisser les feuilles des aulnes au-dessus de ma tête. L’eau clapote dans mon oreille gauche, quoi que faiblement en raison de la glace qui recouvre le ruisseau. Mais devant moi… Oui, devant moi, tandis que je sens la vie me quitter et avec elle tous ses rêves inutiles, j’aperçois un long tunnel qui m’aspire à lui. On m’avait dit qu’il s’y trouvait au fond de la lumière. Je n’y ai jamais cru une seule seconde. Il ne s’y trouve en réalité qu’une nuit noire et froide, dépourvue d’étoiles, dans laquelle je sombre ; dans laquelle nous sombrons tous…

    Et le bruit de l’eau s’estompe.

    Et celui du vent s’étouffe.

    Ils n’étaient que des illusions, comme nous l’avons tous été dans cet univers.

    Ils savaient pourtant nous faire croire à quelque chose de beau et de poétique, nous laisser rêver à un destin divin ; presque à un sens quelque part dans cette dimension effroyable. Ce n’était qu’un leurre, mais ce leurre m’a permis de supporter toutes ces longues années.

    Il n’y a rien. Il n’y a jamais rien eu d’autre que ce vide abyssal dans lequel nous flottons, quoi que puissent en dire nos sens trompeurs.

    Ce cosmos avait toujours été là, par-delà toute chose, nous attendant pour l’éternité derrière nos impostures. Nous y sommes tous réduits, aujourd’hui je le sais, les morts comme les vivants, inéluctablement.

    Et quand s’estompent le bruit de l’eau et celui du vent…

    Ne demeure plus que… le silence.

    Un silence que même mes hurlements ne parviennent pas à briser.

Pablo Behague

Vosges, Février 2021

me

Image de Greg Rakozy

Un samedi de novembre

    Il ouvrit l’œil gauche.

    Des fleurs dansaient devant lui, et la vision de leurs couleurs chatoyantes et mal accordées lui provoqua un relent nauséeux. C’étaient celles de l’immonde tapisserie de grand-mère qui recouvrait l’un des murs du petit appartement d’étudiant qu’il louait. Sur sa table de chevet, la lumière tamisée émanant de la fenêtre éclairait un tas de mouchoirs, de toute évidence usagés, et il prit soudainement conscience de la situation gênante au sein de laquelle il émergeait.

    Il ouvrit l’œil droit et, au prix d’un effort surhumain, se redressa contre son oreiller. La pièce tanguait et son cœur battait dans son crâne telle une masse s’y abattant à n’en plus finir. Un seau au pied du lit, rempli d’un liquide grumeleux, lui fit comprendre qu’il avait vomi durant la nuit. Comment avait-il fait pour rentrer chez lui ? Il n’avait strictement aucun souvenir depuis ce moment où il avait rejoint les autres sur la terrasse du bar, en fin d’après-midi. En se concentrant, peut-être aurait-il pu réunir quelques obscures images mentales de la soirée de la veille, mais il régnait dans l’immeuble un étrange bruit de fond irrégulier – un glougloutement entêtant probablement produit par la tuyauterie – qui obnubilait chacune de ses pensées.

    En parcourant la pièce du regard, il constata que ses vêtements y étaient éparpillés aux quatre coins, comme si avant de se coucher il s’y était déshabillé en titubant d’un bout à l’autre. Juste à gauche de son bureau, sur la tapisserie du mur en face de lui – qui était blanche celle-là, quoi que fort sale par endroits – il remarqua également une tâche d’humidité. Ses contours faisaient vaguement penser à un visage sans sourire et il se demanda comment il avait bien pu faire pour asperger le mur ainsi. Avait-il, en raison de son ivresse, renversé un verre en rentrant chez lui ?

    Posant un pied sur le plancher glacial, il en trouva en tout cas un posé sur le bureau. C’était un grand verre à pied en forme de Graal, une pinte de bière, dont la marque inscrite en noir sur le contour, d’une calligraphie moyenâgeuse, était à moitié effacée et ne permettait plus de déceler que quelques lettres distantes l’une de l’autre. L’avait-il volé dans un bar ? Cela n’aurait pas été fort étonnant de sa part. Ce qui l’était davantage, en revanche, c’était la couleur de ce qu’il contenait. Le récipient en verre était en effet rempli jusqu’à mi-hauteur d’un liquide rouge pâle, presque rosâtre ; de la couleur d’une bière de type kriek, mais il détestait ça et n’en prenait jamais d’habitude. Cependant, ce n’était pas non plus dans ses habitudes de boire jusqu’à en perdre tout souvenir, alors…

    Après s’être levé et s’être laborieusement mis en marche vers le bureau, il s’interrompit subitement au milieu de la pièce en se rendant compte qu’il se trouvait à côté du verre deux autres objets qui n’avaient rien à faire là : un briquet aux motifs psychédéliques multicolores et un rouge à lèvres à moitié sorti. Il se secoua la tête vigoureusement ; ce qui ne lui fit en aucune façon retrouver la mémoire mais accentua en revanche pendant quelques secondes les spasmes qu’il ressentait dans les tempes. En se penchant au-dessus du verre et en le reniflant, il constata que le liquide rosâtre n’avait strictement aucune odeur. Il décida d’aller le jeter à l’égout.

    Perdu dans ses pensées, il observa la porcelaine du lavabo se teinter quelques instants de rose, puis redevenir blanche et luisante au fur et à mesure que le mystérieux liquide fuyait en tournoyant dans le trou central. Le son des canalisations continuait de lui bourdonner dans les oreilles de façon lancinante, alors il profita de sa venue à la salle de bain pour vérifier que les toilettes ne fuyaient pas. Tout était en ordre mais il décida néanmoins de couper l’arrivée d’eau. C’est au moment où il se redressait et se saisissait à nouveau du verre sur le lavabo qu’il entendit la sonnerie de son téléphone retentir dans son dos. Il regagna la pièce principale d’un pas mal assuré et s’empara de l’appareil sur la table de chevet. Un nom s’affichait sur l’écran, mais pendant quelques instants il resta figé à l’observer avec l’étrange impression que les symboles qui le constituaient provenaient d’une écriture indéchiffrable, ou issue d’un autre temps. Lorsque les hiéroglyphes se transformèrent enfin en lettres et qu’il comprit le sens qu’elles formaient toutes ensemble, il dut encore les relire plusieurs fois pour relier le nom à un visage. Ma-rine… Mari-ne… Mar-ine… Marine

    Il décrocha.

    — Thomas ?

    Mais ne répondit pas.

    Son regard venait de retomber sur la tâche d’humidité sur le mur, celle qui en séchant avait pris la forme d’un visage neutre. Celui-ci paraissait le regarder, mais de ses traits émanait une impression de froideur, et d’anonymat ultime, qui lui faisait penser à certains masques utilisés dans le théâtre de la Grèce antique et dont il avait vu des photographies dans un bouquin.

    — Thomas ?

    Était-ce ainsi qu’il s’appelait ? Oui, de toute évidence.

    — Thomas ?

    — Oui… Qu’est-ce qu’il y a ? parvint-il à articuler d’une voix cassée, en dépit de la sécheresse de sa bouche.

    — C’est Marine ! Comment ça va ? Tu as bien dormi ?

    Le ton démesurément gentil et presque infantilisant qu’elle employait lui confirmait, si tant est que cela était nécessaire, qu’il avait dû faire très fort la veille.

    — Ça va… Je ne me souviens juste plus… de…

    — Oh, ça ne m’étonne pas. On t’avait rarement vu dans un tel état. Dis-moi Thom, il faudrait qu’on parle…

    — Ah…

    Il entendait sa voix résonner dans les profondeurs du téléphone mais elle lui paraissait à des années lumières de sa conscience et il devait produire un effort démesuré pour en capter le sens. Son regard était toujours figé sur la tâche d’humidité en forme de visage sur la tapisserie, et dans ses oreilles continuait de résonner le bruit de canalisation irrégulier, qui de toute évidence ne venait donc pas de chez lui mais sans doute plutôt de l’appartement voisin.

    — Thomas, tu m’écoutes ? T’es bizarre, tu ne réponds pas.

    — Euh oui… Désolé.

    — Je te disais qu’il fallait qu’on parle. C’est important.

    — D’accord.

    — On est à la terrasse de « chez Jack », tu nous y rejoins ?

    Il ignorait qui pouvait être ce « nous » mais il n’avait de toute façon aucune envie de sortir de chez lui.

    — Thomas ? Tu comprends ce que je te dis ?

    — Euh, je ne sais pas trop… Ma-ri-ne. Je suis un peu…

    — C’est vraiment important, Thom. Il faut que tu viennes.

    — Non, désolé mais…

    — C’est à propos d’Alice.

    Al-ice… A-lice… Ali…sse. Après quelques instants, un visage se connecta à ces syllabes bizarres. Celui d’une fille brune aux yeux bleus, avec du rouge à lèvres et du noir sous les yeux, qui lui souriait nue dans un lit. C’était sa petite copine. Oui, c’était cela. Alice était sa petite copine et cela faisait… trois ans qu’ils étaient ensemble ? Quelque chose comme ça en tout cas.

    — Ecoute, je n’ai pas trop la tête à…

    — Thom, n’abuse pas. C’est vraiment très important. Il faut que tu viennes coûte que coûte.

    Il souffla et finit par accepter. Après avoir raccroché, il jeta le téléphone sur le lit et se dirigea vers ce qu’il n’avait pas quitté du regard durant tout l’appel : la tâche d’humidité brunâtre sur la tapisserie. Il la renifla mais ne décela aucune odeur. Pour la cacher, il n’aurait qu’à accrocher un cadre par-dessus, par exemple avec une photographie de ses amis ou de cette fameuse Alice. Mais à peine l’idée lui effleura-t-elle l’esprit qu’elle lui parut aussitôt absurde, pour ne pas dire totalement niaise, au point qu’il se demanda après coup comment il avait pu songer à une telle chose. Une fois tous ses vêtements retrouvés, il s’habilla et ouvrit le frigo. Mais la vue de la nourriture lui donna immédiatement un haut-le-cœur et il décida donc de s’abstenir de manger pour le moment. Il enfila son manteau, qui avait été jeté en boule au pied du bureau, puis sortit dans le couloir.

    En descendant les escaliers de l’immeuble, il fut soulagé d’entendre s’éloigner le son de tuyauterie, mais le brouhaha de la rue le fit vite déchanter. Pendant un instant, debout devant la porte, il hésita à prendre le métro pour rejoindre ses amis. Il se rétracta finalement en songeant qu’une promenade au grand air ne pourrait que lui faire du bien. Le ciel était globalement gris, certes, mais il ne pleuvait pas et le bar où ils avaient rendez-vous n’était qu’à un ou deux kilomètres tout au plus. Çà et là, quelques rayons de soleil timides parvenaient même à percer la couche nuageuse, inondant alors le monde d’une lumière surnaturelle.

    En s’engageant dans la rue commerçante et piétonne de l’Etoile, il regretta pourtant vite son choix de faire le trajet à pied en constatant le monde qui s’y trouvait. Nous étions samedi, et la foule se pressait sur les pavés, des sacs de course plein les bras ou des glaces dans les mains. Pour une raison qui lui échappait, tout cela le mettait mal à l’aise, mais il se força à continuer d’avancer en essayant de penser à autre chose. Mais à quoi ? Son esprit lui paraissait vide, presque mort, et il était bien incapable pour l’heure de trouver en lui un moment lumineux auquel se raccrocher. Le monde qui l’entourait était constitué d’une substance étrange, pétillante, celle d’une hyper-réalité dont les détails étaient trop nombreux et trop scintillants pour pouvoir être contemplés sans avoir l’impression de rêver… ou de devenir fou. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et ses jambes tremblaient sous son poids, parvenant à peine à le porter. Aux regards fixes que lui jetaient les gens qu’il croisait, il devina d’ailleurs que sa démarche devait être un peu gauche, et que sans doute il n’avait pas très bonne mine. Son apparence était toutefois le cadet de ses soucis ; il était bien plus inquiet pour son pauvre cœur, qui paraissait s’accélérer encore un peu plus à chacun de ses pas.

    Afin d’éviter de tomber dans les pommes, il décida de s’arrêter quelques instants contre un mur pour reprendre sa respiration. Devant lui, au pied d’un immeuble d’habitation encadré d’un magasin de friandises et d’une librairie, il remarqua alors que des policiers montaient la garde devant des rubans de scène de crime. L’un d’eux tentait de disperser les quelques badauds qui s’étaient assemblés alentours tandis que l’autre restait aussi stoïque qu’une statue. En levant les yeux, il discerna au deuxième étage des silhouettes noires se mouvoir derrière les rideaux blancs d’un appartement. Immédiatement, elles lui firent penser aux théâtres d’ombres chinoises, et il vit dans sa tête l’image d’une main – une main avec une peau qui s’arrachait et de longs ongles entortillés – qui s’avançait devant un projecteur et, par quelque magie, parvenait à produire l’ombre d’un être humain sur le mur derrière elle… Sa bouche s’ouvrit alors et sa tête se pencha doucement sur le côté en même temps que la réalité s’émiettait comme du pain sec dans son crâne. Car pendant un terrible instant, il avait été persuadé que ces silhouettes dans l’appartement n’étaient pas la projection de formes humaines que faisait jaillir une lumière contre des rideaux, mais bien de véritables ombres, sans autre consistance qu’un cosmos sombre et froid… et sans autre origine que celle d’une mystérieuse main qui à tout jamais demeurerait cachée de l’humanité, bien que jouant avec elle en chaque instant.

    Il se secoua la tête et reprit son chemin dans la rue commerçante. En réalité, il fuyait, et avait envie de courir, mais son cœur battait déjà trop vite pour qu’il puisse se permettre une telle folie. Bientôt, il arriva au croisement de la rue de l’Etoile et de la rue du Bailly. Il y avait là une petite place avec une fontaine et des bancs, mais elle était aujourd’hui l’objet d’un attroupement inhabituel depuis lequel émanait un brouhaha de rires et de cris. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait d’un spectacle de rue. Deux hommes et une femme, tous trois déguisés en clowns, faisaient des pitreries au milieu d’un cercle de spectateurs qui les applaudissait et les acclamait. Un des comiques jonglait avec des quilles, et régulièrement les laissait tomber sur sa tête en produisant des grimaces ridicules. Les deux autres lui tournaient autour en jouant à saute-mouton, se laissant çà et là basculer à la renverse en une pirouette grotesque qui engendrait une flopée de rires mécaniques en provenance de la foule. Hypnotisé par la scène, il ne se rendit compte s’être arrêté au milieu de la rue que quand le jongleur au maquillage bariolé et dégoulinant laissa subitement tomber ses quilles sur le sol pour le fixer, ses grands yeux écarquillés plongés dans les siens. Ses deux compères cessèrent eux aussi bientôt leurs acrobaties et se mirent à l’observer à leur tour, très vite imités par les spectateurs qui, par vagues successives, se tournèrent dans sa direction pour le contempler avec des sourires vides. Des hommes en costume cravate, des femmes en manteau de fourrure avec des sacs de magasin, des adolescents en casquette tenant par la taille des adolescentes en jupes, des petites filles avec des couettes et des barbes à papa dans les mains ; des grands yeux creux partout et des sourires aux lèvres retroussées laissant voir des dents carnassières… Son regard passa des clowns aux spectateurs ; des spectateurs aux clowns ; des spowns aux clectateurs… Et quelque chose vrilla, quelque part dans son cerveau. Tout devint confus et, pendant quelques instants, sa vision s’assombrit. Il ne sut soudain plus dire de quel côté de la place était le public et de quel côté étaient les clowns. Y avait-il en ces lieux une cinquantaine de spectateurs regardant les pitreries de trois clowns… ou trois spectateurs regardant les pitreries d’une cinquantaine de clowns ? Où étaient les badauds et où étaient les bouffons ?

    Il recula fébrilement d’un pas en arrière, bousculant un passant qui le repoussa violemment en grognant quelque chose qu’il ne comprit pas. Puis, le soleil jaillit subitement entre deux nuages gris et projeta du ciel des rayons qu’il lui sembla être capable de tous distinguer individuellement. C’était probablement un effet d’optique, bien sûr, mais ils ressemblaient à de fines ficelles dorées qui tombaient sur la terre… jusqu’à la foule au milieu de la place dont ils reliaient au ciel les bras, les jambes et les têtes. Son regard suivit ces fils depuis les cumulus d’où ils émanaient jusqu’à la rue, et il se rendit compte alors que les trois clowns (spectateurs) lui faisaient un petit coucou de la main, bientôt imités par les gens autour d’eux (les autres clowns). Il n’eut plus d’autre choix alors que de fuir à nouveau. Au moment où il passait enfin le coin du bâtiment qui le cachait des regards, il entendit cependant encore la foule éclater de rire dans son dos, et il était certain d’être l’objet de cette manifestation de… joie ? Quel mot étrange.

    Même si ce triste spectacle était désormais derrière lui, l’atmosphère de la ville ne cessait pas pour autant de l’oppresser. Les regards des gens, en particulier, ne semblaient jamais devoir le laisser en paix, et lorsqu’il croisa celui du vendeur de barbe à papa – un homme habillé tout de noir avec un chapeau à larges bords – il se décida à jeter un coup d’œil à son reflet pour être sûr que son apparence n’avait rien de trop anormale. Il s’approcha d’une vitrine au hasard et s’y contempla. En dehors de ses cernes sans doute un peu plus marquées que d’habitude et de ses cheveux mal coiffés, il ne décela rien de particulier. Il allait reprendre sa route quand son regard passa du reflet de la vitre à ce qui se trouvait derrière. Un visage neutre et lisse, d’une couleur rosâtre, qui le contemplait sans ciller ; celui d’un mannequin en plastique que l’on avait exposé face à la rue dans ce magasin de vêtements. Il était habillé d’une chemise à carreaux et d’un jean, ses deux bras légèrement avancés en direction de l’extérieur comme ceux de quelqu’un qui s’apprête à enlacer un être cher. Il y avait à ses côtés deux de ses semblables, l’un portant une robe fleurie et un chapeau, et l’autre un anorak et un bonnet. L’expression froide de leurs visages inertes lui disait quelque chose, mais il était bien incapable de se souvenir quoi.

    Il allait se retourner en direction de la rue quand il crut soudain percevoir un infime mouvement sur le visage du mannequin au bonnet. Sa bouche n’était-elle pas fermée quand il l’avait contemplé quelques secondes plus tôt ? Ne s’était-elle pas légèrement – vraiment très légèrement – entrouverte ? Non, sans doute pas. Il était fatigué et avait besoin de dormir, voilà tout. Mais derrière les mannequins de la vitrine, désormais, il en voyait une multitude d’autres. Ils se tenaient immobiles dans les rayons du magasin, leurs visages anonymes penchés sur des sous-vêtements, ou leurs mains en plastique plongées dans une rangée de manteaux accrochés à des cintres. Il y avait un petit mannequin à la bouche grande ouverte, tenant un jouet de sa main gauche et de sa main droite celle d’un plus grand mannequin avec une perruque rousse sur la tête. Il y en avait aussi qui se tenaient en file indienne, avec des articles posés sur leurs bras rigides, devant une caisse où était assis un autre de leur semblable qui les contemplait de ses orbites vides.

    Il cligna des yeux.

    Il n’y avait plus que trois mannequins, inertes dans leurs vitrines, et derrière eux une foule de clients qui faisaient leurs emplettes de façon tout à fait normale. En remarquant toutefois que la vendeuse derrière le comptoir et plusieurs autres individus le scrutaient d’un air intrigué, il décida de ne pas s’attarder davantage et de reprendre son trajet.

    Enfin, il atteignit la place où se trouvait le bar, sentant un certain soulagement l’envahir en constatant qu’il s’y trouvait moins de monde que dans la rue commerçante. Un groupe de quatre personnes était attablé à la terrasse, avec chacun une pinte de bière devant lui, et il supposa donc qu’il s’agissait de ses amis. En s’approchant, il les reconnut en effet – quoi que difficilement – et prit donc place à côté d’eux en leur disant bonjour.

    — T’en as mis du temps, Thom ! lui lança Max. On a eu le temps de finir une première pinte en t’attendant.

    — Désolé, je suis venu… à pied.

    — Bon, va te chercher une bière et viens t’asseoir avec nous !

    — Une bière ? Non, je crois que…

    — Allez, ça va te faire du bien tu verras. Il faut toujours remettre le couvercle après une cuite, c’est le meilleur moyen de se sentir mieux.

    Il n’avait pas la force d’argumenter, et n’y voyait de toute façon aucun intérêt, alors il haussa les épaules et pénétra à l’intérieur du bar. Celui-ci était désert, en dehors d’un gros monsieur barbu qui essuyait des verres derrière le long comptoir qui s’enfonçait dans les profondeurs de la pièce étroite.

    — Tiens, tiens, tiens… articula le barman. Regardez-moi qui voilà !

    — Bonjour, je voudrais juste… une bière… légère.

    Le barbu reposa le verre qu’il essuyait sur une étagère puis s’accouda au comptoir et le contempla en haussant les sourcils, un sourire en coin sur les lèvres.

    — Légère ? Voyez-vous ça ! Pas de problème, mon grand, je peux te servir ça. Mais tu diras à ton copain tout en noir qu’il a oublié de payer son dernier verre hier.

    — Mon… copain tout en noir ?

    — Ouais… Celui avec son grand chapeau et son long manteau… Celui qui n’enlevait jamais ses lunettes de soleil et n’a pas esquissé le moindre sourire de la soirée.

    Il ne voyait absolument pas à qui pouvait bien faire référence le barman, mais il était fatigué et ne voulait pas lui admettre qu’il ne se souvenait plus de rien de ce qui était arrivé la veille. Alors, il se contenta d’acquiescer, s’empara de la bière que lui tendait le serveur et ressortit sur la terrasse rejoindre ses… amis ? Voilà encore un autre mot qui lui parut bien étrange.

    Ses amis étaient en pleine discussion et il tenta en se rasseyant de s’y accrocher et d’en comprendre le sens. Stéphane racontait une anecdote, une histoire qui de toute évidence devait être hilarante puisque les trois autres étaient morts de rire. Il était question d’une poupée que quelqu’un avait mis dans un congélateur, et d’une autre personne criant en l’ouvrant au petit matin, imitation à la clef. Pendant un instant, il prit conscience de ce que ce récit pouvait avoir de potentiellement drôle, mais seulement comme un scientifique analyserait un phénomène lointain – la coutume d’une civilisation désormais disparue, par exemple – et tenterait d’en comprendre les mécanismes et le fonctionnement. Il lâcha quelques éclats de voix mécaniques, par simple instinct imitatif, puis tenta d’avaler une gorgée de bière. Elle avait un goût absolument immonde, au point qu’il en vint à se demander si le barman ne s’était pas trompé dans ce qu’il lui avait servi. En reniflant son verre, toutefois, il dut admettre que l’odeur était bien celle de la bière… Mais était-ce bien cette substance dont il avait ingurgité plusieurs litres, tous les week-ends, depuis maintenant plus de dix ans ? Il reposa son verre en essayant de ne rien laisser paraître, remarquant au même moment qu’un homme trapu s’asseyait sur une minuscule table non loin, juste en-dessous de la fenêtre du bar.

    — Thom ? Thom ? Ça va ?

    Il se secoua la tête et sortit de ses pensées. On agitait une main devant ses yeux et en suivant le bras du regard il comprit qu’il s’agissait de celle de Marine. Ma-rine. Mari-ne. Celle qui l’avait appelé tout à l’heure, qui le regardait maintenant avec de grands yeux amusés derrière des lunettes rondes ridicules.

    — Désolé, répondit-il. Je réfléchissais à quelque chose. Dites… un homme tout en noir, avec un grand chapeau et un long manteau, ça vous dit quelque chose ?

    Ses quatre amis échangèrent des regards complices, puis pouffèrent dans leurs manches.

    — Tu ne te souviens vraiment de rien, hein ? demanda Sophie.

    — Non… Hier soir, c’est le trou noir. Je ne sais même pas comment je suis rentré chez moi, alors s’il vous plaît… racontez-moi.

    A nouveau, ils s’observèrent à tour de rôle, se rejetant silencieusement la responsabilité du récit. C’est Marine qui finalement se résigna à parler, précisément au moment où le barman amenait un café fumant au petit homme sous la fenêtre et que celui-ci dépliait un journal devant son visage.

    — Est-ce que tu te souviens au moins qu’on est venus ici ? Bon, c’est déjà ça. Nous étions tous les cinq, et il y avait aussi Alice, Tony et Seb. On s’est installés à une table en terrasse, à peu près à l’endroit où on se tient actuellement, et on a commencé à boire des bières. Rapidement, on a tous eu un petit coup dans le nez, mais toi plus que les autres. Tu étais vraiment de bonne humeur, et bientôt tu t’es mis à aborder des inconnus et à trinquer avec eux. Tu ne te rappelles pas tout ça ?

    Bien sûr que non, il ne s’en rappelait pas du tout, et ce en dépit de tous les efforts mentaux qu’il produisait pour tenter d’y remédier. Il allait répondre à la question de Marine quand son regard tomba sur la couverture du journal que lisait l’homme sous la fenêtre. On y voyait la photographie d’une rue, en-dessous d’un titre qui indiquait : « Une étudiante retrouvée morte dans son appartement rue de l’Etoile ». En relevant les yeux, il se rendit compte que l’homme le regardait par-dessus son journal, ce qui l’incita à reporter son attention sur sa bière.

    — Non, je ne m’en rappelle pas du tout… Ma-rine.

    — C’était plutôt rigolo ! Mais à un moment, on est allés tous les deux se resservir une pinte au comptoir et tu t’es fait aborder par un drôle de type… un mec habillé tout en noir, avec un chapeau en feutre aux larges bords. Il portait des lunettes de soleil, alors même pourtant que la pièce était baignée d’une atmosphère sombre, et avait l’air totalement blasé par la vie. Je ne crois pas l’avoir vu sourire une seule fois de la soirée. C’est quand même étonnant que ce mec ne te dise rien, vu le temps que vous avez passé à parler…

    — Ah bon ? De quoi discutait-on ?

    — Je ne sais pas exactement. D’abord, il t’a payé ta bière, et je vous ai vu trinquer au comptoir. Vous avez échangé quelques mots à l’intérieur, mais rapidement il t’a proposé une cigarette et vous êtes ressortis pour vous mettre un peu à l’écart des tables de la terrasse. Pour ma part, je suis allée rejoindre les autres… Cela nous a tous fait rire de te voir palabrer avec un type aussi étrange, d’autant qu’à ce moment de la soirée tu avais encore l’air de très bonne humeur. Alice s’inquiétait un peu pour toi, cependant, alors quelqu’un est finalement allé voir si tout allait bien. C’était toi, Steph, non ?

    — Oui, répondit le dénommé Stéphane. Mais quand je me suis approché, tu m’as fait comprendre par tes regards que tu ne voulais pas qu’on vous dérange. J’ai néanmoins réussi à percevoir quelques bribes de phrases avant que le mec en noir ne s’interrompe dans son discours et ne se tourne vers moi. Je ne me souviens pas précisément de ce qu’il disait, mais ça parlait d’une communauté de personnes élues – une secte ou quelque chose comme ça – dont les membres avaient reçu la visite de quelqu’un. Sa visite. Je ne sais pas de qui il s’agissait, mais le type faisait toujours référence à cette personne par le pronom « il ».

    — Peu de temps après, reprit Marine, l’homme est retourné à l’intérieur. Tu en as profité pour repasser brièvement à notre table, et ton humeur était toujours aussi bonne… bien qu’un peu plus étrange qu’en début de soirée, sans doute. Je ne sais pas ce qui te passait par la tête mais tu rigolais bêtement en nous demandant à tous d’enlever notre maquillage et en voulant nous essuyer les joues. Enlève ton maquillage, Marine ! Enlève ton maquillage, Alice ! Toi aussi, Max ! Tu étais vraiment complètement bourré, mon vieux.

    Il souffla, dépité de ne se souvenir de rien, et remarqua alors que l’homme au journal était parti, ne laissant plus sur sa table qu’une tasse de café vide et un emballage de sucre.

    — Mais tu n’es pas resté longtemps avec nous. Apparemment, ton nouveau copain t’avait donné rendez-vous à l’intérieur, sur une petite table au fond de la salle, pour « jouer à un jeu ». C’est ce que tu nous as dit en nous abandonnant une nouvelle fois et en allant le rejoindre. A partir de ce moment-là, on ne t’a plus vu pendant longtemps, très longtemps même… Ce n’est finalement que quand je suis allée me rechercher une dernière bière que j’ai pu t’observer, depuis le comptoir, penché avec un crayon au-dessus d’un morceau de papier à côté de ton compère tout de noir vêtu. Depuis ma place, je ne parvenais pas à reconnaître le jeu auquel vous vous consacriez, mais ce qui est sûr c’est que tu avais complètement perdu ta bonne humeur. Tu fixais la feuille avec de grands yeux larmoyants, et il m’a même paru de loin – mais peut-être était-ce un effet de ma propre ivresse – te voir trembloter. Le barman m’a servi ma bière mais j’ai préféré ne pas ressortir tout de suite. Intriguée, je me suis approché discrètement le long du comptoir jusqu’à atteindre un point où il m’était possible de vous écouter. Le démaquilleur… parlait l’homme en noir, en un chuchotement guttural. Il rend visite à chacun d’entre nous, tôt ou tard. Pourquoi un tel nom ? N’as-tu donc pas encore compris après notre petit jeu ? Ne vois-tu pas la tonne de maquillage sous lequel nous dissimulons la réalité de nos existences ? Que cela te ferait-il de le voir couler, tout ce maquillage grossier, se déverser sur le sol pour ne laisser devant tes yeux que la matière brute et gluante de la vie ? Son vrai visage ? Tombé, le voile de nos illusions… Mort, le personnage que nous jouons tous dans cette sinistre tragédie… Voilà l’œuvre du démaquilleur… Voilà… Mais je vois que ton amie nous écoute, donc… chttt. L’homme au chapeau s’est tourné vers moi et m’a fixée d’un visage glacial, alors j’ai souri du mieux possible et suis vite ressortie pour rejoindre les autres. A peine quelques minutes plus tard, nous l’avons vu ressortir lui aussi, et s’en aller dans la nuit, jusqu’à ce que son grand chapeau disparaisse au coin d’une rue.

    — Et… Et moi ?

    — Tu nous a rejoint quelques minutes plus tard. Mais tu n’avais plus l’air bien du tout, et d’ailleurs tu as vomi sur le trottoir, juste à côté de la terrasse. On était sur le point de partir. Tony proposait de poursuivre la fête chez lui, mais quand on t’a demandé si l’idée te plaisait, tu t’es contenté de nous fixer sans prononcer le moindre mot. Finalement, tu es parti en courant, sans te retourner, indifférent aux cris d’Alice qui te suppliait en pleurant de revenir.

    — Oh, je suis… vraiment désolé, dit-il.

    Cela lui paraissait la réponse appropriée, même s’il ne savait plus dire en cet instant ce que signifiait concrètement ce mot, « désolé », sinon qu’il permettait de réparer quelque chose de… mal ? Mais qu’était-ce que le mal ?

    — A vrai dire… poursuivit Marine, c’est surtout à propos de cette soirée chez Tony que l’on souhaitait te parler. Mais peut-être que… Tu ne bois pas ta bière ?

    En baissant les yeux, il se rendit compte qu’il n’avait plus touché à son verre depuis la première gorgée dégueulasse qu’il y avait prise. Il se força à en prendre une deuxième, juste pour qu’on lui foute la paix, puis reporta son regard sur les lunettes ridicules de son amie.

    — Ecoute, je ne vais pas y aller par quatre chemins… Alice t’a trompé à cette soirée, avec un type qu’elle y a rencontré. Un certain Quentin. Un pote de fac de Tony, je crois. On se devait de te le dire, depuis le temps que tu es notre copain…

    Marine et les trois autres le regardaient avec des expressions compatissantes, et un silence s’installa qui lui fit comprendre qu’ils attendaient de sa part une réaction.

    — Ah… répondit-il alors, faute de mieux. Très bien.

    — Très bien ? s’indigna Sophie.

    Il n’avait aucune idée de ce qu’il devait répondre ; de ce que socialement il était bien de répondre en une telle circonstance. A vrai dire, il ne pouvait pas croire que c’était là la chose « importante » dont avait parlé Marine au téléphone, ce à quoi elle pensait quand elle lui avait dit qu’il fallait absolument qu’il vienne les rejoindre, « coûte que coûte ». Car la vérité est qu’il n’en avait strictement rien à faire, bien qu’une petite voix au fond de lui tentait de lui faire comprendre qu’une telle indifférence n’était pas normale. Avec l’impression d’être un acteur de théâtre dans un rôle ridicule, avec devant les yeux un script à réciter qui l’était tout autant, il se força à formuler une réponse.

    — Non, je veux dire… C’est vraiment triste. D’ailleurs, je crois que je vais rentrer chez moi pour… y penser et… pleurer.

    Ali-ce. A-lisse. A… lisse. Oui, il parvenait à voir son visage. Un visage maquillé, avec du mascaras et du rouge à lèvres, parfois même un peu de fond de teint.

    — Je vous laisse finir ma bière… Salut.

    Il se leva et se mit à marcher à travers la place, pour se rendre compte en s’éloignant des lampes de la terrasse que la nuit était désormais tombée sur la ville. Dans son dos, tandis qu’il tournait au coin de la rue, il entendit encore vaguement son nom, crié par ses amis qui lui demandaient de revenir pour de nouvelles futilités. Mais il ne se retourna pas, ne se retourna plus jamais, et s’engagea finalement dans la rue de l’Etoile, désormais presque déserte puisque les boutiques avaient baissé le rideau.

    Son cœur avait recommencé à battre la chamade dès qu’il s’était levé, et ses jambes ne paraissaient pas plus solides que lors du chemin aller. Le monde autour de lui, en revanche, avait changé. Il n’avait rien perdu de son caractère irréel, ça non, mais alors que tout à l’heure il chatoyait de mille couleurs pétillantes, et d’autant de détails qui grouillaient dans tous les recoins de sa vision, il paraissait désormais au contraire flou et… presque coulant. En jetant des regards apeurés autour de lui, vers ces boutiques aux noms étranges et aux vitrines garnies de babioles, il eut le sentiment terrible d’être une minuscule marionnette progressant dans un décor de soie. Le silence pesant dans lequel il avançait, en outre, lui donnait l’impression de marcher sur une fine moquette en feutre, au point qu’il se mit à taper délibérément du pied à chaque pas pour ne pas devenir fou.

    La petite place aux bancs, celle sur laquelle tout à l’heure se tenait le spectacle de rue, était désormais complètement vide. Il n’y demeurait plus que deux chats de gouttière qui, dans la lumière orangée d’un lampadaire, se regardaient en chien de faïence en émettant des râles stridents qui lui parurent résonner dans les tréfonds de son cerveau jusqu’à en secouer les moindres neurones. C’est au moment où il l’atteignit que, passant une main dans la poche de son manteau, il se rendit compte que son téléphone n’y était pas. Machinalement, il se mit alors à passer en revue les autres poches. Il n’y trouva pas ce qu’il cherchait et supposa par conséquent qu’il avait dû l’oublier au bar, ou ailleurs. Cela n’avait de toute façon aucune espèce d’importance. Dans la poche intérieure de sa veste, en revanche, il mit la main sur autre chose qui attira son attention : un bout de papier plié en quatre et légèrement humide. Il s’arrêta devant l’enseigne lumineuse d’un magasin de farces et attrapes – dont la vitrine était truffée de diables sortant de boîtes et de masques bariolés – et l’ouvrit.

    La première chose qu’il trouva fut un dessin rudimentaire au crayon noir : celui d’une potence en « L » sous laquelle était accroché un bonhomme pendu (moi). Le coup de crayon n’était pas le sien, mais les lettres qui étaient inscrites dessous au crayon gris, en revanche, paraissaient quant à elles bien avoir été tracées de sa main. Il y en avait cinq, mais certaines d’entre elles étaient espacées par des tirets bas, comme pour signaler la présence de caractères manquants.

    A_ _UR_ _TE.

    Il serra les dents et ses doigts tremblants se refermèrent sur le bout de papier, le compressant jusqu’à en faire une vulgaire boule qu’il remit dans sa poche avant de reprendre sa marche en avant.

    Les lampadaires défilaient à ses côtés, étirant puis rapetissant son ombre sur les pavés de façon écœurante, et il avait la désagréable sensation que le décor pour enfant dans lequel il progressait était petit à petit en train de se refermer sur lui ; les rues de devenir plus étroites, le ciel de plus en plus bas, son souffle de plus en plus rapide. Il passa devant la porte avec les rubans, près de laquelle se tenait encore un agent de police qui le regarda passer sans dire un mot, et dut se forcer pour ne pas lever les yeux vers les fenêtres lumineuses du premier étage. Finalement, il atteignit enfin le bout de la rue commerçante, puis contre toute attente la porte de son immeuble. Il s’engagea dans l’escalier mais dut s’arrêter à mi-chemin tant sa tête lui tournait. Posant son front contre le mur, il eut alors l’impression que les marches coulaient sous ses pieds, elles-aussi, comme ce décor de marionnette qu’il venait de traverser. Il se releva en gémissant et, au prix d’un effort surhumain, atteignit finalement son palier. Le son de tuyauterie ne s’était visiblement pas arrêté, puisqu’il continuait de l’entendre même à travers la cloison. En soupirant, il déverrouilla la serrure de sa porte et pénétra dans son appartement.

    Celui-ci était plongé dans une pénombre relative, mais les lampadaires de la rue suffisaient à produire une lueur largement suffisante pour s’y déplacer sans avoir à allumer la lumière. A vrai dire, il craignait d’appuyer sur l’interrupteur, de peur que cela ne révèle quelques détails auxquels il préférerait ne pas être confronté. Il vida ses poches sur le bureau, puis jeta son manteau quelque part au milieu de la pièce. C’est au moment où il allait se jeter lui-même sur le lit qu’il vit la lumière de son téléphone s’y allumer. En s’en emparant, il constata que quelqu’un essayait de l’appeler, une dénommée Alice. A-lice. Ali-ce. Al… Oui. Bien sûr.

    Il ouvrit la coque du téléphone et en retira brusquement la batterie, puis lança les deux morceaux sur le sol, en direction de la fenêtre depuis laquelle désormais on pouvait voir briller un fin croissant de lune entre les nuages. Comme possédé, il se dirigea ensuite vers son bureau et y déplia le morceau de papier qu’il avait trouvé quelques minutes plus tôt dans sa poche. Après s’être emparé du premier crayon qui lui tomba sous la main – un stylo plume à l’encre rouge dégoulinante – il compléta avec fougue le mot aux lettres manquantes.

    ABSURDITE.

    Les lettres parurent danser quelques instants devant ses yeux, les rouges se mélangeant aux grises en d’étranges symboles cabalistiques. Puis il souffla et parvint à retrouver une vision claire du monde qui l’entourait, quoi que celui-ci paraissait toujours étrangement fragile… et fondant dans tous ses moindres recoins. Il se retourna en direction du lit, mais cette fois se figea au milieu de la pièce quand son regard tomba sur la tâche d’humidité au mur… Car celle-ci était désormais en relief. Il n’y avait plus seulement une marque brunâtre prenant la forme d’une bouche, d’un nez et de deux yeux, mais désormais un véritable renflement qui jaillissait vers l’intérieur de la pièce.

    Ce n’était rien. L’humidité avait simplement dû faire gonfler le plâtre, ou alors la tapisserie elle-même… Et la bosse n’avait absolument pas la forme d’une tête dans le mur. Il n’y avait pas de visage, il n’y en avait jamais eu. Tout cela n’était qu’un effet de la fatigue.

    Sentant que son esprit sombrait en un lieu malsain et dangereux, il se retourna subitement en gémissant et gagna son lit sans plus jeter le moindre regard en arrière. Après s’être glissé tout grelottant sous les couvertures, il posa sa tête contre l’oreiller et tenta de convaincre son cerveau qu’il était plus que temps de dormir… que tout allait bien en ces lieux… que tout allait bien dans le monde… que la vie était une belle fête perpétuelle…

    Mais comme son esprit divague vers les contrées du sommeil, il se met à percevoir des mots dans ce qu’il avait d’abord pris pour un simple bruit de tuyauterie. Pantin… Rien… Absurde… Pitoyable… Non-sens… Grotesque… Marionnette… Illusion… Puis ces mots deviennent des assemblages de mots, avant de devenir des phrases, qui s’enchaînent à un rythme infernal en une terrible litanie murmurée qui l’oblige bientôt à relever les paupières. Son regard tétanisé se fige alors sur la protubérance dans le mur, celle en forme de tête coincée dans la tapisserie, dont la bouche parait s’être légèrement entrouverte. La tâche d’humidité était-elle déjà ainsi tout à l’heure ? Y avait-il déjà ces traits descendant le long du papier peint, depuis les yeux, les joues et les lèvres, semblables à du maquillage qui coule ? Tandis qu’il contemple bien malgré lui ce visage anonyme et sans sourire, dégoulinant et froid à l’instar du monde, ses yeux exorbités se remplissent progressivement de larmes et il se demande si, un jour seulement, il sera capable de les fermer à nouveau.

Pablo Behague

Novembre 2020

« That day may seem like other days

Once more we feel the tiny legged trepidations

Once more we are mangled by a great grinding fear

But that day will have no others after

No more worlds like this will follow

Because I have a plan

A very special plan

No more worlds like this

No more days like that »

Thomas Ligotti / Current 93 – I have a special plan for this world.

Être un monstre

    — Veux-tu me raconter ce qui s’est passé cette nuit-là, celle entre le 31 octobre et le 1er novembre de l’année dernière ?

    Voilà la question que m’a posée ma psychologue il y a quatre jours. Ce n’est pas la première fois qu’elle le fait, mais ce jour-là j’ai bien cru que j’allais enfin parvenir à vider mon sac. J’ai ouvert la bouche, et je crois même qu’un vague son en est sorti, mais presque immédiatement j’ai été rattrapé par les souvenirs et mes yeux se sont embués de larmes. Mes lèvres se sont alors recousues et j’ai baissé la tête, comme à chaque fois je le fais en de telles circonstances. Je n’arrive tout simplement pas à en parler, c’est au-delà de mes forces. Les images sont trop claires, trop vives, pour que je puisse le faire sans me mettre à pleurer. Pourtant, les événements remontent à un an, jour pour jour. Mais avec le mois d’octobre qui a vu les porches des maisons se couvrir de citrouilles illuminées, et les vitrines des magasins devenir des carnavals de masques hideux, les souvenirs se sont ravivés comme des braises soufflées par un vent chaud. Cela aurait-il toutefois suffi à me faire écrire cette lettre, si ne s’y était pas ajouté l’épisode d’hier soir ?

    Je m’appelle Samuel, et il y a un an, à cette heure-ci, je devais être en train de sangloter à ce même bureau, encore affublé de mon déguisement de Frankenstein. Je rentrais alors de la fête d’Halloween organisée par Mathilde, une de mes camarades de classe de l’époque. Mais ce qui s’est passé ce soir-là est intimement lié à un garçon que j’ai connu, dont il me faut retracer brièvement l’histoire pour que vous compreniez.

    J’ai connu Willy alors que nous avions tous les deux sept ans. Lui et ses parents avaient emménagé dans la maison à côté de la mienne, et puisque nos jardins étaient mitoyens, nous sommes vite devenus les meilleurs amis du monde. A cette époque, Willy était un petit garçon normal ; un peu taciturne certes, mais néanmoins curieux et joueur. Nous avons grandi ensemble, mais à l’époque du collège quelque chose d’affreux lui est arrivé. Cela s’est passé durant les vacances d’été de l’année de nos douze ans. Ma famille et moi étions partis deux semaines dans le Gard, pour les congés de mon père. A notre retour, quelle n’a pas été ma surprise de trouver les volets de la maison de Willy fermés, et personne pour répondre à mes coups répétés sur la porte. Inquiète, ma mère a appelé les parents de mon copain, qui lui ont appris que leur fils avait eu un terrible accident lors d’un barbecue qu’ils avaient tenu dans le jardin.

    Terrible, oui c’était le mot, et le terme était aussi parfaitement approprié pour décrire la nouvelle apparence de mon ami. Celle-ci a engendré chez moi un haut le cœur, lorsque je l’ai vu pour la première fois, quatre mois plus tard, à son retour de l’hôpital. Un monstre, voilà ce qu’était devenu Willy. Apparemment, lorsque le contenu du barbecue lui était tombé dessus, tous ses vêtements s’étaient enflammés d’un coup, le transformant en torche humaine. C’était un de ses oncles qui l’aurait renversé, titubant à cause de l’alcool. Willy avait passé ensuite cinq jours dans le coma, et avait subi de nombreuses greffes de peau, sur tout le corps. Son visage était pour ainsi dire méconnaissable : il n’était plus qu’une surface croûteuse et purulente dans laquelle on peinait à deviner ne serait-ce que le nez et la bouche. Seuls les yeux bleus me permettaient encore de déceler vaguement la présence de mon copain dans ce masque chaotique ; jardin d’éden perdu au milieu de l’enfer.

    Voilà pour les caractéristiques physiques du nouveau Willy, sur lesquelles je ne m’attarderai pas davantage, pour mon propre bien et pour le vôtre. Mais là n’était pas le seul changement que j’ai perçu chez mon ami, lorsque je l’ai retrouvé après son hospitalisation. A l’intérieur, il ne paraissait plus le même non plus. Il parlait tout seul, et tenait des propos énigmatiques. Surtout, il fuyait la présence des autres, comme s’il n’appartenait plus pleinement au monde et n’éprouvait plus pour ses habitants qu’un intérêt vague et lointain. Au collège, par exemple, il errait dans des salles vides, murmurant des paroles en se balançant d’avant en arrière. A ma connaissance, je suis le seul à être resté ami avec lui, en dépit de son apparence monstrueuse et de son comportement érémitique. J’étais son plus vieux copain après tout. Grâce à cela, j’ai pu progressivement en apprendre davantage sur son nouvel état psychologique… et celui-ci était pour le moins inquiétant.

    Certains épisodes, je crois, sont particulièrement révélateurs de la relation que j’entretenais alors avec Willy. Lui et moi avions construit une cabane dans un vieux chêne à l’arrière de nos jardins respectifs, et elle était devenue notre lieu de rendez-vous habituel. Pendant plusieurs mois après son hospitalisation, toutefois, il ne s’y est plus rendu. Ce n’est qu’un soir de novembre que j’ai enfin entendu sa voix s’élever à nouveau parmi les branches. Je me suis alors mis à gravir l’échelle, me demandant avec qui il pouvait bien discuter. Il y avait une étrange odeur dans l’air, une odeur de brûlé, comme celles que laissent des allumettes craquées lorsqu’on souffle dessus. Mais Willy, bien sûr, était seul dans la cabane, et il a sursauté en m’apercevant. Quand je lui ai demandé à qui il parlait, il s’est contenté de hausser les épaules et de se murer dans le silence. Des épisodes similaires se sont reproduits plusieurs fois, avec toujours ce même parfum de roussi dans l’air, avant qu’il ne finisse enfin par se confier à moi. C’était durant un soir de printemps, l’année suivant celle de son accident.

    Willy était en fait persuadé que le coma dans lequel il avait été plongé, qui l’avait conduit à un point intermédiaire entre la vie et la mort, lui avait ouvert la porte d’un monde inconnu du reste de la population : celui des hommes-phénix. Selon lui, cet univers parallèle n’était accessible, et perceptible, qu’à ceux qui comme lui avaient brûlé mais par magie avaient pu « rejaillir de leurs cendres ». Willy se considérait donc comme un être sacré ; il estimait qu’à l’instar du phénix, un nouveau lui était né de ses cendres au moment où était mort l’ancien lui, quand la vie était réapparue au plus profond de son coma de grand brûlé. Dans le monde des hommes-phénix, il affirmait s’être fait un ami en particulier : un certain Moldar. C’était à lui qu’il parlait à chaque fois que j’avais entendu sa voix dans la cabane. Quand je lui ai demandé, avec une ironie à peine feinte, s’il pouvait me le présenter, il m’a catégoriquement affirmé que je ne saurais le voir, puisque contrairement à lui je n’avais jamais « rejailli de mes cendres ». De toute façon, a-t-il renchérit, Moldar n’aimait pas les êtres humains qui n’avaient rien de phénix en eux. Il a toutefois accepté de me décrire son nouveau compagnon, et c’est là que j’ai compris à quel point mon ami avait perdu la tête. Selon Willy, Moldar était une créature qui avait la stature et l’attitude d’un homme, mais dont le visage était agrémenté d’un long bec crochu et le corps couvert de longues plumes rouges éclatantes, jusqu’à ses pattes d’oiseau à trois doigts griffus. Evidemment, il disposait aussi d’ailes, qui le rendaient capable de voler… Après tout, n’était-ce pas un « homme-phénix » ?

    J’ai écouté son charabia, un sourire en coin sur les lèvres, puis je lui ai posé des questions très précises sur ce monde parallèle, espérant lui mettre devant les yeux l’incohérence de ses propos. Mais mon ami avait réponse à tout, et il m’a décrit en détail la société des hommes-phénix. Une phrase en particulier me revient à l’esprit aujourd’hui, tandis que j’écris ces lignes. Lorsque j’ai demandé à Willy comment vivaient ces créatures, puisque leur dimension ne semblait constituée que de rivières magmatiques et de volcans en fusion, il m’a répondu de façon énigmatique : « Ils élèvent des bestioles ».

    Bien sûr, Willy est vite devenu le bouc-émissaire, au collège tout d’abord, puis plus encore au lycée. Etant pour ma part un garçon plutôt populaire, j’essayais de le défendre lorsque j’étais dans les parages. Mais je ne pouvais pas toujours être là pour lui sauver la mise, et lui-même ne faisait pas grand-chose pour améliorer son sort. Il est vrai que son apparence ne plaidait pas en sa faveur, mais son comportement dérangeant y était aussi pour quelque chose. Le monstre, voilà comment tout le monde l’a vite surnommé au lycée. Willy, le monstre répugnant. Willy, l’abomination hideuse. Parfois, je le trouvais en train de pleurer, lorsqu’on se retrouvait dans la cabane du vieux chêne. D’une certaine façon, cela me rassurait, car cela prouvait qu’il était encore conscient du monde réel dans lequel il vivait, que son esprit ne s’était pas complètement dilué dans celui des hommes-phénix. Cela montrait en fait que quelque part derrière ce visage effroyable, et derrière les paroles insensées qu’il murmurait continuellement en errant seul dans les couloirs, l’ancien Willy était encore là, vivotant quelque part.

    Les plus cruels bourreaux de Willy étaient ceux de la bande de Max. Ceux-là ne lui laissaient jamais la paix plus de quelques heures. Ils l’insultaient, lui crachaient dessus, et avaient même eu un jour la merveilleuse idée d’imprimer des affiches avec sa photo, qu’ils avaient placardées partout dans le bahut. La légende, en dessous de son visage, indiquait : « Attention, une créature hideuse a été aperçue dans le lycée. Elle s’est échappée de la foire aux monstres, merci de la retrouver ». Puisque la discrétion n’était pas le fort de Max et de ses copains, ils avaient écopé de trois heures de colle. Mais la plupart des élèves avaient trouvé ça fort amusant, et pendant quelques semaines, des doigts encore plus nombreux que d’habitude s’étaient pointés vers Willy quand il parcourait les couloirs.

    Max était le petit copain de Mathilde. Voilà pourquoi on a tous été si étonnés lorsqu’on a appris que cette dernière avait invité Willy à sa soirée d’Halloween de l’an passé. Après une petite enquête auprès de ses copines, j’ai compris qu’elle ne l’avait pas fait de son plein gré, mais parce que sa mère était en bon terme avec les parents de Willy et qu’elle lui avait forcé la main. Pour ma part, je ne savais que penser de cette invitation. Willy ne voulait évidemment pas y aller, mais ses parents souhaitaient le voir sortir de chez lui, et qu’il mène une vie semblable à celle des autres adolescents de son âge. Moi-même, j’ai fini par bêtement penser que c’était là une occasion pour Willy de se faire de nouveaux amis, et de se montrer sous un jour qui lui soit plus favorable qu’en train de baragouiner tout seul dans des salles de classe vides. Alors, comme sa mère insistait pour qu’il aille à cette fête, et que moi aussi je lui conseillais de venir, il a fini par accepter, bien qu’un peu à contre-cœur. J’avais sincèrement envie de l’aider, et que les choses se passent le mieux possible pour lui ce soir-là. Nous avons donc préparé nos déguisements ensemble, avec des vêtements et des masques qui traînaient dans mon grenier. Moi, Frankenstein, lui un zombie à la peau verdâtre.

    Nous sommes allés à cette fête d’Halloween. Mais comme vous vous en doutez, les choses ne se sont pas bien passées du tout.

    Mathilde vivait dans une grande et belle maison ancienne entourée d’un vaste jardin, que ses parents lui avaient laissé pour le week-end. Puisqu’elle avait décidé que la fête se tiendrait dans le grand salon du rez-de-chaussée, celui-ci avait été décoré en conséquence : des citrouilles étaient posées sur les meubles, et des ballons noirs et oranges pendaient du plafond, ainsi que de la mezzanine en bois qui surplombait la pièce. Lorsque nous sommes arrivés aux alentours de vingt heures trente, Willy et moi, la fête battait déjà son plein. Le salon était rempli d’adolescents déguisés, qui dansaient, riaient, et buvaient de l’alcool sans modération dans des gobelets en plastique. Il y avait des monstres de toutes sortes et de toutes les couleurs, des sorcières et des vampires, des loups-garous et des croque-mitaines, si bien que j’ai eu du mal à retrouver mes copains habituels dans la foule. Willy m’a d’abord suivi, mais se sentant un peu à l’écart des discussions, il a fini par aller s’asseoir dans un des fauteuils du salon, juste à côté de la bibliothèque où Mathilde avait disposé une caméra dont la lumière clignotante indiquait le fonctionnement. Je lui ai dit que j’allais le rejoindre bientôt, mais à vrai dire il m’est un peu sorti de l’esprit par la suite… C’est que Juliette est arrivée peu de temps après, dans un déguisement de sorcière qui lui allait étonnamment bien, et qui paradoxalement la rendait presque plus belle encore qu’elle ne l’était d’habitude. J’étais avec elle, plongé dans ses yeux verts, tentant désespérément de la faire sourire en prenant la voix de Frankenstein, quand j’ai entendu les éclats de rire de Max et de ses copains dans mon dos.

    En me retournant, j’ai tout de suite compris ce qui était en train de se passer ; ce qui de toute façon ne pouvait que se produire à un moment où à un autre de la fête, même si j’avais été assez idiot pour imaginer le contraire. Max avait arraché le masque de Willy de son visage, et il se pavanait devant ses potes hilares en le brandissant en l’air.

    — Pourquoi tu t’es mis ça sur le visage, le monstre ? s’exclamait-il. Tu n’en as pas besoin. Tu es déjà assez affreux comme ça, tu ne trouves pas ?

    Willy était toujours assis sur le fauteuil, les mains jointes mais légèrement tremblantes, et regardait ses persécuteurs les uns après les autres avec un regard vide. Sa bouche, du moins ce qu’il en restait, s’avançait d’avant en arrière, comme les fois où je l’avais trouvé en train de pleurer dans la cabane du vieux chêne. Pour le moment, néanmoins, je ne distinguais aucune larme couler sur ses joues cabossées et cramoisies.

    Après avoir ri un bon coup, Max a tendu le masque de zombie juste à côté de la tête de Willy, et a scruté successivement les deux visages en fronçant les sourcils.

    — Lequel est le plus moche selon vous ? a-t-il demandé, tandis que ses copains se pliaient en deux, s’esclaffant de plus belle. Pour ma part, je crois que c’est le visage de notre bon vieux monstre Willy.

    — Vous ne pouvez pas lui foutre la paix cinq minutes ? suis-je alors intervenu en m’approchant. Il ne vous a rien fait, si ?

    — Oh, ça va Sam, on est là pour s’amuser ! Les monstres sont là pour nous distraire, non ?

    — Ça n’a rien de drôle. Et s’il y a des monstres ici, c’est plutôt vous.

    Max a levé les yeux au ciel, mais est néanmoins parti vers le bar, suivi de ses acolytes.

    — Tu ne crois pas si bien dire, Sam… a alors murmuré Willy, à côté duquel je m’asseyais.

    — Comment ça ?

    — Oh, rien.

    Sur le moment, je n’ai pas prêté attention à cette petite phrase anodine. Je suis resté à ses côtés quelques moments encore, essayant de le rassurer, et m’excusant de l’avoir traîné ici. Je lui ai même proposé de rentrer avec lui s’il le voulait, mais il a catégoriquement refusé.

    — Tu n’as pas à gâcher ta soirée pour moi, Sam. Ce n’est pas grave, tu sais. J’ai l’habitude.

    Il a dit cela d’une voix claire, mais en tournant la tête vers lui, j’ai vu qu’une larme avait cette fois bel et bien fui son œil pour aller explorer les contrées sauvages et accidentées de son portrait. Je lui ai donné une petite tape sur l’épaule, et lui ai promis qu’on se ferait le week-end prochain une soirée juste tous les deux, dans la cabane, à se raconter des blagues en jouant aux fléchettes comme autrefois. Un sourire crispé est alors apparu dans le chaos de son visage, mais il a vite détourné son regard du mien. Quelques instants plus tard, Juliette m’invitait à danser et je laissais de nouveau mon vieux pote tout seul.

    C’est au milieu du troisième morceau, ma main posée sur la hanche de Juliette et le regard noyé dans ses yeux, que j’ai perçu une odeur de brûlé, semblable à celle d’allumettes que l’on vient de laisser s’éteindre. En jetant un regard vers le comptoir, j’ai vu que des gens fumaient, et que Mathilde venait d’allumer un bâtonnet d’encens. Par ailleurs, les bougies continuaient de flamber dans les citrouilles décorées. L’odeur venait probablement de là. Willy était quant à lui toujours dans le fauteuil, mais il avait une expression plus apaisée que tout à l’heure sur le visage. Il observait la fête d’un air intéressé, et tapotait ses cuisses avec ses doigts. Autour de lui se trouvaient cependant des cacahuètes, et en apercevant Max et ses amis sur une table un peu plus loin, j’ai compris d’où elles venaient. En reposant mon regard sur Juliette, j’ai constaté qu’elle fronçait les sourcils. Je lui ai souri du mieux que j’ai pu et nous avons repris notre slow comme si de rien n’était.

    Mathilde est finalement venue m’enlever Juliette pour lui montrer quelque chose. J’en ai alors profité pour me servir un verre, puis j’ai grimpé l’escalier qui menait à la mezzanine, là où se trouvaient les toilettes. En jetant un coup d’œil vers le coin des fauteuils, tandis que j’atteignais l’étage, j’ai constaté que Willy avait quitté sa place. Parfait, me suis-je alors dit. Peut-être était-il allé se chercher à boire, ou mieux encore avait-il trouvé quelqu’un avec qui discuter…

    Mais j’étais en train de pisser quand j’ai entendu un faible son métallique derrière moi, comme si quelqu’un trifouillait dans la serrure des toilettes. Je me suis dépêché de finir, et ai alors constaté avec effroi que la porte ne s’ouvrait plus. Quelqu’un m’avait visiblement enfermé. Paniqué, je me suis mis à tambouriner contre la porte en appelant à l’aide. Mais les toilettes étant situées à l’étage, je savais qu’il était peu probable que quelqu’un m’entende depuis le rez-de-chaussée, d’autant plus avec la musique dont les basses lancinantes faisaient trembler les murs.

    J’étais sur le point de laisser tomber lorsque j’ai perçu des bruits de pas sur le plancher, juste de l’autre côté de la porte. Je parvenais à distinguer deux individus, marchant calmement, presque de façon solennelle, faisant grincer le parquet à chacun de leurs mouvements. Je les imaginais s’approchant du parapet de la mezzanine, puis se pencher pour observer la fête en contrebas. Mais… quelque chose me chiffonnait dans ces bruits de pas. L’un était pour ainsi dire normal – bruit de chaussures classiques sur des planches en bois – mais l’autre… Il cliquetait sur le sol, et formait de légers pocs semblables à ceux que feraient des talons ; mais alors des talons particulièrement fins et instables, presque des échasses. Surtout, il produisait des sons de grattements désagréables, comme si l’être derrière la cloison n’était pas habitué à un revêtement aussi lisse et glissant que celui du plancher. Ce bruit de pas me rappelait quelque chose, et j’étais en train de réfléchir à quoi quand s’est élevé le premier des hurlements…

    C’était celui de Max. Les sons de basses se sont subitement arrêtés, et j’ai entendu des voix paniquées en provenance du rez-de-chaussée.

    — C’est quoi ça ? s’époumonait l’adolescent. J’arrive plus à l’enlever ! Aidez-moi !

    — Qu’est-ce qui lui arrive ? Il a… Aaaaaaaaaaaahhhhh !

    Progressivement d’autres cris ont jailli de l’étage inférieur. Parmi ceux-ci, j’ai reconnu d’abord la voix de Mathilde, puis de plusieurs autres de mes copains, avant que ce ne soit celle de Juliette, qui paraissait hurler autant qu’elle pleurait. Bientôt, les bruits qui me parvenaient du salon ne furent plus que reconstitution sonore de l’enfer des damnés : un brouhaha fait de longs râles stridents et de sanglots hystériques, que venaient briser çà et là des bruits de tapement sourds et des hurlements rauques emplis d’une terreur sans nom.

    Les pas avaient cessé de l’autre côté de la porte, même ceux si particuliers qui produisaient des petits grattements maladroits sur le parquet ; ceux qui me faisaient penser à… Oui, c’était cela. Je m’en rappelais désormais. Ils me faisaient penser aux sons des pattes des coqs de mon père, lorsqu’ils grimpaient sur le toit en bois de la cage à poule. Pour le moment, cependant, je n’entendais plus ces sons, seulement les plaintes déchirantes de mes camarades de lycée, de moins en moins reconnaissables, qui semblaient ne jamais devoir se tarir.

    Ils ont pourtant fini par le faire, et de quelle étrange manière… Leurs cris se sont estompés petit à petit, comme si le salon s’éloignait de moi pour s’enfoncer dans quelques profondeurs insondables. J’avais l’impression que quelqu’un jetait sur eux des couvertures les unes après les autres, les voiles de différentes dimensions qui se cumulaient au-dessus de leurs têtes, étouffant leurs voix à petit feu jusqu’à les faire s’éteindre complètement… et définitivement.

    Le silence s’est finalement fait complet. J’ai alors perçu un léger tintement dans la serrure des toilettes, et j’ai compris que la liberté venait de m’être rendue. Sortant de ma prison, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, j’avais cette étrange sensation de lendemain de soirée, lorsque l’on se réveille avant tous les autres, seul, et que l’on parcourt la maison dévastée, pleine de verres vides et de cendriers débordant de mégots. Les paroles d’une chanson qu’écoutaient souvent mes parents me sont revenues en tête, tandis que je posais mon pied sur le tapis en bas de l’escalier. Y’avait une fête ici. Maintenant ils sont partis. Toutes et tous repartis. C’était Charlélie Couture qui chantait ça, je crois. Des masques écrasés. Des cotillons débobinés. Et je reste là, au milieu de tout ça.

    Le salon était désert et parfaitement calme, mais il y régnait toujours cette odeur de brûlé si singulière. Les ballons noirs et rouges accrochés au plafond se dandinaient au gré d’un vent invisible, et les gobelets, plus ou moins remplis, gisaient sur les étagères, les tables et le sol. Les bougies dans les citrouilles sculptées étaient éteintes, mais de la fumée s’élevait encore au-dessus de certaines d’entre elles. Sur le comptoir, des parts de gâteau étaient disposées mais personne ne semblait avoir eu le temps d’y goûter. La gorge nouée, j’ai erré quelques instants dans la pièce, gagné par l’incompréhension la plus totale. Et c’est alors que mon regard est tombé sur le caméscope qu’avait placé Mathilde sur l’une des bibliothèques, probablement afin d’immortaliser les beaux souvenirs de sa fête d’Halloween… La lumière rouge était éteinte, ce qui laissait supposer qu’il ne filmait plus, mais peut-être avait-il eu le temps d’enregistrer quelque chose avant de s’arrêter ? Je m’en suis saisi, l’ai allumé, et ai lancé sur le petit écran le dernier film de l’appareil…

    L’angle de la caméra permettait d’observer tout le salon – depuis la grande baie vitrée donnant sur le jardin jusqu’aux fauteuils – ainsi que l’escalier et le bas des barreaux de la mezzanine. Le film commençait peu avant mon arrivée, mais puisque le début de la fête ne m’intéressait guère, j’ai appuyé sur le bouton d’avance-rapide jusqu’au moment où l’on me voit gravir les escaliers. C’est alors que les choses deviennent… troublantes.

    Peu de temps après m’être vu disparaître au sommet des escaliers, je distingue deux paires de jambes apparaître au premier étage, juste derrière la balustrade… L’une d’elle appartient indéniablement à Willy, puisqu’on reconnaît ses baskets et le jean troué qu’il a enfilé pour aller avec son masque de zombie. L’autre, en revanche… Ce n’est pas tout à fait une paire de jambes à vrai dire. Ce sont plutôt des pattes. Des pattes d’oiseaux, avec trois longs doigts griffus, surmontées de longues plumes d’un rouge éclatant qui remontent jusqu’à la limite du champ de vision du caméscope.

    Mais mon attention est vite détournée du premier étage, car le cri de Max retentit dans l’appareil. Près du bar du salon, je le vois alors en train d’essayer d’enlever le masque de zombie de Willy, posé sur son visage. C’est quoi ça ? J’arrive plus à l’enlever ! Aidez-moi ! L’adolescent tire sur les joues du masque, puis sur le front et sur le menton, l’air complètement paniqué… Mais je comprends vite que le masque n’en est plus un… il est devenu son propre visage ! La foule l’entoure, mais il continue de hurler, et bientôt les autres se mettent à l’imiter, quand ils se rendent compte eux aussi que leur déguisement a cessé d’en être un. J’aperçois par exemple David, qui s’était travesti en squelette, en train de perdre sa chair, qui se décompose sous ses yeux dans le reflet de la baie vitrée qu’il observe. J’aperçois aussi Mathilde, déguisée en vampire, en train de tirer sur ses deux grandes canines, qui désormais ne sont plus faites de plastique. J’aperçois beaucoup d’autres de mes camarades, devenir définitivement les monstres tentaculaires ou gluants qu’ils n’avaient souhaité incarner que le temps éphémère d’une soirée. Ils hurlent et pleurent en se lacérant le visage. Mais au premier plan, juste devant le caméscope, c’est Juliette qui attire toute mon attention. Elle contemple avec de grands yeux quelque chose sur la bibliothèque – le miroir qui s’y trouve – et tapote ses joues, son front, son nez… Ce dernier s’est allongé de quelques centimètres, et une grosse verrue y a poussé. Quant à son teint, il est devenu verdâtre et glauque, semblable à celui d’un crapaud mort. Son visage se décompose et elle se met à hurler, elle aussi, dévoilant dans sa bouche des dents pourries, cassées et tordues ; les dents de la sorcière dont elle n’avait voulu prendre que brièvement l’apparence.

    Mes yeux tombent ensuite sur la grande baie vitrée donnant sur le jardin. Mais il n’y a plus de jardin désormais : seulement un paysage de feu, fait de volcans et de rivières de laves par-dessus lesquelles volent des silhouettes rouges scintillantes. Je tentais de me concentrer sur ces dernières quand un chant d’oiseau strident a retenti dans le caméscope. Au même moment, l’écran est devenu noir et l’appareil a pris feu, me faisant le lâcher sur le sol avec effroi. Il s’est éteint tout seul, mais plus jamais il n’a été possible d’exploiter les films qui s’y trouvent…

    Voilà pourquoi la police ne m’a pas cru. Il ne restait plus aucune preuve, et rien qui puisse expliquer la disparition soudaine d’une quarantaine d’adolescents, dont Willy. Alors je n’ai plus jamais raconté ça à qui que ce soit, pas même à ma psychologue en dépit de ses demandes répétées. J’en suis même venu à douter moi-même de mon histoire. N’aurais-je pas seulement perdu la tête ?

    Mais hier soir, nuit d’Halloween, bien après que les enfants eurent effectué leurs tournées de friandises, je suis allé me promener seul dans les rues endormies, comme j’ai l’habitude de le faire depuis un an. Je suis bien sûr passé devant la maison de Mathilde. Elle est inhabitée depuis cinq mois, car ses parents n’ont pas supporté d’y vivre après ce qui s’est passé. Comme à chaque fois, il régnait autour de la demeure une odeur de brûlé, cette odeur si typique d’allumette à peine soufflée que je sentais lorsque je rejoignais Willy dans la cabane du vieux chêne. Hier cependant, poussé par je ne sais quelle force étrange, j’ai eu envie de m’approcher. J’ai enjambé la barrière, puis me suis avancé vers les fenêtres du salon à travers les herbes hautes du jardin, mon souffle produisant devant mes yeux des nuages de condensation en cette froide et brumeuse nuit d’octobre. Les vitres, puisque la maison n’était plus chauffée depuis des mois, étaient couvertes de buée. Je me suis planté devant l’une d’elle, frissonnant, hésitant à y poser mon front pour observer l’intérieur, de peur que cela remue en moi les affreux souvenirs d’il y a un an.

    Je n’ai pas eu besoin de le faire, cependant, pour que la terreur me rattrape.

    Des empreintes de doigts sont apparues dans la buée, puis d’autres encore, tâtonnant la surface glaciale de la vitre comme celles d’êtres invisibles tentant de s’en extraire.

    Ils élèvent des bestioles, répète la voix de Willy dans ma tête, tandis que j’écris ces lignes d’une main tremblante.

    Ah oui, au fait… J’allais presque oublier de préciser quelque chose. Ces empreintes de doigts n’allaient pas forcément par cinq, et elles n’avaient que peu à voir avec celles d’êtres humains.

Pablo Behague

Vosges, Mai 2020

Merci à L. pour son dessin glauque !

Une de mes nouvelles dans le recueil « Apocalypse »

Ma nouvelle d’horreur philosophique intitulée « La recette du Veskarian » vient d’être publiée aux éditions des Tourments, dans le recueil « Apocalypse » ! On y trouve donc mon texte, mais aussi quatorze autres nouvelles, toutes plus troublantes et saisissantes les unes que les autres. L’ouvrage est disponible à la commande dans de nombreuses librairies (Cultura, Chantelivre, librairie Eyrolles – bientôt Furet du Nord, Decitre, librairies locales, etc.). Bien sûr vous pouvez aussi passer directement par moi pour celles et ceux que ça intéresse !

Vous pouvez cliquer sur l’image pour le commander. 🙂

Noël à Avrincourt : un conte pour enfant

    Au sein du bourg isolé d’Avrincourt, qui ne comptait pas plus de deux cents âmes et se trouvait niché au creux de vastes collines boisées, Noël était un événement important que tous attendaient avec impatience. Tout au long du mois de décembre, les habitants avaient pour habitude de se rassembler le soir sur la petite place, pour écouter la chorale des enfants et pour partager du vin chaud dans une ambiance chaleureuse. La place était naturellement le lieu de rencontre, non seulement car elle se trouvait précisément au centre du village, mais aussi parce qu’elle était occupée par un majestueux sapin que l’on disait pluri-centenaire et qui suscitait l’admiration des rares visiteurs passant par là. Dans un parterre entouré d’un muret bas, son énorme tronc jaillissait du sol, et montait jusqu’à sa cime pointue entre les épaisses branches qui lui tournaient autour comme pour désigner un à un tous les points de l’horizon. Sa hauteur surpassait largement celle des maisons mitoyennes qui encadraient la place, et seul le clocher de l’église du village, à quelques rues de là, paraissait pouvoir rivaliser avec lui en termes de taille ; un mesurage précis quelques années auparavant avait néanmoins démontré que le sapin était plus grand de 6 cm. La couleur de ses aiguilles – un vert profond et envoûtant – contrastait toute l’année avec le gris triste des pavés et des pierres dont étaient faites les maisons. En hiver, toutefois, quand la neige recouvrait les toitures et la surface des rues, ses reflets émeraudes ressortaient plus encore que d’habitude, offrant l’impression qu’il était un élément surnaturel qui se serait égaré dans un paysage terne ; un être toujours joyeux et vivant quand le monde autour de lui était mort.

    Il était inscrit dans la tradition d’Avrincourt que, tous les ans en novembre, les enfants de la maternelle décorent des boules de Noël pour qu’on les accroche aux branches du sapin. La maîtresse, Madame Rimpault, leur confiait des grosses sphères en argent munies d’un crochet en fil de fer, et elle les incitait à y dessiner à la peinture des sapins, des pères Noël, ou encore des traîneaux tirés par des rennes au milieu des étoiles. Ensuite, les boules étaient confiées à Marcel, le cantonnier du village, qui avait la charge d’aller les suspendre dans les branches à l’aide de son escabeau et de ses échelles. Les adultes ne manquaient pas de féliciter chaque soir les enfants pour leurs œuvres d’art qui, il est vrai, donnaient au sapin un aspect encore plus féerique et magique que durant les autres périodes de l’année. Quelques jours après Noël, généralement au cours la première semaine de janvier, Marcel allait décrocher les boules et les rendaient à la maîtresse, qui elle-même les rendaient aux différents enfants qui pouvaient alors les ramener à la maison.

    Cette année-là, cependant, les gamins n’avaient pas pu fabriquer les boules de Noël artisanales comme ils le faisaient d’habitude. Madame Rimpault avait en effet eu pour idée d’initier ses élèves à la peinture des santons, et cela avait demandé tellement de temps qu’il n’en était plus resté suffisamment pour qu’ils puissent se consacrer à d’autres activités. De plus, les enfants cette année avaient eu un mal fou à retenir les chants de Noël, et à les brailler de façon acceptable les soirs venus, si bien que la préparation de la chorale avait demandé beaucoup plus de séances qu’en temps normal. Tous ces éléments réunis avaient favorisé un retard dans le programme, et Madame Rimpault avait dû se résoudre cette année, exceptionnellement et à contre-cœur, à annuler la décoration du sapin par les boules de ses élèves.

    Pour pallier l’absence de ces ornementations habituelles, il fut décidé que Marcel irait acheter des boules de Noël dans un supermarché, ainsi que quelques guirlandes aux couleurs chatoyantes qui permettraient malgré tout d’égayer les rassemblements nocturnes sur la petite place. Le cantonnier fit ce qu’on lui demandait, et le matin du premier décembre alla accrocher toutes ces babioles dans les branches de l’arbre majestueux. Outre les guirlandes aux teintes criardes, il fit pendre entre les rameaux de grosses boules rouges et creuses, en plastique, dont il avait acheté un lot de trente à très bon prix dans un magasin de déstockage. Lorsque les habitants se retrouvèrent au pied du sapin à la nuit tombante, tous hochèrent admirativement la tête en estimant que ces décorations n’étaient pas si mal, finalement, et qu’elles changeaient des autres années ; même si évidemment, ne pouvaient-ils s’empêcher d’ajouter, ils préféraient les boules habituelles des enfants.

    Le mois de décembre fut particulièrement neigeux cette année-là, et il y eut même à plusieurs reprises de véritables tempêtes hivernales. Voilà peut-être pourquoi personne ne s’étonna réellement que, presque tous les matins, des boules de Noël se retrouvaient sur le sol, parfois même à plusieurs, éparpillées dans la neige aux quatre coins de la place.

    — Fichu vent ! lança madame Guibert un matin en serrant ses bras contre son ventre, ses bottes plantées dans la neige, en regardant Marcel ramasser les sphères en plastique pour les mettre dans son seau.

    — Ça, vous pouvez le dire ! J’ai passé tout le mois à raccrocher ces satanées boules de Noël ! Celles des enfants tiennent mieux, c’est moi qui vous le dis.

    La météo était donc tenue pour responsable de ce phénomène, et personne ne s’inquiéta outre mesure même quand, le matin du vingt-quatre décembre, absolument toutes les boules rouges en plastique furent retrouvées dans la neige. Il était unanimement admis, pourtant, que la nuit précédente avait été calme, sans la moindre once de vent et sans la moindre précipitation. Mais les habitants invoquèrent chacun leurs théories, toutes plus loufoques les unes que les autres, pour expliquer ce qui s’était passé, et peut-être aussi pour se rassurer et ne pas gâcher Noël dont le réveillon était prévu pour le soir-même. Monsieur Bertrand affirma ainsi que la gelée avait pu faire se rétracter les branches du sapin, entraînant la chute des sphères écarlates. Madame Rimpault se demanda si certains de ses élèves, ou anciens élèves, n’auraient pas pu vouloir faire une blague, ou même se venger qu’on ait préféré cette année mettre d’autres décorations que les leurs. Le maire du village, Monsieur Gérant, estimait lui que Marcel n’avait pas dû faire correctement son travail, et que ce bon à rien avait dû si mal accrocher les boules qu’elles auraient de toute façon fini par tomber un jour ou l’autre.

    Quelles que soient les explications qu’ils privilégiaient, les habitants étaient en tout cas tous d’accord pour ne pas se laisser gâcher le réveillon par une telle affaire. Marcel alla raccrocher les boules dans le gigantesque sapin, puis ils se retrouvèrent à la nuit tombante, comme d’habitude, pour partager du vin chaud et regarder les enfants répéter encore et encore les mêmes chants de leurs voix criardes, leurs petites frimousses innocentes se tordant aux gré des « Vive le vent », « Mon beau sapin » et « Petit Papa Noël ». Puisque c’était la veille du jour tant attendu, la mairie du village offrait par ailleurs des paniers garnis aux habitants, et elle mettait à disposition des toasts au foie gras et du champagne sur des tables en tréteaux qui avaient été montées sur la place pour l’occasion, juste à côté des bûches enflammées qui faisaient office de chauffages. Tous passèrent une agréable soirée, les adultes discutant entre eux et se faisant la bise en se souhaitant de joyeuses fêtes, et les enfants jouant dans la neige ou tenant les paris des cadeaux qu’ils déballeraient le lendemain dans leurs salons respectifs. Aux alentours de vingt-trois heures, ils allèrent tous se coucher, l’esprit en paix, heureux et impatients déjà d’être le lendemain matin pour partager de nouveaux moments magiques en famille.

    Mais… le lendemain matin ne se déroula pas tout à fait comme un matin de Noël habituel. La plupart des villageois furent réveillés avant l’aube, non pas par les grelots d’un traîneau mais par un hurlement strident ; celui de madame Guibert qui, en tirant les rideaux de sa salle de bain, dont les fenêtres donnaient sur la place, ne s’attendait nullement à découvrir un tel spectacle à la lueur des lampadaires. Dans la neige qui recouvrait les pavés, et contrairement aux autres jours, il n’y avait aucune trace de boules de Noël… Celles qui étaient accrochées aux rameaux du sapin, en revanche, n’étaient pas faites de plastique, mais plutôt de chair et de peau. Elles n’étaient plus rouges comme autrefois mais blanches comme le lait, et chacune décorées de nez, de bouches, et d’yeux exorbités qui la fixaient de façon vitreuse entre les épines. Les têtes étaient tenues aux branches par les cheveux, pâles certes mais dégoulinantes par le cou d’un liquide qui avait la même couleur que celle des boules en plastique dont elles avaient pris la place. Le cri de Madame Guibert se tarit un instant pour céder la place à une pétrification d’effroi, mais il rejaillit aussitôt de sa bouche quand elle reconnut plusieurs des visages qui se balançaient dans le vent à quelques mètres de sa fenêtre. Le grain de beauté sur le front et le nez en trompette n’étaient-ils pas ceux du petit Tommy ? Et ce visage joufflu, ne ressemblait-il pas à celui de la petite Anna ? Et là, n’était-ce pas Timéo ? Là Annabelle, Victor et Richard ? Pauline, Sarah et Pierre ?

    Les rideaux se tirèrent aux autres fenêtres de la place, puis d’autres hurlements survinrent, jusqu’à former une véritable chorale de Noël faite de voix s’élevant en canons ; quoique dans un style assez baroque et peu coutumier. Les parents qui reconnurent la frimousse de leurs enfants dans les nouvelles décorations du sapin ne voulurent pas en croire leurs yeux, et la plupart d’entre eux se précipitèrent dans leurs chambres respectives. En soulevant les couvertures des petits lits, ils ne trouvèrent évidemment que des corps sans tête, et sur les oreillers des boules de Noël en plastique rouge, peut-être offertes en forme de dédommagement pour la gêne occasionnée. Ils pleurèrent longtemps en contemplant le matelas imbibé de sang, ou alors en observant par la fenêtre les têtes de leurs bambins se balancer dans la brise hivernale. C’étaient là des décorations de mauvais goût, certes, mais qui pourtant avaient un impact visuel indéniablement plus percutant que ces vulgaires boules en plastique qu’elles avaient remplacées.

    Mais qu’avait-il bien pu se passer ? Voilà ce que se demandèrent les habitants quand ils furent tous accourus au pied du majestueux conifère, qui arborait fièrement au-dessus d’eux ses nouvelles décorations organiques. En remarquant que des aiguilles se trouvaient sur les lits des enfants, et qu’il s’en trouvait aussi sur les rebords des fenêtres, dont certaines ne paraissaient d’ailleurs pas avoir été correctement refermées, ils durent se résoudre à reconsidérer sous un nouvel œil le récit tenu par le vieux Jacques, qui habitait une ferme un peu à l’écart du village. Celui-ci affirmait qu’au cœur de la nuit, incapable de fermer l’œil, il avait voulu contempler les étoiles depuis sa fenêtre mais que son regard avait été attiré par le bourg, où il lui semblait avoir vu se mouvoir les branches du gigantesque sapin.

    — Ça faisait comme… Ouais, comme des tentacules vertes qui serpentaient entre les toits des maisons… Ou des bras à la recherche de quelque chose…

    Pensant perdre la raison, ou simplement avoir trop abusé de la bouteille en cette veille de Noël qu’il passait, une fois n’était pas coutume, seul chez lui, le fermier avait précipitamment refermé les volets et s’était recouché en grelottant. Pourtant, son témoignage était probablement la seule piste exploitable par les habitants d’Avrincourt, qui durent se résigner à admettre que le sapin dont ils étaient tant fiers avait peut-être des caprices auxquels il valait mieux ne pas déroger. Trop orgueilleux sans doute pour qu’on le décore de vulgaires sphères en pastique – des babioles premier prix qui plus est, et achetées en grande surface – il avait manifesté son mécontentement tout au long du mois en secouant ses branches. Puisqu’on se refusait en dépit de cela à le parer de boules de Noël dignes de ce nom, il avait dû se résoudre à aller lui-même en chercher. Etendant ses branches dans toutes les directions, jusqu’aux fenêtres des maisons qu’il avait ouvertes par on ne savait quelle magie, il était allé entourer de ses rameaux les cous des enfants ; des enfants qui avaient alors un sourire béat sur les lèvres, rêvant des cadeaux qui les attendaient dans le salon. Délicatement, il les avait entortillés, puis avait resserré son étreinte petit à petit, jusqu’à ce que les têtes juvéniles sautent comme des bouchons de champagne ; ce champagne que les habitants avaient joyeusement dégusté la veille à son pied.

    Ces têtes avaient fait parfaitement l’affaire. Il s’agissait là de bien belles boules, ou plutôt de bien belles bouilles de Noël, et leur qualité était excellente quoique leur peinture rouge eût quelque peu tendance à dégouliner sur ses aiguilles.

Pablo Behague

Vosges, décembre 2020

Merci à L. pour son illustration !

L’oie de Camille Rambdour

    Jerry Robichaud, homme corpulent à la petite moustache taillée à la Hercule Poirot, arriva à son bureau aux alentours de huit heures quinze. Normalement, tout le monde devait arriver à huit heures, mais qui allait lui reprocher son manque de ponctualité ? Il était le patron après tout. Le Big Boss. Cette pensée le fit sourire, retroussant ainsi la pointe de ses moustaches.

    En entrant dans le hall, il fut salué comme d’habitude par ses collègues. Il y avait parmi eux des cadres inexpérimentés, « jeunes et dynamiques », dont l’un d’eux serait probablement dans vingt ans à la place de Jerry s’il persévérait, mais également les « vieilles souches », comme ils aimaient à s’appeler entre eux. Ils étaient six, tous hauts placés dans la hiérarchie de la boîte depuis une quinzaine d’année et ils constituaient avec Jerry le corps principal de « Robichaud foie », le moteur de cette prestigieuse entreprise de foie gras.

    — Salut Marc. Salut Dom’. Tiens Hervé ! L’angine de ta femme s’arrange ?

    Des discussions des plus banales avaient lieu dans ce hall, dont la plupart servaient davantage à bien paraître qu’à véritablement échanger. Pourquoi diable Jerry s’intéresserait-il à la santé de Mme Liberelle, une femme qu’il n’avait vu qu’une fois au pot de Noël de l’entreprise et qu’il avait d’ailleurs trouvée particulièrement laide et sans intérêt ? Toujours était-il qu’une bonne entente avec les collègues était la clef de la réussite et ça, Jerry Robichaud le savait. Aujourd’hui arrivé au plus haut de tous les échelons, dans le fauteuil du Big Boss, il pourrait pourtant se permettre, s’il le voulait, d’éviter de jouer la comédie. Mais il avait gardé l’habitude d’être agréable avec les gens qui l’entouraient, de toujours les brosser dans le sens du poil quand il fallait le faire et de feindre l’intérêt même quand il était absent. Il avait appris tout cela du temps où il avait monté la boîte, à l’époque où il devait chercher des partenaires financiers et se démener de ferme en ferme pour trouver la moindre oie à gaver.

    Vingt minutes plus tard, après avoir bu trois cafés et raconté quelques blagues salaces avec ses « vieilles souches », il prit l’ascenseur en direction de son bureau. Lorsque les portes s’ouvrirent au quatrième étage, sa secrétaire l’attendait avec son charmant sourire (et son charmant décolleté aussi), tenant une pile d’enveloppes dans les mains.

    — Bonjour Mr Robichaud, voilà le courrier du jour qui vous est adressé.

    — Bonjour Natacha. Merci Beaucoup. Tu peux m’appeler Jerry, tu le sais bien. (Combien de fois faudra-t-il lui répéter ? pensa-t-il.)

    Après un dernier coup d’œil appuyé vers le soutien-gorge de son assistante, il entra avec le courrier dans sa partie privée, s’assit lourdement dans son fauteuil et contempla Paris derrière la baie vitrée. Enfin, sortant de ses rêveries, il entreprit d’ouvrir une à une les enveloppes.

    Comme il s’y attendait, la plupart d’entre elles venaient des provinces ; de chez les « péquenots », comme les « vieilles souches » aimaient à les appeler à Paris (chose qu’ils ne se seraient jamais permis en déplacement dans les fermes). Il faut dire qu’en lisant les lettres, bien souvent d’écritures brouillonnes et bourrées de fautes d’orthographe, on avait vraiment l’impression d’avoir affaire à des péquenots. Parfois même, Jerry retrouvait des traces de boue sur le papier à lettre, comme si le cul-terreux n’avait même pas pris la peine de se laver les mains avant d’écrire sa foutue demande. Le pire fut certainement la fois où, dans un colis recommandé, un éleveur Ardéchois mécontent lui avait envoyé une jolie bouse de vache bien verte. Il avait planté une étiquette dessus à l’aide d’un cure-dents, sur laquelle il avait écrit : « Voilà dans quoi vous nous mettez avec votre marge de bénéfice ». Depuis cet incident, Jerry Robichaud manipulait les lettres venant de province avec une précaution presque caricaturale : il les ouvrait avec des gants et demandait tout bonnement à sa secrétaire de se sacrifier pour ouvrir les colis. Comme toutes les lettres venant des péquenots avaient pour seul objet de se plaindre (négocier le prix de leur marchandise, les conditions de transformation, etc.), il les balançait bien souvent sans même les lire dans le feu. Les lettres des écolos et des défenseurs des animaux avaient droit au même sort, mais celles-là, il ne les lisait qu’encore plus rarement. Dès qu’il voyait que l’enveloppe était en papier recyclé (c’était un signe qui ne trompait pas) ou que le timbre contenait un logo du genre Greenpeace et consort, il la déchirait et la balançait directement dans les flammes. Comme si les systèmes de production de « Robichaud foie » pouvaient avoir un impact sur la planète ! Comme si une oie en avait quelque chose à foutre de se faire engorger toute la journée pour finir dans notre assiette au réveillon ! Foutaises, pensait Jerry. Les péquenots et les écolos sont toujours à se plaindre pour un oui ou pour un non. Jamais contents. Jamais. Il était las de toutes ces conneries.

    Il avait maintenant ouvert cinq courriers : tous venaient d’agriculteurs mécontents. Cela commençait à lui donner sérieusement mal à la tête, et quand il jeta la dernière lettre lue dans les flammes du feu, il se jura que la suivante serait la dernière avant la pause-café.

    — Bon allez mon petit Jerry, encore une !

    Il était un peu moins de neuf heures. Il prit une enveloppe sur la pile et ses yeux s’agrandirent de stupéfaction lorsqu’il vit l’écriture qui la recouvrait. Loin de la calligraphie rudimentaire et brutale des paysans en colère (que Jerry comparait en blaguant à la machine à café à celle d’un enfant de CE1), les lettres de l’adresse étaient fines, légèrement penchées, et les courbes étaient d’une délicatesse qu’il n’avait pas l’habitude de voir.

    — Bon Dieu, mais c’est l’écriture d’une femme…

    Et Jerry ne se trompait pas, il s’agissait bien d’une femme. Il ouvrit l’enveloppe, se saisit de la lettre et se mit à lire dans un murmure :

    Cher Monsieur Robichaud,

    Les mérites de votre formidable entreprise ne sont plus à démontrer : tout le monde sait que les meilleurs foies gras proviennent de chez Robichaud. Ainsi, je m’abstiendrai d’expliquer les raisons qui me poussent à vous contacter vous plutôt que n’importe quel autre transformateur.

    Je possède une exploitation en Dordogne, sur la commune d’Aneçon plus précisément, où j’élève des oies depuis maintenant un an environ. N’ayant pour le moment jamais eu affaire à une entreprise aussi prestigieuse que la vôtre, j’ignore si mon élevage pourrait correspondre à vos critères de sélection (car je me doute qu’ils doivent être stricts). Accepteriez-vous d’utiliser mes oies pour la fabrication de votre foie gras ? Pourrions-nous nous rencontrer pour discuter des modalités d’un tel contrat ? Mon prix sera le vôtre : je n’élève pas les oies dans un but financier. Je possède très exactement 226 oies de race cendrée et je les nourris bien comme il faut. Aussi, si ma proposition vous intéresse, auriez-vous l’amabilité de me recontacter ? Je vous prie de croire en mes sincères salutations.

    Camille Rambdour.

    05 40 42 58 71

    Jerry Robichaud n’en croyait pas ses yeux. Lui qui n’épluchait que des torchons depuis tout à l’heure venait de tomber sur la perle des perles des propositions. C’était un peu comme trouver une pépite d’or au milieu d’un tas de fumier. Malgré lui, il se mit à sourire en tripotant sa moustache d’un air songeur. Certes, personne n’avait encore visité l’exploitation, et peut-être que ses espérances s’avéreraient infondées… Mais il y avait tout de même cette phrase : Mon prix sera le vôtre. Jerry en languissait d’avance.

    — Ce sera une proie facile, pensa-t-il tout haut.

    Elle avait l’air inexpérimentée, naïve, un peu idiote… et en plus c’était une femme. Jerry ne put retenir un petit éclat de rire étouffé tandis qu’il s’emparait du téléphone dans le dessein d’appeler un par un ses conseillers et adjoints, à savoir les autres « vieilles souches ». Il exposa à chacun la situation, lut tout haut la lettre de cette cruche de fermière, et tous en conclurent qu’il serait facile de se jouer de cette Camille Rambdour.

*

    Ils étaient trois dans la BMW, qui roulait au milieu de la forêt depuis maintenant vingt minutes. Jerry Robichaud occupait la place du mort, une carte routière sur les genoux car le GPS était tombé en panne sur l’autoroute (pas moyen de le rallumer). Dominique Lagache conduisait le véhicule et Hervé Devolsky occupait une place à l’arrière. Ils étaient trois des six « vieilles souches » à faire le voyage jusqu’à la ferme de Camille Rambdour. Tous avaient voulu venir, évidemment, mais il fallait bien qu’il en reste à Paris pour tenir la baraque. Ils avaient donc tiré à la courte paille (sauf Jerry bien sûr, qui avait déjà décrété qu’il irait de toute façon), et ce furent Dominique et Hervé qui eurent le privilège de pouvoir se payer deux jours de vacances en Dordogne avec leur patron. Oui, car s’en aller arnaquer des jeunes agriculteurs un peu naïfs faisait partie des passe-temps favoris des « vieilles souches », leur « pêché mignon » comme ils aimaient à l’appeler parfois.

    — Tu es bien sûr que c’est par là Jerry ?

    Ils n’avaient plus rencontré âme qui vive depuis le garde forestier qui enfilait ses bottes, et cela remontait à facilement dix minutes.

    — Ouais ouais, elle m’a bien précisé que sa ferme était isolée.

    Il se passa deux minutes durant lesquelles personne ne parla. Puis Hervé lança en grognant :

    — J’espère quand même qu’elle ne s’est pas foutue de notre gueule, cette garce !

    Mais c’est justement à ce moment-là qu’ils aperçurent enfin un petit chemin de terre qui s’enfonçait sur la gauche. Une flèche en carton sur laquelle on avait peint une oie avait été attachée à un érable et indiquait le chemin.

    — Pauvre BM… se lamenta Dominique en s’engageant dans le passage boueux.

    Après environ un kilomètre, la forêt laissa place à de vastes prairies au fond desquelles ils aperçurent la ferme. C’était un ancien bâtiment en forme de U, aux murs de brique blancs et au toit gris sale. À droite de la ferme se trouvait un petit bois de peupliers et derrière se tenait une vaste grange en tôle. Après avoir passé un petit muret de pierre qui s’effondrait par endroit, ils pénétrèrent dans une allée bordée de platanes, puis dans la cour pavée où ils se garèrent dans un nuage de poussière. Aussitôt la voiture immobile, une cinquantaine d’oies surgirent du côté gauche de la ferme et se précipitèrent dans leur direction. Bientôt, les palmipèdes encerclaient la voiture dans un vacarme infernal.

    — C’est quoi ce bordel ! gueula Dominique. On a vraiment débarqué chez les culs-terreux ici…

    — C’est avec ces bestioles immondes qu’on gagne notre vie, Dom, lui fit remarquer Jerry. Ne l’oublie jamais.

    Dominique se contenta en guise de réponse d’un grognement. C’est alors qu’une porte sur l’aile droite de la ferme s’ouvrit et qu’une femme blonde apparut sur le pas de la maison. Elle portait un jean délavé et une chemise à carreaux bleue, sur laquelle tombaient de longs cheveux châtains. Jerry pensa en la voyant que si elle n’avait pas chaussé ces horribles bottes vertes en caoutchouc, elle aurait été plutôt jolie. Il avait cependant bien du mal à lui donner un âge précis ; il hésitait entre 30 et 40 ans.

    Camille Rambdour, car c’était bien elle, prit un bâton qui était posé contre la maison et s’avança vers la voiture. Lorsqu’elle croisa le regard de Jerry, elle lui sourit et lui fit un petit signe de la main. Puis, elle repoussa les oies derrière la ferme à l’aide de son bâton comme un berger guidant ses moutons.

    — Elle ne porte pas d’alliance, remarqua Dominique qui était un vieux célibataire.

    Lorsque les oies furent passées derrière le corps de ferme, les trois hommes d’affaires sortirent de la voiture. Leur accoutrement, smoking et cravate, les faisait paraître comme des astronautes sur une planète inconnue ; ils contrastaient étrangement avec l’atmosphère rustique du lieu. La femme se retourna et s’avança vers eux en tendant la main.

    — Bonjour, je suis Camille Rambdour !

    Elle serra la main de Hervé, puis celle de Dominique, et se tourna enfin vers Jerry.

    — Vous devez être Mr Robichaud, n’est-ce pas ?

    — C’est exact, mais comment avez-vous deviné ?

    — Oh… Vous avez le charisme du chef d’entreprise. Ça se voit au premier coup d’œil !

    Camille donna à Jerry un petit coup de coude complice tandis que les deux autres vieilles souches se mettaient à tirer une tête d’enterrement. Et dire qu’ils pensaient faire jeu égal avec leur patron en termes de prestance…

    — C’est sympathique chez vous, lança Jerry. Bien qu’un peu isolé.

    — Ah ça… A qui le dites-vous ! J’ai acheté cette ferme l’année dernière avec l’argent d’un héritage. Les oies ont toujours été ma passion. Mes parents avaient également un petit élevage, je suis donc tombée dedans quand j’étais petite… J’en garde d’ailleurs les séquelles.

    Camille Rambdour souleva sa chemise afin de laisser voir sa hanche droite. Il y avait une petite cicatrice rosâtre.

    — Un mâle m’a mordue ici quand j’avais sept ans, expliqua-t-elle. Mais ce n’est pas ça qui m’a empêché de toujours aimer les oies.

    Jerry échangea un regard complice avec Hervé. Elle allait être vraiment facile à mettre dans la poche : on lisait la naïveté dans ses yeux aussi bien que le titre d’un film sur une affiche de cinéma. C’est ce qui vint à l’esprit du patron de Robichaud foie, bien que la comparaison lui parût un peu fumeuse.

    — Avez-vous mangé ? demanda la fermière.

    — Non, pas encore. Mais ne vous embêtez surtout pas pour nous, répondit Jerry.

    — Oh, j’avais prévu que vous mangeriez ici de toute façon! La table est prête et un bon ragoût nous attend sagement à l’intérieur.

    Camille désigna l’entrée de la ferme. Les trois hommes haussèrent donc les épaules, la remercièrent et se dirigèrent en souriant vers la porte. Jerry jubilait intérieurement : en plus d’arnaquer une pauvre gonzesse sans défense qui avait voulu se lancer dans l’élevage, ils allaient déguster un bon repas tous frais payés par la maison.

*

    L’entrée donnait directement sur la cuisine où une longue table en bois massif était mise et les attendait, faiblement éclairée par un lustre dont la moitié des ampoules étaient grillées. La rareté des fenêtres le long du mur de brique rendait la pièce sombre, mais aussi harmonieuse. Au sol, de nombreuses dalles étaient fendues, comme souvent dans ces vieilles bâtisses rurales.

    Les hommes d’affaire s’assirent où bon leur semblait tandis que Camille Rambdour rallumait le feu sous le plat du ragoût. Elle sortit ensuite d’un placard une boîte de biscuits apéritifs, sur laquelle d’ailleurs était représentée une oie, ainsi que des pistaches qu’elle posa sur la table.

    — Que voulez-vous boire ? J’ai une bonne bouteille de vin de la région, du Bergerac, vous voulez goûter ?

    Ils acquiescèrent et elle disparut derrière la porte de la cave. Lorsqu’elle revint, la bouteille déjà débouchée, elle servit trois verres et les déposa devant chacun de ses invités.

    — Vous ne vous joignez pas à nous ? demanda Dominique en plongeant sa main dans le paquet de pistache.

    — Non, je n’aime pas trop le vin. Je préfère la bière. Peut-être à cause de mes origines nordistes…

    Sur ce, elle ouvrit le réfrigérateur et sortit une Leffe, qu’elle décapsula avec un briquet avant de rejoindre la table.

    — Nordiste, dites-vous ? s’enquit Jerry.

    — Oui, j’ai passé mon enfance dans un petit village près de Maubeuge.

    — Oh, je connais bien ce coin-là ! Savez-vous que quand j’ai monté la boîte, c’est dans le Nord que j’ai eu mes premiers partenaires financiers, mais aussi mes premiers contrats avec des éleveurs ? J’allais de ferme en ferme pour essayer de faire signer des contrats et trouver de quoi faire mon foie gras pour Noël…

    — Ah ? Je ne savais pas non !

    La fermière se leva pour inspecter le ragoût sur le feu. Le vin n’était pas mauvais et Jerry avait bu la moitié de son verre. Celui d’Hervé était quant à lui déjà vide.

    Le ragoût fut servi et ils mangèrent.

*

    Quarante minutes plus tard, ils avaient fini le plat ainsi que deux bouteilles de vin (la cul-terreuse était partie en rechercher une quand la première fut vide). Surtout, ils avaient discuté des modalités du contrat et tout semblait aller comme sur des roulettes. La naïveté de Camille Rambdour défiait tout entendement. Il ne restait plus qu’à ce qu’elle signe en bas de la feuille pour que ce soit dans le sac, mais ils feraient ça après manger. Ses oies allaient être livrées à Robichaud foie pour un prix dérisoire et cette pauvre femme ne semblait même pas savoir qu’il existait des normes en termes de prix. Une vraie cruche, en somme.

    Tout paraissait donc se passer à merveille mais, au moment où Camille Rambdour prenait dans le frigo une tarte aux pommes pour le dessert, Hervé tomba subitement à la renverse de sa chaise. Dominique, qui était le plus proche, se précipita au-dessus de lui.

    — Hervé ? Hervé, ça va ?

    Mais il ne répondait pas. Il semblait dormir.

    — Il a fait un malaise on dirait, murmura Camille Rambdour d’un air inquiet en se dirigeant vers eux. Peut-être n’a-t-il pas supporté l’alcool… Il faudrait le faire allonger. Vous voulez bien m’aider à le porter jusqu’au divan ?

    Jerry se leva et, avec Dominique, ils portèrent leur collègue vers le salon. C’était une grande pièce sombre avec pour seul mobilier un fauteuil et un meuble sur lequel était posé une télévision qui semblait dater de l’ancien temps.

    Alors qu’il était au milieu de la pièce en train de porter son collègue, ce fut au tour de Jerry de sentir que sa tête chavirait. Ses paupières s’effondraient sur ses orbites et il sentait ses jambes se transformer en bâtons de mousse. Des pensées confuses et incohérentes lui vinrent subitement à l’esprit, se mélangeant dans le bain cotonneux de son cerveau. Sa dernière pensée avant qu’il ne s’écroule dans le salon, lâchant ainsi les mains d’Hervé dont la tête vint claquer contre le carrelage, fut :

    Ça ne m’étonnerait pas que sa télévision soit encore en noir et blanc. Elle y regarde sans doute la Petite Maison dans la prairie, ou des vieux films de John Wayne. Et…

    Il ne restait donc plus que Dominique dans la pièce, tenant immobile les pieds d’Hervé. Dominique et la fermière, dont il entendait les pas se rapprocher dans son dos. Et quand il se rendit compte que quelque chose clochait, quand il comprit que deux personnes tombant dans le coma en moins de cinq minutes n’était probablement pas un phénomène habituel, il voulut se retourner. Avant qu’il en ait le temps cependant, il sentit une masse aussi lourde que le monde s’abattre sur l’arrière de son crâne.

    C’est la dernière chose qu’il sentit avant le trou noir.

*

    Jerry ouvrit un œil. Doucement.

    Une odeur de vin lui emplissait les narines.

    Il ouvrit l’autre œil.

    Ce qu’il vit lui sembla d’abord être un mur blanc, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il était allongé et qu’il s’agissait en réalité du plafond.

    L’air était moite et humide. Comme celui d’une cave.

    Il voulut se redresser mais en était bien incapable. Malgré tous les efforts mentaux qu’il produisait pour bouger ses membres, ceux-ci ne décollaient pas d’un centimètre. Il tourna la tête vers sa main droite et c’est à ce moment-là que le brouillard qui nappait son esprit s’évapora et qu’il commença à prendre conscience de sa situation.

    Son poignet était entouré par un anneau en métal fixé à la table en bois sur laquelle il était allongé. Il colla son menton à sa poitrine pour regarder ses pieds : ils étaient eux aussi fixés à la table par de solides cercles d’aciers. Il était immobilisé sur ce qui semblait être une authentique machine de torture moyenâgeuse.

    Une vague de panique l’envahit soudain. Il se mit à se débattre et à hurler mais comme il ne parvenait qu’à se faire mal au dos, il tenta finalement de retrouver son calme en soufflant à grands coups.

    Il essayait désespérément de se rappeler comment il avait fait pour se retrouver ici, mais il y avait un trou dans sa mémoire qu’il était incapable de combler. Il se souvenait de la ferme, des oies autour de la voiture, de la table et du ragoût, de Camille Rambdour la péquenotte…

    — J’attendais votre réveil, Monsieur Robichaud, susurra justement la voix de la péquenotte, et dans l’esprit de Jerry se répéta comme un écho : Je vous attendais, Monsieur Bond…

    La fermière semblait être derrière lui. Il tendit le cou pour la regarder. À l’envers, il la vit adossée au mur en brique de la cave, tapotant sa paume de main gauche avec une batte de base-ball en regardant Jerry droit dans les yeux. Elle était seule. Où sont passés Hervé et Dom’ ? se demanda brièvement le patron de Robichaud foie, mais pour le moment il avait d’autres chats à fouetter. La batte de baseball, par exemple, était un problème qui semblait être placé au-dessus dans l’ordre des priorités.

    D’autant plus qu’elle était tâchée de sang…

    C’est une cinglée, elle a déjà tué les deux autres et il ne reste plus que moi, pensa-t-il.

    La voix de Camille Rambdour s’éleva de nouveau, mais elle n’avait plus rien à voir avec celle de l’hôte aimable et conviviale (voire naïve et complètement cruche) qui les avait accueillis tout à l’heure. La voix était à la fois dure et moqueuse. Jerry crut même y percevoir ce qui ressemblait à une pointe de jubilation.

    — Alors mon vieux Jerry, qu’est-ce que ça fait d’être ligoté et d’attendre son heure ? Comme… disons… une oie ? Une oie qui doit attendre sagement qu’on vienne la gaver…

    Jerry ne voulait pas répondre. Il avait peur et savait que la moindre gaffe pouvait coûter la vie face à un psychopathe (et Camille Rambdour relevait visiblement de cette catégorie). En chef d’entreprise, il savait analyser les situations froidement. Cela ne l’empêcha toutefois pas de dire quelque chose d’idiot.

    — Si vous voulez négocier les prix du contrat, nous pouvons discuter Camille…

    La fermière se mit soudainement à rire, d’un rire franc et joyeux, mais redevint presque aussitôt sérieuse et menaçante.

    — Tu peux te le mettre où je pense ton contrat de merde ! Tu crois que je t’ai fait venir ici pour te vendre mes oies ? Tu crois sincèrement que c’est la raison de toute cette mascarade ?

    Camille Rambdour se mit à faire les cent pas dans la pièce, tournant autour de la table où était attaché Jerry comme un guépard autour de sa proie. Soudain, dans un excès de rage incompréhensible, elle prit une bouteille de vin dans les alvéoles et la balança sur le coin de la table où elle vint exploser dans un fracas monumental en faisant sursauter l’homme qui y était attaché. Le pantalon en velours de Jerry fut aspergé et du vin dégoulina sur le sol poussiéreux. La folle avait certainement dû en casser une autre avant son réveil, ce qui expliquait l’odeur de vinasse qui régnait sur les lieux…

    — On dirait que TOI tu ne te rappelles pas de moi ! se mit à crier Camille. Mais MOI, MOI je me rappelle de toi ! Comment pourrais-je t’oublier ? Comment, après ce que tu m’as fait ? Ah forcément, je n’étais qu’une petite fillette de neuf ans et toi un jeune businessman prometteur, qui rêvait de pouvoir et de renommée… Et mes rêves à moi ? Ma vie, tu y as pensé ?

    — Camille, je vous en prie. Soyons raisonnables. Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler…

    — Ah oui ? Et ben je vais te rafraîchir la mémoire moi. Je vais te raconter une petite histoire qui s’est passée quand j’étais encore une petite fille…

    Et Camille Rambdour se mit à raconter.

*

    « C’est l’histoire d’une petite fille de sept ans, moi, qui a grandi dans un village de campagne ne dépassant pas les 150 habitants. La moyenne d’âge de mon bled était de 58 ans. Autant te dire tout de suite que j’étais la plus jeune du village, presque la seule enfant d’ailleurs. Pour aller à l’école, il fallait que j’aille à 9km de là. Mes parents m’y conduisaient tous les matins et venaient m’y rechercher tous les soirs en voiture. C’est là-bas que je me suis fait mes seules amies. Mais le week-end et pendant les vacances, je ne pouvais pas les voir, car mes parents ne voulaient pas me conduire. Ils n’en avaient de toute façon pas le temps.

    Papa était menuisier et Maman avait un problème à la jambe qui l’empêchait d’avoir un travail. Papa travaillait à la maison, dans son atelier, et Maman s’occupait du ménage, du jardin et du reste. C’est elle aussi qui s’occupait de nos oies. Mais moi, qui s’occupait de moi ? Personne.

    Imagine-moi un peu, Jerry, j’étais la seule enfant dans un village de vieux. Que pouvais-je faire à part me tourner les pouces à longueur de journée ? La télévision ne captait presque pas et je ne faisais donc que m’ennuyer, jouant toute seule jusqu’à ce que j’en ai marre et que je ne m’arrête. A partir de là, j’attendais : je m’asseyais dans la rue et je regardais ce qui se passait. La plupart du temps il ne se passait rien, mais quelquefois j’avais droit à des bagarres à la sortie du bistrot (qui a d’ailleurs disparu aujourd’hui, comme la plupart des petits troquets de village) ou à des querelles de bonne femme à propos de bottes d’oignons ou de radis. C’était le pied quoi.

    Mais un beau jour, mon père m’a appelée tandis que j’attendais dehors, assise dans la poussière du trottoir à regarder des chats qui se tournaient autour. Je l’ai suivi dans son atelier et c’est là qu’il m’a dit :

    « J’ai une surprise pour toi, Camille ! »

    Je n’avais pas l’habitude d’entendre une chose pareille, crois-moi. Il a vu mon étonnement et s’est mis à rire, jusqu’à ce qu’une quinte de toux vienne lui arracher les poumons. Il mourrait d’ailleurs d’un cancer quelques années plus tard, mais ça il ne le savait pas encore et moi non plus. Devant nous, il y avait l’armoire qu’il était en train de construire, pas encore vernie mais déjà en forme. Il l’a ouverte de manière triomphale et c’est alors que j’ai vu Suzie pour la première fois.

    Dès le premier regard, j’ai su que la fin de mon ennui était arrivée. C’était un oison, une petite oie encore jaune qui ouvrait son bec en couinant. Elle me regardait avec ses grands yeux, le visage rempli de promesses. Je l’ai prise dans mes bras et me suis mise à la caresser. J’étais tellement heureuse que j’en ai un peu pleuré.

    En s’allumant une cigarette, mon père m’a expliqué qu’il l’avait prise au père Delattre, un voisin, pour rendre service. Ce dernier était un fermier en retraite qui avait encore deux oies dont il s’occupait, Maurice le mâle et Margarette la femelle. Il ne voulait plus de nouvelles oies mais continuait de s’occuper de ces deux-là, « pour se garder en forme » disait-il. Afin d’éviter d’avoir des oisons, lui et sa femme mangeaient les œufs. Seulement, il avait dû en oublier un, car un beau jour il avait vu une petite oie à peine sortie qui gambadait sur sa pelouse, suivie de près par ses parents. C’était Suzie.

    Il l’avait proposée autour de lui et mon père, qui était un bon ami et qui avait déjà un élevage à la maison, avait accepté de la prendre en se disant que cela me ferait un peu de distraction. Il ne croyait pas si bien dire : j’ai vécu avec Suzie les plus beaux moments de ma vie.

    Une oie n’est pas faite pour être domestiquée, je le sais, mais Suzie n’était pas une oie ordinaire : elle me suivait partout sans que jamais je ne lui demande quoi que ce soit. Au début, je me disais que c’était parce qu’elle était encore jeune et avait besoin de repères. Mais même en grandissant, quand elle a atteint l’âge de quatre mois et que ses plumes sont devenues blanches, elle a continué de rester à mes côtés en permanence. Je lui avais aménagé une petite cabane remplie de paille au fond de notre jardin, mais elle n’y allait presque jamais, seulement le soir pour dormir. Crois-moi si tu veux mais je ne l’ai jamais vue se rendre dans la basse-cour avec les autres de son espèce. Elle était bien mieux avec moi.

    Je passais donc mes journées à ses côtés, si bien que tout le village me surnommait bientôt « la petite fille à l’oie ». Nous allions nous balader dans les champs et nous arrêtions de temps à autre pour discuter. Je lui racontais ma vie, mes aventures à l’école, les disputes de la maison, les garçons dont j’étais amoureuse, les notes que j’avais eues… et elle m’écoutait, comme aucun humain ne savait le faire. Elle est vite devenue ma meilleure amie. Ma seule véritable amie, d’ailleurs. Quand j’étais triste, je la mettais sur mes genoux et je pleurais en la serrant dans mes bras. Quand j’étais heureuse je dansais avec elle sur la pelouse. Nous passions nos journées à jouer ensemble et à rire. Suzie me rendait plus heureuse qu’aucun homme ne le ferait jamais.

    Et puis est arrivé l’hiver 1988, l’hiver de mes neuf ans. Les affaires n’avaient pas très bien marché pour mon père cette année-là et nous étions, d’après ce que j’ai compris, endettés jusqu’au cou. C’était une période sombre. J’entendais mes parents parler le soir dans la cuisine, alors qu’ils pensaient que je jouais dehors. Ma mère pleurait souvent et mon père s’énervait. Il tapait sur les murs et un jour il a même éclaté une chaise contre la table.

    J’ai parlé de tout ça avec Suzie, bien sûr, et elle m’a réconfortée. J’ai pleuré dans ses plumes pendant longtemps, essayant d’oublier les soucis de la maison.

    Et c’est là que tu es entré en scène, Jerry. Le village de Ferrières te dit-il encore quelque chose ? »

    Jerry ferma les yeux. Le nom lui disait en effet quelque chose mais il n’arrivait pas à l’associer à un souvenir. Peut-être qu’en y réfléchissant posément il serait capable de se rappeler, mais pour le moment, lié à une table de torture avec une folle qui lui tournait autour en débitant des sornettes, et qui risquait à tout moment de lui balancer une bouteille de Bergerac à la figure, il en était tout bonnement incapable. Avant qu’il ait eu le temps de répondre quoi que ce soit (et peut-être était-ce mieux ainsi), Camille Rambdour reprit son histoire de sa voix hystérique.

    « Le jour du 10 novembre, tu es arrivé dans ta belle voiture décapotable au village et tu t’es garé devant chez nous. Il neigeait depuis trois jours et j’avais fait un bonhomme de neige devant la maison. J’étais sur le trottoir avec Suzie ce jour-là et je t’ai vu sortir de la voiture pour toquer à notre porte. Mon père t’a ouvert, vous avez discuté une minute et il t’a fait rentrer. Je n’ai pas su ce que vous vous êtes dit mais quand tu as franchi le pas de la porte, Suzie s’est mise à cacarder comme si on venait de lui allumer un feu sous les plumes. Avec son cou, elle m’a indiqué la maison tout en battant des ailes. Je ne l’avais jamais vue dans un état pareil, c’est pourquoi j’ai décidé d’aller écouter ce qui se passait. J’ai pris Suzie dans mes bras et me suis dirigée vers le portail menant au jardin. Après avoir longé le mur et fait le tour de la maison, je me suis arrêtée en dessous de la fenêtre de la cuisine, d’où provenaient les voix. Je ne pourrais pas rapporter mot pour mot la conversation que vous teniez, mais c’était à peu près ça :

    Mon père disait : « Je ne descendrai pas en dessous de 1000 francs pour mes oies. » Et puis je t’ai entendu lui répondre. « Ça va pour 1000 francs mais ça dépend de combien vous pouvez m’en procurer ? ». « J’en ai 39 » qu’il a dit.

    Pendant un moment, je n’ai plus rien entendu, mais tu as fini par reprendre :

    « Ça m’embête Monsieur Rambdour… Je ne signe normalement pas de contrats pour un élevage de moins de 40 têtes… »

    C’est là que ma mère est intervenue.

    « Nous avons bien une oie en plus mais elle est à la petite. Ce serait dur pour elle si on la lui enlevait… »

    Et tu te rappelles de ce que tu lui as répondu Jerry ? »

    Jerry ne s’en rappelait pas, non. Mais il pouvait en revanche tout à fait s’imaginer le genre de réponse il avait dû donner.

    « Je fais ça pour vous aider, Mr et Mme Rambdour. À vous de savoir ce que vous voulez maintenant. Votre fille serait-elle plus heureuse de se retrouver à la rue parce que vous avez des dettes impayées ? Je ne prendrai aucune de vos oies si vous ne m’en procurez pas au moins 40. »

    Réponse même de l’homme d’affaire égoïste, du trouduc qui ne pense qu’à sa carrière et qui se fiche éperdument d’enlever la seule amie d’une fillette à qui il n’a même pas dit bonjour en arrivant.

    Mon père a accepté. Et c’est ainsi qu’on m’a pris ma meilleure amie. C’est ainsi qu’est partie Suzie.

    Le lendemain, tu es venu accompagné d’un de tes employés et tu as fait monter l’élevage dans un camion. Tu comptais les oies une par une tandis qu’elles rentraient dans le véhicule de la mort. Lorsque la dernière fut passée, tu t’es approché de mon père et tu lui as dit: « Il me semble que nous avions convenu pour 40 oies, non ? »

    Mon père, qui n’était pas un mauvais bougre, avait essayé d’épargner Suzie en pensant que tu ne verrais pas la différence entre 39 oies et 40 oies. Il a lâché un grand soupir et s’est dirigé en baissant la tête vers le jardin, d’où je l’espionnais par-dessus la barrière. Il a ouvert le portail et s’est approché de moi et de Suzie. Je pleurais. Je me suis mise à genoux et l’ai supplié de ne pas faire ça. Je lui ai dit que je ferais tout ce qu’il voudrait. Mais mon père ne m’a pas écouté : il s’est contenté de me regarder tristement et m’a dit d’une voix éteinte : « je n’ai pas le choix ». C’est alors que je me suis mise à crier de rage. Il m’a donné une claque qui est restée gravée sur ma joue pendant une semaine et s’est emparé en force de Suzie. Elle hurlait à la mort et perdait des ailes en se débattant. Tandis qu’il se mettait subitement à pleuvoir à verse, mon père a disparu derrière la maison et a jeté Suzie dans le camion avec les autres oies qui jacassaient. Tu te rappelles avoir ri, Jerry ? Tu te rappelles le sourire que tu avais ?

    Suzie m’a regardée, jusqu’à ce que tu refermes les portières, et m’a lancé un dernier cri d’adieu qui m’a fait fondre en larmes. Puis, tu as glissé une liasse de billets dans la poche de chemise de mon père et tu es parti avec ton employé en ricanant. C’est toujours comme ça que vous faites, les gens de ton espèce, non ? Glisser des billets, toujours des billets, et agir en toute impunité comme si l’argent et vos costards haute couture allaient vous offrir votre place au paradis. Je suis resté assise sur le trottoir à pleurer sous la pluie, jusqu’à ce que ma mère vienne me traîner de force à l’intérieur.

    Après ça, je n’ai plus adressé la parole à mes parents pendant au moins deux mois. Mais dans le fond de mon cœur, ce n’était pas à eux que j’en voulais, mais à toi. Mon père avait essayé d’épargner Suzie bien que ça n’ait pas marché. Il n’était pas un homme méchant. Toi en revanche, tu es un véritable monstre. Tu prenais du plaisir à me voir pleurer. »

    Jerry essaya d’intervenir.

    — Mais non, Camille, je vous assure. Je ne prendrai jamais de plaisir à voir pleurer une enfant…

    Pourtant maintenant il se rappelait. Il se rappelait même très bien cette fillette qui pleurait en serrant son oie contre elle. Et effectivement, il avait pris à l’époque un plaisir mesquin à la lui enlever et à la voir pleurer. Il avait même ri une fois dans le camion, en route pour la zone de gavage. À vrai dire, il en avait un peu honte aujourd’hui, mais Dieu savait que ce n’était ni le lieu ni le moment pour les confessions.

    — Tais-toi, répondit simplement Camille.

    Puis elle reprit.

    « Je suis allé voir le vieux Delattre, celui qui avait donné Suzie à mon père. Comme il était ancien fermier et qu’il avait élevé des oies toute sa vie, je pensais qu’il pourrait m’expliquer ce qui leur arrive une fois qu’elles rentrent dans le camion. Il avait eu vent de l’histoire bien entendu, comme tout le village, et c’est avec une pitié non dissimulée qu’il m’a accueillie chez lui. Il m’a servi un lait-menthe dans sa cuisine et s’est assis à côté de moi en fumant la pipe.

    « Tu y tenais vraiment à ton oie, hein ? » qu’il m’a dit et je lui ai dit que oui, j’y tenais beaucoup. Je lui ai ensuite demandé ce que je voulais savoir. « Qu’est-ce qui va lui arriver à Suzie ? ». Il m’a regardée tristement pendant un temps qui m’a paru durer des siècles. Puis, il a dit d’une voix cassée :

    « Ton papa préférerait sans doute que je ne te raconte pas la vérité, mais je t’aime bien petite, et je pense que j’ai le devoir de te mettre au courant. Tu le sauras bien un jour de toute manière. »

    C’est alors qu’il m’a raconté ce que les gens de ton espèce faisaient des oies. Il m’a expliqué comme vous les entassiez dans des hangars où elles ne pouvaient même pas étendre leurs ailes, comme ensuite vous les gaviez en leur mettant un entonnoir dans la gorge jusqu’à ce qu’elles n’en puissent plus. Il m’a aussi raconté les abattoirs, le sang partout et les animaux agonisants sans que personne ne s’en occupe. Il m’a même montré des photos qu’il avait prises là-bas quand, plus jeune, il s’occupait de l’abattage de ses bêtes… C’était horrible. »

    Jerry crut entendre des cris qui semblaient provenir de quelque part au-dessus. On aurait dit la voix de Hervé. Oh bordel de merde, mais où sont-ils ? Qu’est-ce que la péquenotte a prévu de leur faire à eux ? Et surtout qu’a-t-elle prévu de me faire à moi ? Camille Rambdour, qui s’était arrêtée de tourner autour de la table pour regarder sa victime droit dans les yeux, continua.

    « C’est ce jour-là, il y a 22 ans, que je me suis fait la promesse de venger Suzie. Et aujourd’hui que je vais enfin pouvoir tenir parole.

    J’ai élaboré mon plan méticuleusement, pour être sûre que tout réussisse. Retrouver ta trace n’a pas été très difficile étant donné que ta petite boîte est devenue l’un des plus gros producteurs de foie gras du pays. J’ai économisé pour acheter cette ferme et, puisque nous sommes à plus de 8 kilomètres de toute habitation, personne ne peut t’entendre crier. Je t’ai ensuite contacté par courrier pour t’amener ici. Je savais que tu viendrais car toi et tes amis de Robichaud foie aimez bien de temps en temps aller escroquer les jeunes agriculteurs un peu naïfs… Ma lettre bidon ne pouvait que vous attirer chez moi. J’ai mis du somnifère dans le vin pour me simplifier la tâche et ai assommé ton copain Dominique à l’aide de ça (elle désigna du doigt la batte ensanglantée appuyée contre le mur). Les deux autres sont ligotés dans la grange, je ne sais pas encore ce que je vais en faire… Sûrement me débarrasser d’eux proprement si je ne veux pas d’ennui. Mais peu importe, c’est surtout toi que je voulais, car c’est toi qui as torturé ma Suzie, toi qui l’as tuée pour la manger sur des toasts le soir de Noël.

    Tu es prêt à passer de l’autre côté, Jerry ? À voir ce que ça fait de se faire gaver puis d’agoniser dans le sang sans que personne ne vienne t’abattre ? Dans quelques instants, tu me supplieras pour que je te tue. Mais bien entendu, il en sera hors de question. »

    Jerry, qui avait réussi jusque-là à garder un calme superficiel, se mit à paniquer. Des larmes dégoulinèrent de ses yeux vers ses oreilles.

    — Non, je vous en supplie, Camille ! Je n’ai jamais voulu vous faire de mal ! Ne me faites rien, je vous en prie !

    Mais Camille était déjà partie dans une pièce adjacente et il l’entendait fouiller dans ce qui devait être une malle.

    — Camille, s’il vous plaît ! Je vous donnerai tout ce que vous voudrez ! Je peux vous verser de quoi vivre riche toute votre vie !

    Elle revint dans la pièce en tenant d’une main un sac rempli d’une matière de consistance graisseuse qui faisait penser à de la pâtée pour chien, et de l’autre un énorme entonnoir au bout duquel pendait un bout de tuyau. Elle posa le tout par terre et repartit dans l’autre pièce. Quand elle revint, elle tenait cette fois une scie à la main.

    — Non, ne me coupez pas en morceau Camille, je vous en conjure !

    La fermière se mit à rire à gorge déployée. Un rire de folle, pensa Jerry.

    — Ce n’est pas pour toi la scie. Si tu savais ce qui t’attend, je crois que tu préférerais être coupé en rondelle.

    Elle s’approcha des chevilles de Jerry et, pendant une atroce seconde, ce dernier crut qu’elle allait malgré tout lui couper les pieds. Elle coupa en effet des pieds mais pas les siens, ceux de la table.

    — Pourquoi faites-vous ça ? demanda-t-il.

    — Pour que tu sois un peu plus vertical.

    Après avoir scié les deux pieds, elle posa le côté de la table directement sur le sol et jeta les deux bouts de bois dans un coin. En tendant les orteils, Jerry arrivait maintenant à effleurer le sol, mais la position mi-verticale mi-horizontale n’était pas forcément plus confortable que la précédente.

    Camille Rambdour s’approcha du sac en plastique rempli de pâté étrange et l’ouvrit avec les dents. Puis, elle prit l’entonnoir et c’est là que Jerry commença à comprendre ce que la folle avait derrière la tête.

    Elle remplit l’entonnoir de la matière graisseuse dont Jerry ignorait le nom et le porta jusqu’à son épaule.

    — Tu vas te régaler mon gros ! dit-elle en riant.

    Jerry pleurait maintenant à flots.

    — Ouvre la bouche ! lui ordonna Camille.

    — Non ! NON ! hurla Jerry en réponse.

    Il sentit alors une lame piquer sa poitrine.

    — T’es sûr que tu veux pas ouvrir la bouche ?

    — Camille, lâchez ce couteau !

    — OUVRE LA BOUCHE !

    Elle leva l’entonnoir en le maintenant appuyé contre sa poitrine et en approcha le bec de la bouche toujours fermée de Jerry, si fermée qu’on n’en distinguait même pas les lèvres. Camille planta alors son couteau dans l’aine du patron de Robichaud foie puis le laissa tomber par terre. Jerry sentit le sang imbiber sa chemise petit à petit mais il n’avait pas très mal et estima donc que la blessure devait être superficielle. Néanmoins, le vrai problème n’était pas là car désormais Camille Rambdour se mettait à lui pincer le nez de sa main libre, l’obligeant à respirer par la bouche. Il tenta au début d’inhaler en décollant à peine les lèvres mais la fermière finit par enfoncer de force le tuyau dans sa bouche, emportant au passage une dent, avant d’appuyer sur ses joues afin que ses lèvres épousent parfaitement la forme du tube. Puis, la psychopathe commença à enfoncer ce dernier de plus en plus profondément, lentement, jusqu’à ce que finalement le serpent de caoutchouc qui explorait la gorge de Jerry atteigne l’œsophage. L’homme d’affaire fut alors pris de violents hauts-le cœur.

    — a é o ir ! réussit-il à dire.

    Mais son bourreau ne semblait même plus l’écouter : un sourire de satisfaction était scotché sur ses lèvres et ses yeux pétillaient de bonheur. Encore une fois, Jerry eut le temps de penser : mon dieu, elle est cinglée, avant de sentir l’espèce de pâté gluant passer dans le tuyau et atteindre son œsophage. C’est à ce moment-là qu’il vomit, mais étant donné sa position et ce qui obstruait sa gorge, rien ne sortit de sa bouche. Il sentit le goût acide de la gerbe se mélanger à la matière graisseuse qui coulait dans sa trachée, lui brûlant l’œsophage, puis vomit à nouveau intérieurement.

    Le gros entonnoir qu’il avait devant les yeux l’empêchait de voir ce que fabriquait la péquenotte, mais il supposait qu’elle poussait la matière graisseuse dans le tuyau à l’aide d’un objet fin, une baguette par exemple. Et il avait raison, Camille Rambdour se servait d’une petite branche de noisetier pour faire pénétrer le pâté jusque dans l’œsophage de Jerry. C’était en réalité de la graisse végétale, comme celle que l’on accroche près des nichoirs à oiseaux pour qu’ils puissent se nourrir en hiver, coupée avec de l’eau pour être plus liquide. De toute manière, Jerry ne sentait pas le goût : ça aurait très bien pu être du foie gras qu’il ne l’aurait pas remarqué.

    Sa tête était maintenue en arrière par la main gauche de Camille et même s’il essayait encore de hurler, il en était de moins en moins capable. Surtout, il avait de plus en plus de mal à respirer car toute sa trachée allait bientôt être bouchée par la consistance horrible que la fermière lui faisait avaler. Il était en train de se faire gaver comme une oie, comme les milliers d’oies que Robichaud foie gavait chaque année. Pendant un instant très bref, il se sentit honteux, coupable d’infliger ça à tous ces pauvres êtres vivants. Puis, il oublia ces pensées de défenseurs des animaux à la noix.

    Jerry Robichaud se surprit lui-même à garder malgré son insoutenable situation un sens de l’humour dont il ne se serait jamais cru capable. Il pensa : J’espère au moins qu’elle dégustera mon foie à Noël.

*

    Camille Rambdour, quant à elle, continuait inéluctablement de pousser la graisse de l’entonnoir jusque dans la gorge de Jerry. Elle n’avait pas prévu de le tuer au début, mais maintenant qu’elle était partie, elle ne savait pas si elle serait capable de s’arrêter. C’était tellement jouissif…

    Pour Suzie, pensa-t-elle. L’entonnoir était presque vidé dans la panse de l’homme qui avait tué cette dernière vingt ans plus tôt, mais il restait encore de la graisse dans le sac. Et trois sacs pleins dans la pièce à côté. Des gargarismes rauques sortaient de la bouche de Jerry Robichaud. Elle sourit.

    Laissant l’entonnoir dans la bouche du salaud sur la table de torture, elle sortit un paquet de cigarettes de sa poche de chemise et entreprit de monter l’escalier qui menait à la cuisine. Il faisait un temps superbe dehors. Elle sortit dans la cour et alluma la clope qu’elle avait au bec en regardant le ciel. Des cris d’hommes balayés par le vent se faisaient entendre en direction de la grange et des nuages cotonneux voguaient à l’est. L’un d’eux avait incontestablement la forme d’une oie, et Camille savait que c’était Suzie qui tout là-haut regardait sa vengeance si longtemps attendue. Elle hocha la tête dans sa direction, tira une dernière bouffée de tabac et écrasa le mégot dans un pot de fleur vide. Elle avait un travail à finir.

    Pour Suzie.

Pablo Behague

Nord, 2011

Mon livre à Remiremont

Bonjour à toutes et tous !

A partir de cette semaine, pour les Romarimontains, et plus largement pour les Vosgiens, mon roman « Les disparus de Darlon » est disponible à la Librairie Lire et Ecrire (à Remiremont, donc) ! 🙂

Pour ceux qui habitent plus loin, vous pouvez toujours demander à votre libraire de le commander (ou me contacter bien sûr !) …