Le bruit de l’eau et celui du vent

    Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le clapotis d’une rivière, ou le son que produit le souffle du vent lorsqu’il caresse les feuilles des arbres, nous sont à ce point agréables ? Pourquoi les apprécie-t-on tant, au point de les enregistrer pour en faire des cassettes de méditation ? Qu’est-ce qui explique un tel apaisement, lorsqu’ils nous envahissent l’âme et pénètrent nos cerveaux ?

    J’ai beaucoup réfléchi à cette question, au cours de ma longue et peu trépidante vie, peut-être parce que j’avais une prédisposition particulière à comprendre la réalité d’un tel phénomène ; phénomène qui m’a hanté depuis le plus jeune âge. Or, je crois que si le bruit de l’eau et celui du vent nous font autant de bien, c’est parce qu’ils nous permettent d’oublier quelques instants le silence ; ce silence froid et éternel, qui est l’essence même de nos vies, et le cœur de ce cosmos noir et vide au sein duquel nos âmes flottent sans but depuis la nuit des temps. Pour le dire autrement, je crois que le bruissement des feuilles et le clapotis des gouttes sur les rochers sont un pansement pour le cerveau humain, colmatant la brèche qui permettrait sinon à sa conscience de fuir son illusoire bonheur terrestre pour atteindre une réalité qu’il préfère indubitablement ne jamais connaître. Le silence est angoissant, ne trouvez-vous pas ? Il est angoissant car il nous confronte à la creuse réalité de nos vies, au néant glaçant dans lequel nous nageons tous – ou plutôt nous débattons – jour après jour avec moult éclats. Ce cosmos… Ce cosmos que l’on croit explorer en envoyant des fusées dans le ciel et des satellites en orbite, mais qui en réalité se trouve aussi au fond de nos cœurs, comme en chaque chose. Tout n’est que rien, j’en ai la certitude maintenant, même si notre perception parvient à produire des images et des sons qui nous font imaginer le contraire. Ces sensations recouvrant le réel nous font croire à l’existence d’un monde vivable… et plus mensonger encore, à l’existence d’un monde heureux.

    Le silence, au contraire, est une allégorie de notre existence vide. Voilà pourquoi il nous effraye, et voilà pourquoi on le fuit en permanence comme la peste. Pourtant, me direz-vous, nous sommes nombreux à revendiquer haut et fort aimer le silence… Ce n’est dans les faits que rarement le cas, car ce que nous appelons silence n’est qu’une atmosphère dans laquelle les bruits des voitures et des klaxons – ou ceux des bombes et des coups de feu – sont remplacés par le gazouillis des oiseaux et le froissement de l’herbe – par le bruit de l’eau et celui du vent. Nous aimons le caractère reposant de la campagne, qui soulage nos âmes aspirées dans le tourbillon illusoire de la vie terrestre, mais ce n’est pas le silence qu’on y trouve en définitive ; seulement un bruit de fond plus régulier et moins agressif, qui suffit à nous faire oublier le vide qui nous gouverne. L’être humain parait donc avoir besoin d’un juste milieu, qui le place en un endroit où il peut à la fois oublier la course effrénée dans laquelle ses semblables l’ont traîné, et oublier le silence écœurant de ce cosmos dans laquelle autre chose l’a traîné, et le traîne chaque jour davantage. Car nous n’entendons pas le silence en tant que tel, comme quelque chose qui aurait en soi une existence, mais plutôt comme tout ce qu’il n’est pas ; en se confrontant au silence, on perçoit les milliards de rires qu’il étouffe, les milliards de voix qu’il étrangle, les enfants dont il coud la bouche et tous les derniers râles des mourants qu’il est venu recouvrir de sa substance moite.

    On m’objectera encore, sans doute, que certains épisodes de l’existence humaine sont nappés de silence, et que pourtant ils demeurent des moments agréables. Un randonneur un jour, qui me rencontrait à mon spot habituel – cette souche sur laquelle je passe toutes mes journées et parfois mes nuits, au bord d’un petit ruisseau que balaye le vent d’Ouest – m’a ainsi expliqué que tout le monde adorait la neige, alors que les paysages enneigés avaient pourtant la réputation d’engendrer des atmosphères insonores. Je dois dire que sa remarque m’a aiguillé l’esprit, et que j’y ai réfléchi durant les jours suivants avec une véritable ardeur. Mais j’en suis venu à la conclusion suivante. Tout d’abord, il est faux de dire que tout le monde est à son aise dans un paysage entièrement blanc ; j’ai pour ma part toujours détesté cela. Ensuite et surtout, je crois que si beaucoup d’entre nous apprécions les ballades dans la neige, c’est parce que le silence, encore une fois, n’y est pas total. Le silence est réel, certes, lorsque nous sommes immobiles au cœur de la forêt. Mais il suffit de faire un pas pour que crisse la neige sous nos chaussures, nous libérant alors du néant cosmique dans lequel notre esprit était en train de sombrer la seconde précédente. Le silence est trop facilement brisable pour qu’il nous effraie, et nous avons au contraire, lorsque nous évoluons dans la neige, un sentiment de contrôle sur le monde qui nous permet de mieux encore nous baigner de nos illusions d’existence. Enfin, et pour conclure sur cette histoire de neige, je crois qu’elle nous apaise précisément en raison de sa couleur… Car elle est blanche, et nous offre provisoirement l’impression d’être nappés dans le linge de Dieu ; d’avoir en quelque sorte un destin divin sur ce caillou qui tourne en rond. Tout cela, inutile de le préciser, est une vulgaire chimère. Pour que nous comprenions l’essence fondamentale de nos vies, peut-être aurait-il fallu que la neige qui tombe sur nos têtes soit noire, tel le linceul sombre et corrompu de ce cosmos dans lequel nous sommes enveloppés, enfermés, crucifiés pour toujours. Mais la fumée de nos fantasmes, bien sûr, nous cache les yeux, tout comme cette neige immaculée nous donne le sentiment d’avoir un sens à donner à nos vies futiles. Si elle avait été noire, au moins aurions-nous pu percevoir que notre monde n’était pas dans la main d’un quelconque Dieu, mais plutôt dans celle de son antithèse, que je ne ferais pas l’affront d’oser appeler par un nom aussi ridicule que Satan. Une neige noire, peut-être, nous ferait comprendre en tombant dans nos mains que le monde est un cercueil, à sa façon, dont le couvercle est trop solidement cloué pour être un jour ouvert.

    Mais nous nous contentons d’écouter le bruit de l’eau et celui du vent, pour oublier le néant. Nous nous contentons de nous sourire les uns les autres, tout en nous détestant parfois, mais c’est bien là le seul moyen que nous avons trouvé pour ne pas perdre totalement pied dans ce grand vide qui nous aspire mais que nous ne voyons pas ; préférant nous cacher les yeux comme des enfants. Le silence est effrayant, et je conclurai en vous donnant un dernier exemple : celui des profondeurs océanes. Il ne s’y trouve là-bas aucun bruit, aucun son ; de l’eau certes à foison mais muette, et absolument aucun vent pour la rendre vivante et sonore. Il ne s’y trouve non plus aucune blancheur ; seulement une obscurité de plus en plus impénétrable avec la profondeur, et une pression qui nous étouffe. Je crois que les abysses sous-marins sont sur la terre l’endroit le plus représentatif de l’univers qui est le nôtre. Ils sont froids, noirs, et vides. L’être humain là-bas y succombe dans un silence inviolable, loin du regard de ses pitoyables semblables et loin des futilités du monde d’en haut. Il est confronté à la vie à son état brut, loin du mirage que son esprit a forgé pour être capable de rendre son existence supportable. Nous sommes là-bas inutiles, faibles et… noyés au sens propre comme au figuré. Et si nous nous noyons en ces lieux, nous le faisons aussi chaque jour dans le cosmos qui enveloppe nos âmes.

    Je crois que je pourrais encore disserter mentalement pendant des heures sur ce sujet, mais je n’ai malheureusement plus le temps pour cela. Moi, celui qu’au village on surnomme « le soucheux » en raison de l’endroit où je passe mes journées – cette parcelle d’herbe balayée par le vent au bord du ruisseau –, je m’apprête à mourir. J’ai senti ce matin que cette journée serait ma dernière. Certains seraient heureux d’avoir vécu aussi longtemps que moi, 93 ans, mais je sais pour ma part trop de choses pour me réjouir de quoi que ce soit. L’âge aussi n’est qu’une illusion quand l’éternel s’apprête à vous tirer à lui, dans le noir impénétrable du cercueil qui a toujours été le vôtre, et que jamais vous n’avez été capable de briser même si vos sens avaient pu vous le laisser bêtement croire. Le bruit de l’eau et celui du ventLe bruit de l’eau et celui du vent… Voilà les seuls médicaments qui pouvaient encore m’être utiles durant ces dernières années de maladies. Voilà mes sédatifs pour ne pas souffrir davantage. J’ai toujours refusé qu’on m’emmène à l’hôpital, de peur d’y trouver, au cœur des longues nuits solitaires, ce silence qui m’obsède, me révulse, me terrifie. Les gens au village s’inquiétaient pour moi, et me demandaient constamment pourquoi, à mon âge, je m’obstinais à aller quotidiennement m’asseoir sur cette souche pourrie, seul, même au cœur des journées les plus froides de l’hiver. Je vais écouter le bruit de l’eau et celui du vent, leur répondais-je systématiquement. Que pouvais-je trouver de mieux ? Ils me prennent pour un fou, mais eux aussi verront un jour ce qu’il en est, lorsque leurs bruits de l’eau à eux, leurs mirages quels qu’ils soient, s’évaporeront en mille atomes dans le cosmos… quand le silence recouvrira leurs vies, comme il finit par recouvrir toute chose.

    Le vent siffle dans mon oreille droite, et il fait bruisser les feuilles des aulnes au-dessus de ma tête. L’eau clapote dans mon oreille gauche, quoi que faiblement en raison de la glace qui recouvre le ruisseau. Mais devant moi… Oui, devant moi, tandis que je sens la vie me quitter et avec elle tous ses rêves inutiles, j’aperçois un long tunnel qui m’aspire à lui. On m’avait dit qu’il s’y trouvait au fond de la lumière. Je n’y ai jamais cru une seule seconde. Il ne s’y trouve en réalité qu’une nuit noire et froide, dépourvue d’étoiles, dans laquelle je sombre ; dans laquelle nous sombrons tous…

    Et le bruit de l’eau s’estompe.

    Et celui du vent s’étouffe.

    Ils n’étaient que des illusions, comme nous l’avons tous été dans cet univers.

    Ils savaient pourtant nous faire croire à quelque chose de beau et de poétique, nous laisser rêver à un destin divin ; presque à un sens quelque part dans cette dimension effroyable. Ce n’était qu’un leurre, mais ce leurre m’a permis de supporter toutes ces longues années.

    Il n’y a rien. Il n’y a jamais rien eu d’autre que ce vide abyssal dans lequel nous flottons, quoi que puissent en dire nos sens trompeurs.

    Ce cosmos avait toujours été là, par-delà toute chose, nous attendant pour l’éternité derrière nos impostures. Nous y sommes tous réduits, aujourd’hui je le sais, les morts comme les vivants, inéluctablement.

    Et quand s’estompent le bruit de l’eau et celui du vent…

    Ne demeure plus que… le silence.

    Un silence que même mes hurlements ne parviennent pas à briser.

Pablo Behague

Vosges, Février 2021

me

Image de Greg Rakozy

Un samedi de novembre

    Il ouvrit l’œil gauche.

    Des fleurs dansaient devant lui, et la vision de leurs couleurs chatoyantes et mal accordées lui provoqua un relent nauséeux. C’étaient celles de l’immonde tapisserie de grand-mère qui recouvrait l’un des murs du petit appartement d’étudiant qu’il louait. Sur sa table de chevet, la lumière tamisée émanant de la fenêtre éclairait un tas de mouchoirs, de toute évidence usagés, et il prit soudainement conscience de la situation gênante au sein de laquelle il émergeait.

    Il ouvrit l’œil droit et, au prix d’un effort surhumain, se redressa contre son oreiller. La pièce tanguait et son cœur battait dans son crâne telle une masse s’y abattant à n’en plus finir. Un seau au pied du lit, rempli d’un liquide grumeleux, lui fit comprendre qu’il avait vomi durant la nuit. Comment avait-il fait pour rentrer chez lui ? Il n’avait strictement aucun souvenir depuis ce moment où il avait rejoint les autres sur la terrasse du bar, en fin d’après-midi. En se concentrant, peut-être aurait-il pu réunir quelques obscures images mentales de la soirée de la veille, mais il régnait dans l’immeuble un étrange bruit de fond irrégulier – un glougloutement entêtant probablement produit par la tuyauterie – qui obnubilait chacune de ses pensées.

    En parcourant la pièce du regard, il constata que ses vêtements y étaient éparpillés aux quatre coins, comme si avant de se coucher il s’y était déshabillé en titubant d’un bout à l’autre. Juste à gauche de son bureau, sur la tapisserie du mur en face de lui – qui était blanche celle-là, quoi que fort sale par endroits – il remarqua également une tâche d’humidité. Ses contours faisaient vaguement penser à un visage sans sourire et il se demanda comment il avait bien pu faire pour asperger le mur ainsi. Avait-il, en raison de son ivresse, renversé un verre en rentrant chez lui ?

    Posant un pied sur le plancher glacial, il en trouva en tout cas un posé sur le bureau. C’était un grand verre à pied en forme de Graal, une pinte de bière, dont la marque inscrite en noir sur le contour, d’une calligraphie moyenâgeuse, était à moitié effacée et ne permettait plus de déceler que quelques lettres distantes l’une de l’autre. L’avait-il volé dans un bar ? Cela n’aurait pas été fort étonnant de sa part. Ce qui l’était davantage, en revanche, c’était la couleur de ce qu’il contenait. Le récipient en verre était en effet rempli jusqu’à mi-hauteur d’un liquide rouge pâle, presque rosâtre ; de la couleur d’une bière de type kriek, mais il détestait ça et n’en prenait jamais d’habitude. Cependant, ce n’était pas non plus dans ses habitudes de boire jusqu’à en perdre tout souvenir, alors…

    Après s’être levé et s’être laborieusement mis en marche vers le bureau, il s’interrompit subitement au milieu de la pièce en se rendant compte qu’il se trouvait à côté du verre deux autres objets qui n’avaient rien à faire là : un briquet aux motifs psychédéliques multicolores et un rouge à lèvres à moitié sorti. Il se secoua la tête vigoureusement ; ce qui ne lui fit en aucune façon retrouver la mémoire mais accentua en revanche pendant quelques secondes les spasmes qu’il ressentait dans les tempes. En se penchant au-dessus du verre et en le reniflant, il constata que le liquide rosâtre n’avait strictement aucune odeur. Il décida d’aller le jeter à l’égout.

    Perdu dans ses pensées, il observa la porcelaine du lavabo se teinter quelques instants de rose, puis redevenir blanche et luisante au fur et à mesure que le mystérieux liquide fuyait en tournoyant dans le trou central. Le son des canalisations continuait de lui bourdonner dans les oreilles de façon lancinante, alors il profita de sa venue à la salle de bain pour vérifier que les toilettes ne fuyaient pas. Tout était en ordre mais il décida néanmoins de couper l’arrivée d’eau. C’est au moment où il se redressait et se saisissait à nouveau du verre sur le lavabo qu’il entendit la sonnerie de son téléphone retentir dans son dos. Il regagna la pièce principale d’un pas mal assuré et s’empara de l’appareil sur la table de chevet. Un nom s’affichait sur l’écran, mais pendant quelques instants il resta figé à l’observer avec l’étrange impression que les symboles qui le constituaient provenaient d’une écriture indéchiffrable, ou issue d’un autre temps. Lorsque les hiéroglyphes se transformèrent enfin en lettres et qu’il comprit le sens qu’elles formaient toutes ensemble, il dut encore les relire plusieurs fois pour relier le nom à un visage. Ma-rine… Mari-ne… Mar-ine… Marine

    Il décrocha.

    — Thomas ?

    Mais ne répondit pas.

    Son regard venait de retomber sur la tâche d’humidité sur le mur, celle qui en séchant avait pris la forme d’un visage neutre. Celui-ci paraissait le regarder, mais de ses traits émanait une impression de froideur, et d’anonymat ultime, qui lui faisait penser à certains masques utilisés dans le théâtre de la Grèce antique et dont il avait vu des photographies dans un bouquin.

    — Thomas ?

    Était-ce ainsi qu’il s’appelait ? Oui, de toute évidence.

    — Thomas ?

    — Oui… Qu’est-ce qu’il y a ? parvint-il à articuler d’une voix cassée, en dépit de la sécheresse de sa bouche.

    — C’est Marine ! Comment ça va ? Tu as bien dormi ?

    Le ton démesurément gentil et presque infantilisant qu’elle employait lui confirmait, si tant est que cela était nécessaire, qu’il avait dû faire très fort la veille.

    — Ça va… Je ne me souviens juste plus… de…

    — Oh, ça ne m’étonne pas. On t’avait rarement vu dans un tel état. Dis-moi Thom, il faudrait qu’on parle…

    — Ah…

    Il entendait sa voix résonner dans les profondeurs du téléphone mais elle lui paraissait à des années lumières de sa conscience et il devait produire un effort démesuré pour en capter le sens. Son regard était toujours figé sur la tâche d’humidité en forme de visage sur la tapisserie, et dans ses oreilles continuait de résonner le bruit de canalisation irrégulier, qui de toute évidence ne venait donc pas de chez lui mais sans doute plutôt de l’appartement voisin.

    — Thomas, tu m’écoutes ? T’es bizarre, tu ne réponds pas.

    — Euh oui… Désolé.

    — Je te disais qu’il fallait qu’on parle. C’est important.

    — D’accord.

    — On est à la terrasse de « chez Jack », tu nous y rejoins ?

    Il ignorait qui pouvait être ce « nous » mais il n’avait de toute façon aucune envie de sortir de chez lui.

    — Thomas ? Tu comprends ce que je te dis ?

    — Euh, je ne sais pas trop… Ma-ri-ne. Je suis un peu…

    — C’est vraiment important, Thom. Il faut que tu viennes.

    — Non, désolé mais…

    — C’est à propos d’Alice.

    Al-ice… A-lice… Ali…sse. Après quelques instants, un visage se connecta à ces syllabes bizarres. Celui d’une fille brune aux yeux bleus, avec du rouge à lèvres et du noir sous les yeux, qui lui souriait nue dans un lit. C’était sa petite copine. Oui, c’était cela. Alice était sa petite copine et cela faisait… trois ans qu’ils étaient ensemble ? Quelque chose comme ça en tout cas.

    — Ecoute, je n’ai pas trop la tête à…

    — Thom, n’abuse pas. C’est vraiment très important. Il faut que tu viennes coûte que coûte.

    Il souffla et finit par accepter. Après avoir raccroché, il jeta le téléphone sur le lit et se dirigea vers ce qu’il n’avait pas quitté du regard durant tout l’appel : la tâche d’humidité brunâtre sur la tapisserie. Il la renifla mais ne décela aucune odeur. Pour la cacher, il n’aurait qu’à accrocher un cadre par-dessus, par exemple avec une photographie de ses amis ou de cette fameuse Alice. Mais à peine l’idée lui effleura-t-elle l’esprit qu’elle lui parut aussitôt absurde, pour ne pas dire totalement niaise, au point qu’il se demanda après coup comment il avait pu songer à une telle chose. Une fois tous ses vêtements retrouvés, il s’habilla et ouvrit le frigo. Mais la vue de la nourriture lui donna immédiatement un haut-le-cœur et il décida donc de s’abstenir de manger pour le moment. Il enfila son manteau, qui avait été jeté en boule au pied du bureau, puis sortit dans le couloir.

    En descendant les escaliers de l’immeuble, il fut soulagé d’entendre s’éloigner le son de tuyauterie, mais le brouhaha de la rue le fit vite déchanter. Pendant un instant, debout devant la porte, il hésita à prendre le métro pour rejoindre ses amis. Il se rétracta finalement en songeant qu’une promenade au grand air ne pourrait que lui faire du bien. Le ciel était globalement gris, certes, mais il ne pleuvait pas et le bar où ils avaient rendez-vous n’était qu’à un ou deux kilomètres tout au plus. Çà et là, quelques rayons de soleil timides parvenaient même à percer la couche nuageuse, inondant alors le monde d’une lumière surnaturelle.

    En s’engageant dans la rue commerçante et piétonne de l’Etoile, il regretta pourtant vite son choix de faire le trajet à pied en constatant le monde qui s’y trouvait. Nous étions samedi, et la foule se pressait sur les pavés, des sacs de course plein les bras ou des glaces dans les mains. Pour une raison qui lui échappait, tout cela le mettait mal à l’aise, mais il se força à continuer d’avancer en essayant de penser à autre chose. Mais à quoi ? Son esprit lui paraissait vide, presque mort, et il était bien incapable pour l’heure de trouver en lui un moment lumineux auquel se raccrocher. Le monde qui l’entourait était constitué d’une substance étrange, pétillante, celle d’une hyper-réalité dont les détails étaient trop nombreux et trop scintillants pour pouvoir être contemplés sans avoir l’impression de rêver… ou de devenir fou. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et ses jambes tremblaient sous son poids, parvenant à peine à le porter. Aux regards fixes que lui jetaient les gens qu’il croisait, il devina d’ailleurs que sa démarche devait être un peu gauche, et que sans doute il n’avait pas très bonne mine. Son apparence était toutefois le cadet de ses soucis ; il était bien plus inquiet pour son pauvre cœur, qui paraissait s’accélérer encore un peu plus à chacun de ses pas.

    Afin d’éviter de tomber dans les pommes, il décida de s’arrêter quelques instants contre un mur pour reprendre sa respiration. Devant lui, au pied d’un immeuble d’habitation encadré d’un magasin de friandises et d’une librairie, il remarqua alors que des policiers montaient la garde devant des rubans de scène de crime. L’un d’eux tentait de disperser les quelques badauds qui s’étaient assemblés alentours tandis que l’autre restait aussi stoïque qu’une statue. En levant les yeux, il discerna au deuxième étage des silhouettes noires se mouvoir derrière les rideaux blancs d’un appartement. Immédiatement, elles lui firent penser aux théâtres d’ombres chinoises, et il vit dans sa tête l’image d’une main – une main avec une peau qui s’arrachait et de longs ongles entortillés – qui s’avançait devant un projecteur et, par quelque magie, parvenait à produire l’ombre d’un être humain sur le mur derrière elle… Sa bouche s’ouvrit alors et sa tête se pencha doucement sur le côté en même temps que la réalité s’émiettait comme du pain sec dans son crâne. Car pendant un terrible instant, il avait été persuadé que ces silhouettes dans l’appartement n’étaient pas la projection de formes humaines que faisait jaillir une lumière contre des rideaux, mais bien de véritables ombres, sans autre consistance qu’un cosmos sombre et froid… et sans autre origine que celle d’une mystérieuse main qui à tout jamais demeurerait cachée de l’humanité, bien que jouant avec elle en chaque instant.

    Il se secoua la tête et reprit son chemin dans la rue commerçante. En réalité, il fuyait, et avait envie de courir, mais son cœur battait déjà trop vite pour qu’il puisse se permettre une telle folie. Bientôt, il arriva au croisement de la rue de l’Etoile et de la rue du Bailly. Il y avait là une petite place avec une fontaine et des bancs, mais elle était aujourd’hui l’objet d’un attroupement inhabituel depuis lequel émanait un brouhaha de rires et de cris. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait d’un spectacle de rue. Deux hommes et une femme, tous trois déguisés en clowns, faisaient des pitreries au milieu d’un cercle de spectateurs qui les applaudissait et les acclamait. Un des comiques jonglait avec des quilles, et régulièrement les laissait tomber sur sa tête en produisant des grimaces ridicules. Les deux autres lui tournaient autour en jouant à saute-mouton, se laissant çà et là basculer à la renverse en une pirouette grotesque qui engendrait une flopée de rires mécaniques en provenance de la foule. Hypnotisé par la scène, il ne se rendit compte s’être arrêté au milieu de la rue que quand le jongleur au maquillage bariolé et dégoulinant laissa subitement tomber ses quilles sur le sol pour le fixer, ses grands yeux écarquillés plongés dans les siens. Ses deux compères cessèrent eux aussi bientôt leurs acrobaties et se mirent à l’observer à leur tour, très vite imités par les spectateurs qui, par vagues successives, se tournèrent dans sa direction pour le contempler avec des sourires vides. Des hommes en costume cravate, des femmes en manteau de fourrure avec des sacs de magasin, des adolescents en casquette tenant par la taille des adolescentes en jupes, des petites filles avec des couettes et des barbes à papa dans les mains ; des grands yeux creux partout et des sourires aux lèvres retroussées laissant voir des dents carnassières… Son regard passa des clowns aux spectateurs ; des spectateurs aux clowns ; des spowns aux clectateurs… Et quelque chose vrilla, quelque part dans son cerveau. Tout devint confus et, pendant quelques instants, sa vision s’assombrit. Il ne sut soudain plus dire de quel côté de la place était le public et de quel côté étaient les clowns. Y avait-il en ces lieux une cinquantaine de spectateurs regardant les pitreries de trois clowns… ou trois spectateurs regardant les pitreries d’une cinquantaine de clowns ? Où étaient les badauds et où étaient les bouffons ?

    Il recula fébrilement d’un pas en arrière, bousculant un passant qui le repoussa violemment en grognant quelque chose qu’il ne comprit pas. Puis, le soleil jaillit subitement entre deux nuages gris et projeta du ciel des rayons qu’il lui sembla être capable de tous distinguer individuellement. C’était probablement un effet d’optique, bien sûr, mais ils ressemblaient à de fines ficelles dorées qui tombaient sur la terre… jusqu’à la foule au milieu de la place dont ils reliaient au ciel les bras, les jambes et les têtes. Son regard suivit ces fils depuis les cumulus d’où ils émanaient jusqu’à la rue, et il se rendit compte alors que les trois clowns (spectateurs) lui faisaient un petit coucou de la main, bientôt imités par les gens autour d’eux (les autres clowns). Il n’eut plus d’autre choix alors que de fuir à nouveau. Au moment où il passait enfin le coin du bâtiment qui le cachait des regards, il entendit cependant encore la foule éclater de rire dans son dos, et il était certain d’être l’objet de cette manifestation de… joie ? Quel mot étrange.

    Même si ce triste spectacle était désormais derrière lui, l’atmosphère de la ville ne cessait pas pour autant de l’oppresser. Les regards des gens, en particulier, ne semblaient jamais devoir le laisser en paix, et lorsqu’il croisa celui du vendeur de barbe à papa – un homme habillé tout de noir avec un chapeau à larges bords – il se décida à jeter un coup d’œil à son reflet pour être sûr que son apparence n’avait rien de trop anormale. Il s’approcha d’une vitrine au hasard et s’y contempla. En dehors de ses cernes sans doute un peu plus marquées que d’habitude et de ses cheveux mal coiffés, il ne décela rien de particulier. Il allait reprendre sa route quand son regard passa du reflet de la vitre à ce qui se trouvait derrière. Un visage neutre et lisse, d’une couleur rosâtre, qui le contemplait sans ciller ; celui d’un mannequin en plastique que l’on avait exposé face à la rue dans ce magasin de vêtements. Il était habillé d’une chemise à carreaux et d’un jean, ses deux bras légèrement avancés en direction de l’extérieur comme ceux de quelqu’un qui s’apprête à enlacer un être cher. Il y avait à ses côtés deux de ses semblables, l’un portant une robe fleurie et un chapeau, et l’autre un anorak et un bonnet. L’expression froide de leurs visages inertes lui disait quelque chose, mais il était bien incapable de se souvenir quoi.

    Il allait se retourner en direction de la rue quand il crut soudain percevoir un infime mouvement sur le visage du mannequin au bonnet. Sa bouche n’était-elle pas fermée quand il l’avait contemplé quelques secondes plus tôt ? Ne s’était-elle pas légèrement – vraiment très légèrement – entrouverte ? Non, sans doute pas. Il était fatigué et avait besoin de dormir, voilà tout. Mais derrière les mannequins de la vitrine, désormais, il en voyait une multitude d’autres. Ils se tenaient immobiles dans les rayons du magasin, leurs visages anonymes penchés sur des sous-vêtements, ou leurs mains en plastique plongées dans une rangée de manteaux accrochés à des cintres. Il y avait un petit mannequin à la bouche grande ouverte, tenant un jouet de sa main gauche et de sa main droite celle d’un plus grand mannequin avec une perruque rousse sur la tête. Il y en avait aussi qui se tenaient en file indienne, avec des articles posés sur leurs bras rigides, devant une caisse où était assis un autre de leur semblable qui les contemplait de ses orbites vides.

    Il cligna des yeux.

    Il n’y avait plus que trois mannequins, inertes dans leurs vitrines, et derrière eux une foule de clients qui faisaient leurs emplettes de façon tout à fait normale. En remarquant toutefois que la vendeuse derrière le comptoir et plusieurs autres individus le scrutaient d’un air intrigué, il décida de ne pas s’attarder davantage et de reprendre son trajet.

    Enfin, il atteignit la place où se trouvait le bar, sentant un certain soulagement l’envahir en constatant qu’il s’y trouvait moins de monde que dans la rue commerçante. Un groupe de quatre personnes était attablé à la terrasse, avec chacun une pinte de bière devant lui, et il supposa donc qu’il s’agissait de ses amis. En s’approchant, il les reconnut en effet – quoi que difficilement – et prit donc place à côté d’eux en leur disant bonjour.

    — T’en as mis du temps, Thom ! lui lança Max. On a eu le temps de finir une première pinte en t’attendant.

    — Désolé, je suis venu… à pied.

    — Bon, va te chercher une bière et viens t’asseoir avec nous !

    — Une bière ? Non, je crois que…

    — Allez, ça va te faire du bien tu verras. Il faut toujours remettre le couvercle après une cuite, c’est le meilleur moyen de se sentir mieux.

    Il n’avait pas la force d’argumenter, et n’y voyait de toute façon aucun intérêt, alors il haussa les épaules et pénétra à l’intérieur du bar. Celui-ci était désert, en dehors d’un gros monsieur barbu qui essuyait des verres derrière le long comptoir qui s’enfonçait dans les profondeurs de la pièce étroite.

    — Tiens, tiens, tiens… articula le barman. Regardez-moi qui voilà !

    — Bonjour, je voudrais juste… une bière… légère.

    Le barbu reposa le verre qu’il essuyait sur une étagère puis s’accouda au comptoir et le contempla en haussant les sourcils, un sourire en coin sur les lèvres.

    — Légère ? Voyez-vous ça ! Pas de problème, mon grand, je peux te servir ça. Mais tu diras à ton copain tout en noir qu’il a oublié de payer son dernier verre hier.

    — Mon… copain tout en noir ?

    — Ouais… Celui avec son grand chapeau et son long manteau… Celui qui n’enlevait jamais ses lunettes de soleil et n’a pas esquissé le moindre sourire de la soirée.

    Il ne voyait absolument pas à qui pouvait bien faire référence le barman, mais il était fatigué et ne voulait pas lui admettre qu’il ne se souvenait plus de rien de ce qui était arrivé la veille. Alors, il se contenta d’acquiescer, s’empara de la bière que lui tendait le serveur et ressortit sur la terrasse rejoindre ses… amis ? Voilà encore un autre mot qui lui parut bien étrange.

    Ses amis étaient en pleine discussion et il tenta en se rasseyant de s’y accrocher et d’en comprendre le sens. Stéphane racontait une anecdote, une histoire qui de toute évidence devait être hilarante puisque les trois autres étaient morts de rire. Il était question d’une poupée que quelqu’un avait mis dans un congélateur, et d’une autre personne criant en l’ouvrant au petit matin, imitation à la clef. Pendant un instant, il prit conscience de ce que ce récit pouvait avoir de potentiellement drôle, mais seulement comme un scientifique analyserait un phénomène lointain – la coutume d’une civilisation désormais disparue, par exemple – et tenterait d’en comprendre les mécanismes et le fonctionnement. Il lâcha quelques éclats de voix mécaniques, par simple instinct imitatif, puis tenta d’avaler une gorgée de bière. Elle avait un goût absolument immonde, au point qu’il en vint à se demander si le barman ne s’était pas trompé dans ce qu’il lui avait servi. En reniflant son verre, toutefois, il dut admettre que l’odeur était bien celle de la bière… Mais était-ce bien cette substance dont il avait ingurgité plusieurs litres, tous les week-ends, depuis maintenant plus de dix ans ? Il reposa son verre en essayant de ne rien laisser paraître, remarquant au même moment qu’un homme trapu s’asseyait sur une minuscule table non loin, juste en-dessous de la fenêtre du bar.

    — Thom ? Thom ? Ça va ?

    Il se secoua la tête et sortit de ses pensées. On agitait une main devant ses yeux et en suivant le bras du regard il comprit qu’il s’agissait de celle de Marine. Ma-rine. Mari-ne. Celle qui l’avait appelé tout à l’heure, qui le regardait maintenant avec de grands yeux amusés derrière des lunettes rondes ridicules.

    — Désolé, répondit-il. Je réfléchissais à quelque chose. Dites… un homme tout en noir, avec un grand chapeau et un long manteau, ça vous dit quelque chose ?

    Ses quatre amis échangèrent des regards complices, puis pouffèrent dans leurs manches.

    — Tu ne te souviens vraiment de rien, hein ? demanda Sophie.

    — Non… Hier soir, c’est le trou noir. Je ne sais même pas comment je suis rentré chez moi, alors s’il vous plaît… racontez-moi.

    A nouveau, ils s’observèrent à tour de rôle, se rejetant silencieusement la responsabilité du récit. C’est Marine qui finalement se résigna à parler, précisément au moment où le barman amenait un café fumant au petit homme sous la fenêtre et que celui-ci dépliait un journal devant son visage.

    — Est-ce que tu te souviens au moins qu’on est venus ici ? Bon, c’est déjà ça. Nous étions tous les cinq, et il y avait aussi Alice, Tony et Seb. On s’est installés à une table en terrasse, à peu près à l’endroit où on se tient actuellement, et on a commencé à boire des bières. Rapidement, on a tous eu un petit coup dans le nez, mais toi plus que les autres. Tu étais vraiment de bonne humeur, et bientôt tu t’es mis à aborder des inconnus et à trinquer avec eux. Tu ne te rappelles pas tout ça ?

    Bien sûr que non, il ne s’en rappelait pas du tout, et ce en dépit de tous les efforts mentaux qu’il produisait pour tenter d’y remédier. Il allait répondre à la question de Marine quand son regard tomba sur la couverture du journal que lisait l’homme sous la fenêtre. On y voyait la photographie d’une rue, en-dessous d’un titre qui indiquait : « Une étudiante retrouvée morte dans son appartement rue de l’Etoile ». En relevant les yeux, il se rendit compte que l’homme le regardait par-dessus son journal, ce qui l’incita à reporter son attention sur sa bière.

    — Non, je ne m’en rappelle pas du tout… Ma-rine.

    — C’était plutôt rigolo ! Mais à un moment, on est allés tous les deux se resservir une pinte au comptoir et tu t’es fait aborder par un drôle de type… un mec habillé tout en noir, avec un chapeau en feutre aux larges bords. Il portait des lunettes de soleil, alors même pourtant que la pièce était baignée d’une atmosphère sombre, et avait l’air totalement blasé par la vie. Je ne crois pas l’avoir vu sourire une seule fois de la soirée. C’est quand même étonnant que ce mec ne te dise rien, vu le temps que vous avez passé à parler…

    — Ah bon ? De quoi discutait-on ?

    — Je ne sais pas exactement. D’abord, il t’a payé ta bière, et je vous ai vu trinquer au comptoir. Vous avez échangé quelques mots à l’intérieur, mais rapidement il t’a proposé une cigarette et vous êtes ressortis pour vous mettre un peu à l’écart des tables de la terrasse. Pour ma part, je suis allée rejoindre les autres… Cela nous a tous fait rire de te voir palabrer avec un type aussi étrange, d’autant qu’à ce moment de la soirée tu avais encore l’air de très bonne humeur. Alice s’inquiétait un peu pour toi, cependant, alors quelqu’un est finalement allé voir si tout allait bien. C’était toi, Steph, non ?

    — Oui, répondit le dénommé Stéphane. Mais quand je me suis approché, tu m’as fait comprendre par tes regards que tu ne voulais pas qu’on vous dérange. J’ai néanmoins réussi à percevoir quelques bribes de phrases avant que le mec en noir ne s’interrompe dans son discours et ne se tourne vers moi. Je ne me souviens pas précisément de ce qu’il disait, mais ça parlait d’une communauté de personnes élues – une secte ou quelque chose comme ça – dont les membres avaient reçu la visite de quelqu’un. Sa visite. Je ne sais pas de qui il s’agissait, mais le type faisait toujours référence à cette personne par le pronom « il ».

    — Peu de temps après, reprit Marine, l’homme est retourné à l’intérieur. Tu en as profité pour repasser brièvement à notre table, et ton humeur était toujours aussi bonne… bien qu’un peu plus étrange qu’en début de soirée, sans doute. Je ne sais pas ce qui te passait par la tête mais tu rigolais bêtement en nous demandant à tous d’enlever notre maquillage et en voulant nous essuyer les joues. Enlève ton maquillage, Marine ! Enlève ton maquillage, Alice ! Toi aussi, Max ! Tu étais vraiment complètement bourré, mon vieux.

    Il souffla, dépité de ne se souvenir de rien, et remarqua alors que l’homme au journal était parti, ne laissant plus sur sa table qu’une tasse de café vide et un emballage de sucre.

    — Mais tu n’es pas resté longtemps avec nous. Apparemment, ton nouveau copain t’avait donné rendez-vous à l’intérieur, sur une petite table au fond de la salle, pour « jouer à un jeu ». C’est ce que tu nous as dit en nous abandonnant une nouvelle fois et en allant le rejoindre. A partir de ce moment-là, on ne t’a plus vu pendant longtemps, très longtemps même… Ce n’est finalement que quand je suis allée me rechercher une dernière bière que j’ai pu t’observer, depuis le comptoir, penché avec un crayon au-dessus d’un morceau de papier à côté de ton compère tout de noir vêtu. Depuis ma place, je ne parvenais pas à reconnaître le jeu auquel vous vous consacriez, mais ce qui est sûr c’est que tu avais complètement perdu ta bonne humeur. Tu fixais la feuille avec de grands yeux larmoyants, et il m’a même paru de loin – mais peut-être était-ce un effet de ma propre ivresse – te voir trembloter. Le barman m’a servi ma bière mais j’ai préféré ne pas ressortir tout de suite. Intriguée, je me suis approché discrètement le long du comptoir jusqu’à atteindre un point où il m’était possible de vous écouter. Le démaquilleur… parlait l’homme en noir, en un chuchotement guttural. Il rend visite à chacun d’entre nous, tôt ou tard. Pourquoi un tel nom ? N’as-tu donc pas encore compris après notre petit jeu ? Ne vois-tu pas la tonne de maquillage sous lequel nous dissimulons la réalité de nos existences ? Que cela te ferait-il de le voir couler, tout ce maquillage grossier, se déverser sur le sol pour ne laisser devant tes yeux que la matière brute et gluante de la vie ? Son vrai visage ? Tombé, le voile de nos illusions… Mort, le personnage que nous jouons tous dans cette sinistre tragédie… Voilà l’œuvre du démaquilleur… Voilà… Mais je vois que ton amie nous écoute, donc… chttt. L’homme au chapeau s’est tourné vers moi et m’a fixée d’un visage glacial, alors j’ai souri du mieux possible et suis vite ressortie pour rejoindre les autres. A peine quelques minutes plus tard, nous l’avons vu ressortir lui aussi, et s’en aller dans la nuit, jusqu’à ce que son grand chapeau disparaisse au coin d’une rue.

    — Et… Et moi ?

    — Tu nous a rejoint quelques minutes plus tard. Mais tu n’avais plus l’air bien du tout, et d’ailleurs tu as vomi sur le trottoir, juste à côté de la terrasse. On était sur le point de partir. Tony proposait de poursuivre la fête chez lui, mais quand on t’a demandé si l’idée te plaisait, tu t’es contenté de nous fixer sans prononcer le moindre mot. Finalement, tu es parti en courant, sans te retourner, indifférent aux cris d’Alice qui te suppliait en pleurant de revenir.

    — Oh, je suis… vraiment désolé, dit-il.

    Cela lui paraissait la réponse appropriée, même s’il ne savait plus dire en cet instant ce que signifiait concrètement ce mot, « désolé », sinon qu’il permettait de réparer quelque chose de… mal ? Mais qu’était-ce que le mal ?

    — A vrai dire… poursuivit Marine, c’est surtout à propos de cette soirée chez Tony que l’on souhaitait te parler. Mais peut-être que… Tu ne bois pas ta bière ?

    En baissant les yeux, il se rendit compte qu’il n’avait plus touché à son verre depuis la première gorgée dégueulasse qu’il y avait prise. Il se força à en prendre une deuxième, juste pour qu’on lui foute la paix, puis reporta son regard sur les lunettes ridicules de son amie.

    — Ecoute, je ne vais pas y aller par quatre chemins… Alice t’a trompé à cette soirée, avec un type qu’elle y a rencontré. Un certain Quentin. Un pote de fac de Tony, je crois. On se devait de te le dire, depuis le temps que tu es notre copain…

    Marine et les trois autres le regardaient avec des expressions compatissantes, et un silence s’installa qui lui fit comprendre qu’ils attendaient de sa part une réaction.

    — Ah… répondit-il alors, faute de mieux. Très bien.

    — Très bien ? s’indigna Sophie.

    Il n’avait aucune idée de ce qu’il devait répondre ; de ce que socialement il était bien de répondre en une telle circonstance. A vrai dire, il ne pouvait pas croire que c’était là la chose « importante » dont avait parlé Marine au téléphone, ce à quoi elle pensait quand elle lui avait dit qu’il fallait absolument qu’il vienne les rejoindre, « coûte que coûte ». Car la vérité est qu’il n’en avait strictement rien à faire, bien qu’une petite voix au fond de lui tentait de lui faire comprendre qu’une telle indifférence n’était pas normale. Avec l’impression d’être un acteur de théâtre dans un rôle ridicule, avec devant les yeux un script à réciter qui l’était tout autant, il se força à formuler une réponse.

    — Non, je veux dire… C’est vraiment triste. D’ailleurs, je crois que je vais rentrer chez moi pour… y penser et… pleurer.

    Ali-ce. A-lisse. A… lisse. Oui, il parvenait à voir son visage. Un visage maquillé, avec du mascaras et du rouge à lèvres, parfois même un peu de fond de teint.

    — Je vous laisse finir ma bière… Salut.

    Il se leva et se mit à marcher à travers la place, pour se rendre compte en s’éloignant des lampes de la terrasse que la nuit était désormais tombée sur la ville. Dans son dos, tandis qu’il tournait au coin de la rue, il entendit encore vaguement son nom, crié par ses amis qui lui demandaient de revenir pour de nouvelles futilités. Mais il ne se retourna pas, ne se retourna plus jamais, et s’engagea finalement dans la rue de l’Etoile, désormais presque déserte puisque les boutiques avaient baissé le rideau.

    Son cœur avait recommencé à battre la chamade dès qu’il s’était levé, et ses jambes ne paraissaient pas plus solides que lors du chemin aller. Le monde autour de lui, en revanche, avait changé. Il n’avait rien perdu de son caractère irréel, ça non, mais alors que tout à l’heure il chatoyait de mille couleurs pétillantes, et d’autant de détails qui grouillaient dans tous les recoins de sa vision, il paraissait désormais au contraire flou et… presque coulant. En jetant des regards apeurés autour de lui, vers ces boutiques aux noms étranges et aux vitrines garnies de babioles, il eut le sentiment terrible d’être une minuscule marionnette progressant dans un décor de soie. Le silence pesant dans lequel il avançait, en outre, lui donnait l’impression de marcher sur une fine moquette en feutre, au point qu’il se mit à taper délibérément du pied à chaque pas pour ne pas devenir fou.

    La petite place aux bancs, celle sur laquelle tout à l’heure se tenait le spectacle de rue, était désormais complètement vide. Il n’y demeurait plus que deux chats de gouttière qui, dans la lumière orangée d’un lampadaire, se regardaient en chien de faïence en émettant des râles stridents qui lui parurent résonner dans les tréfonds de son cerveau jusqu’à en secouer les moindres neurones. C’est au moment où il l’atteignit que, passant une main dans la poche de son manteau, il se rendit compte que son téléphone n’y était pas. Machinalement, il se mit alors à passer en revue les autres poches. Il n’y trouva pas ce qu’il cherchait et supposa par conséquent qu’il avait dû l’oublier au bar, ou ailleurs. Cela n’avait de toute façon aucune espèce d’importance. Dans la poche intérieure de sa veste, en revanche, il mit la main sur autre chose qui attira son attention : un bout de papier plié en quatre et légèrement humide. Il s’arrêta devant l’enseigne lumineuse d’un magasin de farces et attrapes – dont la vitrine était truffée de diables sortant de boîtes et de masques bariolés – et l’ouvrit.

    La première chose qu’il trouva fut un dessin rudimentaire au crayon noir : celui d’une potence en « L » sous laquelle était accroché un bonhomme pendu (moi). Le coup de crayon n’était pas le sien, mais les lettres qui étaient inscrites dessous au crayon gris, en revanche, paraissaient quant à elles bien avoir été tracées de sa main. Il y en avait cinq, mais certaines d’entre elles étaient espacées par des tirets bas, comme pour signaler la présence de caractères manquants.

    A_ _UR_ _TE.

    Il serra les dents et ses doigts tremblants se refermèrent sur le bout de papier, le compressant jusqu’à en faire une vulgaire boule qu’il remit dans sa poche avant de reprendre sa marche en avant.

    Les lampadaires défilaient à ses côtés, étirant puis rapetissant son ombre sur les pavés de façon écœurante, et il avait la désagréable sensation que le décor pour enfant dans lequel il progressait était petit à petit en train de se refermer sur lui ; les rues de devenir plus étroites, le ciel de plus en plus bas, son souffle de plus en plus rapide. Il passa devant la porte avec les rubans, près de laquelle se tenait encore un agent de police qui le regarda passer sans dire un mot, et dut se forcer pour ne pas lever les yeux vers les fenêtres lumineuses du premier étage. Finalement, il atteignit enfin le bout de la rue commerçante, puis contre toute attente la porte de son immeuble. Il s’engagea dans l’escalier mais dut s’arrêter à mi-chemin tant sa tête lui tournait. Posant son front contre le mur, il eut alors l’impression que les marches coulaient sous ses pieds, elles-aussi, comme ce décor de marionnette qu’il venait de traverser. Il se releva en gémissant et, au prix d’un effort surhumain, atteignit finalement son palier. Le son de tuyauterie ne s’était visiblement pas arrêté, puisqu’il continuait de l’entendre même à travers la cloison. En soupirant, il déverrouilla la serrure de sa porte et pénétra dans son appartement.

    Celui-ci était plongé dans une pénombre relative, mais les lampadaires de la rue suffisaient à produire une lueur largement suffisante pour s’y déplacer sans avoir à allumer la lumière. A vrai dire, il craignait d’appuyer sur l’interrupteur, de peur que cela ne révèle quelques détails auxquels il préférerait ne pas être confronté. Il vida ses poches sur le bureau, puis jeta son manteau quelque part au milieu de la pièce. C’est au moment où il allait se jeter lui-même sur le lit qu’il vit la lumière de son téléphone s’y allumer. En s’en emparant, il constata que quelqu’un essayait de l’appeler, une dénommée Alice. A-lice. Ali-ce. Al… Oui. Bien sûr.

    Il ouvrit la coque du téléphone et en retira brusquement la batterie, puis lança les deux morceaux sur le sol, en direction de la fenêtre depuis laquelle désormais on pouvait voir briller un fin croissant de lune entre les nuages. Comme possédé, il se dirigea ensuite vers son bureau et y déplia le morceau de papier qu’il avait trouvé quelques minutes plus tôt dans sa poche. Après s’être emparé du premier crayon qui lui tomba sous la main – un stylo plume à l’encre rouge dégoulinante – il compléta avec fougue le mot aux lettres manquantes.

    ABSURDITE.

    Les lettres parurent danser quelques instants devant ses yeux, les rouges se mélangeant aux grises en d’étranges symboles cabalistiques. Puis il souffla et parvint à retrouver une vision claire du monde qui l’entourait, quoi que celui-ci paraissait toujours étrangement fragile… et fondant dans tous ses moindres recoins. Il se retourna en direction du lit, mais cette fois se figea au milieu de la pièce quand son regard tomba sur la tâche d’humidité au mur… Car celle-ci était désormais en relief. Il n’y avait plus seulement une marque brunâtre prenant la forme d’une bouche, d’un nez et de deux yeux, mais désormais un véritable renflement qui jaillissait vers l’intérieur de la pièce.

    Ce n’était rien. L’humidité avait simplement dû faire gonfler le plâtre, ou alors la tapisserie elle-même… Et la bosse n’avait absolument pas la forme d’une tête dans le mur. Il n’y avait pas de visage, il n’y en avait jamais eu. Tout cela n’était qu’un effet de la fatigue.

    Sentant que son esprit sombrait en un lieu malsain et dangereux, il se retourna subitement en gémissant et gagna son lit sans plus jeter le moindre regard en arrière. Après s’être glissé tout grelottant sous les couvertures, il posa sa tête contre l’oreiller et tenta de convaincre son cerveau qu’il était plus que temps de dormir… que tout allait bien en ces lieux… que tout allait bien dans le monde… que la vie était une belle fête perpétuelle…

    Mais comme son esprit divague vers les contrées du sommeil, il se met à percevoir des mots dans ce qu’il avait d’abord pris pour un simple bruit de tuyauterie. Pantin… Rien… Absurde… Pitoyable… Non-sens… Grotesque… Marionnette… Illusion… Puis ces mots deviennent des assemblages de mots, avant de devenir des phrases, qui s’enchaînent à un rythme infernal en une terrible litanie murmurée qui l’oblige bientôt à relever les paupières. Son regard tétanisé se fige alors sur la protubérance dans le mur, celle en forme de tête coincée dans la tapisserie, dont la bouche parait s’être légèrement entrouverte. La tâche d’humidité était-elle déjà ainsi tout à l’heure ? Y avait-il déjà ces traits descendant le long du papier peint, depuis les yeux, les joues et les lèvres, semblables à du maquillage qui coule ? Tandis qu’il contemple bien malgré lui ce visage anonyme et sans sourire, dégoulinant et froid à l’instar du monde, ses yeux exorbités se remplissent progressivement de larmes et il se demande si, un jour seulement, il sera capable de les fermer à nouveau.

Pablo Behague

Novembre 2020

« That day may seem like other days

Once more we feel the tiny legged trepidations

Once more we are mangled by a great grinding fear

But that day will have no others after

No more worlds like this will follow

Because I have a plan

A very special plan

No more worlds like this

No more days like that »

Thomas Ligotti / Current 93 – I have a special plan for this world.

Être un monstre

    — Veux-tu me raconter ce qui s’est passé cette nuit-là, celle entre le 31 octobre et le 1er novembre de l’année dernière ?

    Voilà la question que m’a posée ma psychologue il y a quatre jours. Ce n’est pas la première fois qu’elle le fait, mais ce jour-là j’ai bien cru que j’allais enfin parvenir à vider mon sac. J’ai ouvert la bouche, et je crois même qu’un vague son en est sorti, mais presque immédiatement j’ai été rattrapé par les souvenirs et mes yeux se sont embués de larmes. Mes lèvres se sont alors recousues et j’ai baissé la tête, comme à chaque fois je le fais en de telles circonstances. Je n’arrive tout simplement pas à en parler, c’est au-delà de mes forces. Les images sont trop claires, trop vives, pour que je puisse le faire sans me mettre à pleurer. Pourtant, les événements remontent à un an, jour pour jour. Mais avec le mois d’octobre qui a vu les porches des maisons se couvrir de citrouilles illuminées, et les vitrines des magasins devenir des carnavals de masques hideux, les souvenirs se sont ravivés comme des braises soufflées par un vent chaud. Cela aurait-il toutefois suffi à me faire écrire cette lettre, si ne s’y était pas ajouté l’épisode d’hier soir ?

    Je m’appelle Samuel, et il y a un an, à cette heure-ci, je devais être en train de sangloter à ce même bureau, encore affublé de mon déguisement de Frankenstein. Je rentrais alors de la fête d’Halloween organisée par Mathilde, une de mes camarades de classe de l’époque. Mais ce qui s’est passé ce soir-là est intimement lié à un garçon que j’ai connu, dont il me faut retracer brièvement l’histoire pour que vous compreniez.

    J’ai connu Willy alors que nous avions tous les deux sept ans. Lui et ses parents avaient emménagé dans la maison à côté de la mienne, et puisque nos jardins étaient mitoyens, nous sommes vite devenus les meilleurs amis du monde. A cette époque, Willy était un petit garçon normal ; un peu taciturne certes, mais néanmoins curieux et joueur. Nous avons grandi ensemble, mais à l’époque du collège quelque chose d’affreux lui est arrivé. Cela s’est passé durant les vacances d’été de l’année de nos douze ans. Ma famille et moi étions partis deux semaines dans le Gard, pour les congés de mon père. A notre retour, quelle n’a pas été ma surprise de trouver les volets de la maison de Willy fermés, et personne pour répondre à mes coups répétés sur la porte. Inquiète, ma mère a appelé les parents de mon copain, qui lui ont appris que leur fils avait eu un terrible accident lors d’un barbecue qu’ils avaient tenu dans le jardin.

    Terrible, oui c’était le mot, et le terme était aussi parfaitement approprié pour décrire la nouvelle apparence de mon ami. Celle-ci a engendré chez moi un haut le cœur, lorsque je l’ai vu pour la première fois, quatre mois plus tard, à son retour de l’hôpital. Un monstre, voilà ce qu’était devenu Willy. Apparemment, lorsque le contenu du barbecue lui était tombé dessus, tous ses vêtements s’étaient enflammés d’un coup, le transformant en torche humaine. C’était un de ses oncles qui l’aurait renversé, titubant à cause de l’alcool. Willy avait passé ensuite cinq jours dans le coma, et avait subi de nombreuses greffes de peau, sur tout le corps. Son visage était pour ainsi dire méconnaissable : il n’était plus qu’une surface croûteuse et purulente dans laquelle on peinait à deviner ne serait-ce que le nez et la bouche. Seuls les yeux bleus me permettaient encore de déceler vaguement la présence de mon copain dans ce masque chaotique ; jardin d’éden perdu au milieu de l’enfer.

    Voilà pour les caractéristiques physiques du nouveau Willy, sur lesquelles je ne m’attarderai pas davantage, pour mon propre bien et pour le vôtre. Mais là n’était pas le seul changement que j’ai perçu chez mon ami, lorsque je l’ai retrouvé après son hospitalisation. A l’intérieur, il ne paraissait plus le même non plus. Il parlait tout seul, et tenait des propos énigmatiques. Surtout, il fuyait la présence des autres, comme s’il n’appartenait plus pleinement au monde et n’éprouvait plus pour ses habitants qu’un intérêt vague et lointain. Au collège, par exemple, il errait dans des salles vides, murmurant des paroles en se balançant d’avant en arrière. A ma connaissance, je suis le seul à être resté ami avec lui, en dépit de son apparence monstrueuse et de son comportement érémitique. J’étais son plus vieux copain après tout. Grâce à cela, j’ai pu progressivement en apprendre davantage sur son nouvel état psychologique… et celui-ci était pour le moins inquiétant.

    Certains épisodes, je crois, sont particulièrement révélateurs de la relation que j’entretenais alors avec Willy. Lui et moi avions construit une cabane dans un vieux chêne à l’arrière de nos jardins respectifs, et elle était devenue notre lieu de rendez-vous habituel. Pendant plusieurs mois après son hospitalisation, toutefois, il ne s’y est plus rendu. Ce n’est qu’un soir de novembre que j’ai enfin entendu sa voix s’élever à nouveau parmi les branches. Je me suis alors mis à gravir l’échelle, me demandant avec qui il pouvait bien discuter. Il y avait une étrange odeur dans l’air, une odeur de brûlé, comme celles que laissent des allumettes craquées lorsqu’on souffle dessus. Mais Willy, bien sûr, était seul dans la cabane, et il a sursauté en m’apercevant. Quand je lui ai demandé à qui il parlait, il s’est contenté de hausser les épaules et de se murer dans le silence. Des épisodes similaires se sont reproduits plusieurs fois, avec toujours ce même parfum de roussi dans l’air, avant qu’il ne finisse enfin par se confier à moi. C’était durant un soir de printemps, l’année suivant celle de son accident.

    Willy était en fait persuadé que le coma dans lequel il avait été plongé, qui l’avait conduit à un point intermédiaire entre la vie et la mort, lui avait ouvert la porte d’un monde inconnu du reste de la population : celui des hommes-phénix. Selon lui, cet univers parallèle n’était accessible, et perceptible, qu’à ceux qui comme lui avaient brûlé mais par magie avaient pu « rejaillir de leurs cendres ». Willy se considérait donc comme un être sacré ; il estimait qu’à l’instar du phénix, un nouveau lui était né de ses cendres au moment où était mort l’ancien lui, quand la vie était réapparue au plus profond de son coma de grand brûlé. Dans le monde des hommes-phénix, il affirmait s’être fait un ami en particulier : un certain Moldar. C’était à lui qu’il parlait à chaque fois que j’avais entendu sa voix dans la cabane. Quand je lui ai demandé, avec une ironie à peine feinte, s’il pouvait me le présenter, il m’a catégoriquement affirmé que je ne saurais le voir, puisque contrairement à lui je n’avais jamais « rejailli de mes cendres ». De toute façon, a-t-il renchérit, Moldar n’aimait pas les êtres humains qui n’avaient rien de phénix en eux. Il a toutefois accepté de me décrire son nouveau compagnon, et c’est là que j’ai compris à quel point mon ami avait perdu la tête. Selon Willy, Moldar était une créature qui avait la stature et l’attitude d’un homme, mais dont le visage était agrémenté d’un long bec crochu et le corps couvert de longues plumes rouges éclatantes, jusqu’à ses pattes d’oiseau à trois doigts griffus. Evidemment, il disposait aussi d’ailes, qui le rendaient capable de voler… Après tout, n’était-ce pas un « homme-phénix » ?

    J’ai écouté son charabia, un sourire en coin sur les lèvres, puis je lui ai posé des questions très précises sur ce monde parallèle, espérant lui mettre devant les yeux l’incohérence de ses propos. Mais mon ami avait réponse à tout, et il m’a décrit en détail la société des hommes-phénix. Une phrase en particulier me revient à l’esprit aujourd’hui, tandis que j’écris ces lignes. Lorsque j’ai demandé à Willy comment vivaient ces créatures, puisque leur dimension ne semblait constituée que de rivières magmatiques et de volcans en fusion, il m’a répondu de façon énigmatique : « Ils élèvent des bestioles ».

    Bien sûr, Willy est vite devenu le bouc-émissaire, au collège tout d’abord, puis plus encore au lycée. Etant pour ma part un garçon plutôt populaire, j’essayais de le défendre lorsque j’étais dans les parages. Mais je ne pouvais pas toujours être là pour lui sauver la mise, et lui-même ne faisait pas grand-chose pour améliorer son sort. Il est vrai que son apparence ne plaidait pas en sa faveur, mais son comportement dérangeant y était aussi pour quelque chose. Le monstre, voilà comment tout le monde l’a vite surnommé au lycée. Willy, le monstre répugnant. Willy, l’abomination hideuse. Parfois, je le trouvais en train de pleurer, lorsqu’on se retrouvait dans la cabane du vieux chêne. D’une certaine façon, cela me rassurait, car cela prouvait qu’il était encore conscient du monde réel dans lequel il vivait, que son esprit ne s’était pas complètement dilué dans celui des hommes-phénix. Cela montrait en fait que quelque part derrière ce visage effroyable, et derrière les paroles insensées qu’il murmurait continuellement en errant seul dans les couloirs, l’ancien Willy était encore là, vivotant quelque part.

    Les plus cruels bourreaux de Willy étaient ceux de la bande de Max. Ceux-là ne lui laissaient jamais la paix plus de quelques heures. Ils l’insultaient, lui crachaient dessus, et avaient même eu un jour la merveilleuse idée d’imprimer des affiches avec sa photo, qu’ils avaient placardées partout dans le bahut. La légende, en dessous de son visage, indiquait : « Attention, une créature hideuse a été aperçue dans le lycée. Elle s’est échappée de la foire aux monstres, merci de la retrouver ». Puisque la discrétion n’était pas le fort de Max et de ses copains, ils avaient écopé de trois heures de colle. Mais la plupart des élèves avaient trouvé ça fort amusant, et pendant quelques semaines, des doigts encore plus nombreux que d’habitude s’étaient pointés vers Willy quand il parcourait les couloirs.

    Max était le petit copain de Mathilde. Voilà pourquoi on a tous été si étonnés lorsqu’on a appris que cette dernière avait invité Willy à sa soirée d’Halloween de l’an passé. Après une petite enquête auprès de ses copines, j’ai compris qu’elle ne l’avait pas fait de son plein gré, mais parce que sa mère était en bon terme avec les parents de Willy et qu’elle lui avait forcé la main. Pour ma part, je ne savais que penser de cette invitation. Willy ne voulait évidemment pas y aller, mais ses parents souhaitaient le voir sortir de chez lui, et qu’il mène une vie semblable à celle des autres adolescents de son âge. Moi-même, j’ai fini par bêtement penser que c’était là une occasion pour Willy de se faire de nouveaux amis, et de se montrer sous un jour qui lui soit plus favorable qu’en train de baragouiner tout seul dans des salles de classe vides. Alors, comme sa mère insistait pour qu’il aille à cette fête, et que moi aussi je lui conseillais de venir, il a fini par accepter, bien qu’un peu à contre-cœur. J’avais sincèrement envie de l’aider, et que les choses se passent le mieux possible pour lui ce soir-là. Nous avons donc préparé nos déguisements ensemble, avec des vêtements et des masques qui traînaient dans mon grenier. Moi, Frankenstein, lui un zombie à la peau verdâtre.

    Nous sommes allés à cette fête d’Halloween. Mais comme vous vous en doutez, les choses ne se sont pas bien passées du tout.

    Mathilde vivait dans une grande et belle maison ancienne entourée d’un vaste jardin, que ses parents lui avaient laissé pour le week-end. Puisqu’elle avait décidé que la fête se tiendrait dans le grand salon du rez-de-chaussée, celui-ci avait été décoré en conséquence : des citrouilles étaient posées sur les meubles, et des ballons noirs et oranges pendaient du plafond, ainsi que de la mezzanine en bois qui surplombait la pièce. Lorsque nous sommes arrivés aux alentours de vingt heures trente, Willy et moi, la fête battait déjà son plein. Le salon était rempli d’adolescents déguisés, qui dansaient, riaient, et buvaient de l’alcool sans modération dans des gobelets en plastique. Il y avait des monstres de toutes sortes et de toutes les couleurs, des sorcières et des vampires, des loups-garous et des croque-mitaines, si bien que j’ai eu du mal à retrouver mes copains habituels dans la foule. Willy m’a d’abord suivi, mais se sentant un peu à l’écart des discussions, il a fini par aller s’asseoir dans un des fauteuils du salon, juste à côté de la bibliothèque où Mathilde avait disposé une caméra dont la lumière clignotante indiquait le fonctionnement. Je lui ai dit que j’allais le rejoindre bientôt, mais à vrai dire il m’est un peu sorti de l’esprit par la suite… C’est que Juliette est arrivée peu de temps après, dans un déguisement de sorcière qui lui allait étonnamment bien, et qui paradoxalement la rendait presque plus belle encore qu’elle ne l’était d’habitude. J’étais avec elle, plongé dans ses yeux verts, tentant désespérément de la faire sourire en prenant la voix de Frankenstein, quand j’ai entendu les éclats de rire de Max et de ses copains dans mon dos.

    En me retournant, j’ai tout de suite compris ce qui était en train de se passer ; ce qui de toute façon ne pouvait que se produire à un moment où à un autre de la fête, même si j’avais été assez idiot pour imaginer le contraire. Max avait arraché le masque de Willy de son visage, et il se pavanait devant ses potes hilares en le brandissant en l’air.

    — Pourquoi tu t’es mis ça sur le visage, le monstre ? s’exclamait-il. Tu n’en as pas besoin. Tu es déjà assez affreux comme ça, tu ne trouves pas ?

    Willy était toujours assis sur le fauteuil, les mains jointes mais légèrement tremblantes, et regardait ses persécuteurs les uns après les autres avec un regard vide. Sa bouche, du moins ce qu’il en restait, s’avançait d’avant en arrière, comme les fois où je l’avais trouvé en train de pleurer dans la cabane du vieux chêne. Pour le moment, néanmoins, je ne distinguais aucune larme couler sur ses joues cabossées et cramoisies.

    Après avoir ri un bon coup, Max a tendu le masque de zombie juste à côté de la tête de Willy, et a scruté successivement les deux visages en fronçant les sourcils.

    — Lequel est le plus moche selon vous ? a-t-il demandé, tandis que ses copains se pliaient en deux, s’esclaffant de plus belle. Pour ma part, je crois que c’est le visage de notre bon vieux monstre Willy.

    — Vous ne pouvez pas lui foutre la paix cinq minutes ? suis-je alors intervenu en m’approchant. Il ne vous a rien fait, si ?

    — Oh, ça va Sam, on est là pour s’amuser ! Les monstres sont là pour nous distraire, non ?

    — Ça n’a rien de drôle. Et s’il y a des monstres ici, c’est plutôt vous.

    Max a levé les yeux au ciel, mais est néanmoins parti vers le bar, suivi de ses acolytes.

    — Tu ne crois pas si bien dire, Sam… a alors murmuré Willy, à côté duquel je m’asseyais.

    — Comment ça ?

    — Oh, rien.

    Sur le moment, je n’ai pas prêté attention à cette petite phrase anodine. Je suis resté à ses côtés quelques moments encore, essayant de le rassurer, et m’excusant de l’avoir traîné ici. Je lui ai même proposé de rentrer avec lui s’il le voulait, mais il a catégoriquement refusé.

    — Tu n’as pas à gâcher ta soirée pour moi, Sam. Ce n’est pas grave, tu sais. J’ai l’habitude.

    Il a dit cela d’une voix claire, mais en tournant la tête vers lui, j’ai vu qu’une larme avait cette fois bel et bien fui son œil pour aller explorer les contrées sauvages et accidentées de son portrait. Je lui ai donné une petite tape sur l’épaule, et lui ai promis qu’on se ferait le week-end prochain une soirée juste tous les deux, dans la cabane, à se raconter des blagues en jouant aux fléchettes comme autrefois. Un sourire crispé est alors apparu dans le chaos de son visage, mais il a vite détourné son regard du mien. Quelques instants plus tard, Juliette m’invitait à danser et je laissais de nouveau mon vieux pote tout seul.

    C’est au milieu du troisième morceau, ma main posée sur la hanche de Juliette et le regard noyé dans ses yeux, que j’ai perçu une odeur de brûlé, semblable à celle d’allumettes que l’on vient de laisser s’éteindre. En jetant un regard vers le comptoir, j’ai vu que des gens fumaient, et que Mathilde venait d’allumer un bâtonnet d’encens. Par ailleurs, les bougies continuaient de flamber dans les citrouilles décorées. L’odeur venait probablement de là. Willy était quant à lui toujours dans le fauteuil, mais il avait une expression plus apaisée que tout à l’heure sur le visage. Il observait la fête d’un air intéressé, et tapotait ses cuisses avec ses doigts. Autour de lui se trouvaient cependant des cacahuètes, et en apercevant Max et ses amis sur une table un peu plus loin, j’ai compris d’où elles venaient. En reposant mon regard sur Juliette, j’ai constaté qu’elle fronçait les sourcils. Je lui ai souri du mieux que j’ai pu et nous avons repris notre slow comme si de rien n’était.

    Mathilde est finalement venue m’enlever Juliette pour lui montrer quelque chose. J’en ai alors profité pour me servir un verre, puis j’ai grimpé l’escalier qui menait à la mezzanine, là où se trouvaient les toilettes. En jetant un coup d’œil vers le coin des fauteuils, tandis que j’atteignais l’étage, j’ai constaté que Willy avait quitté sa place. Parfait, me suis-je alors dit. Peut-être était-il allé se chercher à boire, ou mieux encore avait-il trouvé quelqu’un avec qui discuter…

    Mais j’étais en train de pisser quand j’ai entendu un faible son métallique derrière moi, comme si quelqu’un trifouillait dans la serrure des toilettes. Je me suis dépêché de finir, et ai alors constaté avec effroi que la porte ne s’ouvrait plus. Quelqu’un m’avait visiblement enfermé. Paniqué, je me suis mis à tambouriner contre la porte en appelant à l’aide. Mais les toilettes étant situées à l’étage, je savais qu’il était peu probable que quelqu’un m’entende depuis le rez-de-chaussée, d’autant plus avec la musique dont les basses lancinantes faisaient trembler les murs.

    J’étais sur le point de laisser tomber lorsque j’ai perçu des bruits de pas sur le plancher, juste de l’autre côté de la porte. Je parvenais à distinguer deux individus, marchant calmement, presque de façon solennelle, faisant grincer le parquet à chacun de leurs mouvements. Je les imaginais s’approchant du parapet de la mezzanine, puis se pencher pour observer la fête en contrebas. Mais… quelque chose me chiffonnait dans ces bruits de pas. L’un était pour ainsi dire normal – bruit de chaussures classiques sur des planches en bois – mais l’autre… Il cliquetait sur le sol, et formait de légers pocs semblables à ceux que feraient des talons ; mais alors des talons particulièrement fins et instables, presque des échasses. Surtout, il produisait des sons de grattements désagréables, comme si l’être derrière la cloison n’était pas habitué à un revêtement aussi lisse et glissant que celui du plancher. Ce bruit de pas me rappelait quelque chose, et j’étais en train de réfléchir à quoi quand s’est élevé le premier des hurlements…

    C’était celui de Max. Les sons de basses se sont subitement arrêtés, et j’ai entendu des voix paniquées en provenance du rez-de-chaussée.

    — C’est quoi ça ? s’époumonait l’adolescent. J’arrive plus à l’enlever ! Aidez-moi !

    — Qu’est-ce qui lui arrive ? Il a… Aaaaaaaaaaaahhhhh !

    Progressivement d’autres cris ont jailli de l’étage inférieur. Parmi ceux-ci, j’ai reconnu d’abord la voix de Mathilde, puis de plusieurs autres de mes copains, avant que ce ne soit celle de Juliette, qui paraissait hurler autant qu’elle pleurait. Bientôt, les bruits qui me parvenaient du salon ne furent plus que reconstitution sonore de l’enfer des damnés : un brouhaha fait de longs râles stridents et de sanglots hystériques, que venaient briser çà et là des bruits de tapement sourds et des hurlements rauques emplis d’une terreur sans nom.

    Les pas avaient cessé de l’autre côté de la porte, même ceux si particuliers qui produisaient des petits grattements maladroits sur le parquet ; ceux qui me faisaient penser à… Oui, c’était cela. Je m’en rappelais désormais. Ils me faisaient penser aux sons des pattes des coqs de mon père, lorsqu’ils grimpaient sur le toit en bois de la cage à poule. Pour le moment, cependant, je n’entendais plus ces sons, seulement les plaintes déchirantes de mes camarades de lycée, de moins en moins reconnaissables, qui semblaient ne jamais devoir se tarir.

    Ils ont pourtant fini par le faire, et de quelle étrange manière… Leurs cris se sont estompés petit à petit, comme si le salon s’éloignait de moi pour s’enfoncer dans quelques profondeurs insondables. J’avais l’impression que quelqu’un jetait sur eux des couvertures les unes après les autres, les voiles de différentes dimensions qui se cumulaient au-dessus de leurs têtes, étouffant leurs voix à petit feu jusqu’à les faire s’éteindre complètement… et définitivement.

    Le silence s’est finalement fait complet. J’ai alors perçu un léger tintement dans la serrure des toilettes, et j’ai compris que la liberté venait de m’être rendue. Sortant de ma prison, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, j’avais cette étrange sensation de lendemain de soirée, lorsque l’on se réveille avant tous les autres, seul, et que l’on parcourt la maison dévastée, pleine de verres vides et de cendriers débordant de mégots. Les paroles d’une chanson qu’écoutaient souvent mes parents me sont revenues en tête, tandis que je posais mon pied sur le tapis en bas de l’escalier. Y’avait une fête ici. Maintenant ils sont partis. Toutes et tous repartis. C’était Charlélie Couture qui chantait ça, je crois. Des masques écrasés. Des cotillons débobinés. Et je reste là, au milieu de tout ça.

    Le salon était désert et parfaitement calme, mais il y régnait toujours cette odeur de brûlé si singulière. Les ballons noirs et rouges accrochés au plafond se dandinaient au gré d’un vent invisible, et les gobelets, plus ou moins remplis, gisaient sur les étagères, les tables et le sol. Les bougies dans les citrouilles sculptées étaient éteintes, mais de la fumée s’élevait encore au-dessus de certaines d’entre elles. Sur le comptoir, des parts de gâteau étaient disposées mais personne ne semblait avoir eu le temps d’y goûter. La gorge nouée, j’ai erré quelques instants dans la pièce, gagné par l’incompréhension la plus totale. Et c’est alors que mon regard est tombé sur le caméscope qu’avait placé Mathilde sur l’une des bibliothèques, probablement afin d’immortaliser les beaux souvenirs de sa fête d’Halloween… La lumière rouge était éteinte, ce qui laissait supposer qu’il ne filmait plus, mais peut-être avait-il eu le temps d’enregistrer quelque chose avant de s’arrêter ? Je m’en suis saisi, l’ai allumé, et ai lancé sur le petit écran le dernier film de l’appareil…

    L’angle de la caméra permettait d’observer tout le salon – depuis la grande baie vitrée donnant sur le jardin jusqu’aux fauteuils – ainsi que l’escalier et le bas des barreaux de la mezzanine. Le film commençait peu avant mon arrivée, mais puisque le début de la fête ne m’intéressait guère, j’ai appuyé sur le bouton d’avance-rapide jusqu’au moment où l’on me voit gravir les escaliers. C’est alors que les choses deviennent… troublantes.

    Peu de temps après m’être vu disparaître au sommet des escaliers, je distingue deux paires de jambes apparaître au premier étage, juste derrière la balustrade… L’une d’elle appartient indéniablement à Willy, puisqu’on reconnaît ses baskets et le jean troué qu’il a enfilé pour aller avec son masque de zombie. L’autre, en revanche… Ce n’est pas tout à fait une paire de jambes à vrai dire. Ce sont plutôt des pattes. Des pattes d’oiseaux, avec trois longs doigts griffus, surmontées de longues plumes d’un rouge éclatant qui remontent jusqu’à la limite du champ de vision du caméscope.

    Mais mon attention est vite détournée du premier étage, car le cri de Max retentit dans l’appareil. Près du bar du salon, je le vois alors en train d’essayer d’enlever le masque de zombie de Willy, posé sur son visage. C’est quoi ça ? J’arrive plus à l’enlever ! Aidez-moi ! L’adolescent tire sur les joues du masque, puis sur le front et sur le menton, l’air complètement paniqué… Mais je comprends vite que le masque n’en est plus un… il est devenu son propre visage ! La foule l’entoure, mais il continue de hurler, et bientôt les autres se mettent à l’imiter, quand ils se rendent compte eux aussi que leur déguisement a cessé d’en être un. J’aperçois par exemple David, qui s’était travesti en squelette, en train de perdre sa chair, qui se décompose sous ses yeux dans le reflet de la baie vitrée qu’il observe. J’aperçois aussi Mathilde, déguisée en vampire, en train de tirer sur ses deux grandes canines, qui désormais ne sont plus faites de plastique. J’aperçois beaucoup d’autres de mes camarades, devenir définitivement les monstres tentaculaires ou gluants qu’ils n’avaient souhaité incarner que le temps éphémère d’une soirée. Ils hurlent et pleurent en se lacérant le visage. Mais au premier plan, juste devant le caméscope, c’est Juliette qui attire toute mon attention. Elle contemple avec de grands yeux quelque chose sur la bibliothèque – le miroir qui s’y trouve – et tapote ses joues, son front, son nez… Ce dernier s’est allongé de quelques centimètres, et une grosse verrue y a poussé. Quant à son teint, il est devenu verdâtre et glauque, semblable à celui d’un crapaud mort. Son visage se décompose et elle se met à hurler, elle aussi, dévoilant dans sa bouche des dents pourries, cassées et tordues ; les dents de la sorcière dont elle n’avait voulu prendre que brièvement l’apparence.

    Mes yeux tombent ensuite sur la grande baie vitrée donnant sur le jardin. Mais il n’y a plus de jardin désormais : seulement un paysage de feu, fait de volcans et de rivières de laves par-dessus lesquelles volent des silhouettes rouges scintillantes. Je tentais de me concentrer sur ces dernières quand un chant d’oiseau strident a retenti dans le caméscope. Au même moment, l’écran est devenu noir et l’appareil a pris feu, me faisant le lâcher sur le sol avec effroi. Il s’est éteint tout seul, mais plus jamais il n’a été possible d’exploiter les films qui s’y trouvent…

    Voilà pourquoi la police ne m’a pas cru. Il ne restait plus aucune preuve, et rien qui puisse expliquer la disparition soudaine d’une quarantaine d’adolescents, dont Willy. Alors je n’ai plus jamais raconté ça à qui que ce soit, pas même à ma psychologue en dépit de ses demandes répétées. J’en suis même venu à douter moi-même de mon histoire. N’aurais-je pas seulement perdu la tête ?

    Mais hier soir, nuit d’Halloween, bien après que les enfants eurent effectué leurs tournées de friandises, je suis allé me promener seul dans les rues endormies, comme j’ai l’habitude de le faire depuis un an. Je suis bien sûr passé devant la maison de Mathilde. Elle est inhabitée depuis cinq mois, car ses parents n’ont pas supporté d’y vivre après ce qui s’est passé. Comme à chaque fois, il régnait autour de la demeure une odeur de brûlé, cette odeur si typique d’allumette à peine soufflée que je sentais lorsque je rejoignais Willy dans la cabane du vieux chêne. Hier cependant, poussé par je ne sais quelle force étrange, j’ai eu envie de m’approcher. J’ai enjambé la barrière, puis me suis avancé vers les fenêtres du salon à travers les herbes hautes du jardin, mon souffle produisant devant mes yeux des nuages de condensation en cette froide et brumeuse nuit d’octobre. Les vitres, puisque la maison n’était plus chauffée depuis des mois, étaient couvertes de buée. Je me suis planté devant l’une d’elle, frissonnant, hésitant à y poser mon front pour observer l’intérieur, de peur que cela remue en moi les affreux souvenirs d’il y a un an.

    Je n’ai pas eu besoin de le faire, cependant, pour que la terreur me rattrape.

    Des empreintes de doigts sont apparues dans la buée, puis d’autres encore, tâtonnant la surface glaciale de la vitre comme celles d’êtres invisibles tentant de s’en extraire.

    Ils élèvent des bestioles, répète la voix de Willy dans ma tête, tandis que j’écris ces lignes d’une main tremblante.

    Ah oui, au fait… J’allais presque oublier de préciser quelque chose. Ces empreintes de doigts n’allaient pas forcément par cinq, et elles n’avaient que peu à voir avec celles d’êtres humains.

Pablo Behague

Vosges, Mai 2020

Merci à L. pour son dessin glauque !

Noël à Avrincourt : un conte pour enfant

    Au sein du bourg isolé d’Avrincourt, qui ne comptait pas plus de deux cents âmes et se trouvait niché au creux de vastes collines boisées, Noël était un événement important que tous attendaient avec impatience. Tout au long du mois de décembre, les habitants avaient pour habitude de se rassembler le soir sur la petite place, pour écouter la chorale des enfants et pour partager du vin chaud dans une ambiance chaleureuse. La place était naturellement le lieu de rencontre, non seulement car elle se trouvait précisément au centre du village, mais aussi parce qu’elle était occupée par un majestueux sapin que l’on disait pluri-centenaire et qui suscitait l’admiration des rares visiteurs passant par là. Dans un parterre entouré d’un muret bas, son énorme tronc jaillissait du sol, et montait jusqu’à sa cime pointue entre les épaisses branches qui lui tournaient autour comme pour désigner un à un tous les points de l’horizon. Sa hauteur surpassait largement celle des maisons mitoyennes qui encadraient la place, et seul le clocher de l’église du village, à quelques rues de là, paraissait pouvoir rivaliser avec lui en termes de taille ; un mesurage précis quelques années auparavant avait néanmoins démontré que le sapin était plus grand de 6 cm. La couleur de ses aiguilles – un vert profond et envoûtant – contrastait toute l’année avec le gris triste des pavés et des pierres dont étaient faites les maisons. En hiver, toutefois, quand la neige recouvrait les toitures et la surface des rues, ses reflets émeraudes ressortaient plus encore que d’habitude, offrant l’impression qu’il était un élément surnaturel qui se serait égaré dans un paysage terne ; un être toujours joyeux et vivant quand le monde autour de lui était mort.

    Il était inscrit dans la tradition d’Avrincourt que, tous les ans en novembre, les enfants de la maternelle décorent des boules de Noël pour qu’on les accroche aux branches du sapin. La maîtresse, Madame Rimpault, leur confiait des grosses sphères en argent munies d’un crochet en fil de fer, et elle les incitait à y dessiner à la peinture des sapins, des pères Noël, ou encore des traîneaux tirés par des rennes au milieu des étoiles. Ensuite, les boules étaient confiées à Marcel, le cantonnier du village, qui avait la charge d’aller les suspendre dans les branches à l’aide de son escabeau et de ses échelles. Les adultes ne manquaient pas de féliciter chaque soir les enfants pour leurs œuvres d’art qui, il est vrai, donnaient au sapin un aspect encore plus féerique et magique que durant les autres périodes de l’année. Quelques jours après Noël, généralement au cours la première semaine de janvier, Marcel allait décrocher les boules et les rendaient à la maîtresse, qui elle-même les rendaient aux différents enfants qui pouvaient alors les ramener à la maison.

    Cette année-là, cependant, les gamins n’avaient pas pu fabriquer les boules de Noël artisanales comme ils le faisaient d’habitude. Madame Rimpault avait en effet eu pour idée d’initier ses élèves à la peinture des santons, et cela avait demandé tellement de temps qu’il n’en était plus resté suffisamment pour qu’ils puissent se consacrer à d’autres activités. De plus, les enfants cette année avaient eu un mal fou à retenir les chants de Noël, et à les brailler de façon acceptable les soirs venus, si bien que la préparation de la chorale avait demandé beaucoup plus de séances qu’en temps normal. Tous ces éléments réunis avaient favorisé un retard dans le programme, et Madame Rimpault avait dû se résoudre cette année, exceptionnellement et à contre-cœur, à annuler la décoration du sapin par les boules de ses élèves.

    Pour pallier l’absence de ces ornementations habituelles, il fut décidé que Marcel irait acheter des boules de Noël dans un supermarché, ainsi que quelques guirlandes aux couleurs chatoyantes qui permettraient malgré tout d’égayer les rassemblements nocturnes sur la petite place. Le cantonnier fit ce qu’on lui demandait, et le matin du premier décembre alla accrocher toutes ces babioles dans les branches de l’arbre majestueux. Outre les guirlandes aux teintes criardes, il fit pendre entre les rameaux de grosses boules rouges et creuses, en plastique, dont il avait acheté un lot de trente à très bon prix dans un magasin de déstockage. Lorsque les habitants se retrouvèrent au pied du sapin à la nuit tombante, tous hochèrent admirativement la tête en estimant que ces décorations n’étaient pas si mal, finalement, et qu’elles changeaient des autres années ; même si évidemment, ne pouvaient-ils s’empêcher d’ajouter, ils préféraient les boules habituelles des enfants.

    Le mois de décembre fut particulièrement neigeux cette année-là, et il y eut même à plusieurs reprises de véritables tempêtes hivernales. Voilà peut-être pourquoi personne ne s’étonna réellement que, presque tous les matins, des boules de Noël se retrouvaient sur le sol, parfois même à plusieurs, éparpillées dans la neige aux quatre coins de la place.

    — Fichu vent ! lança madame Guibert un matin en serrant ses bras contre son ventre, ses bottes plantées dans la neige, en regardant Marcel ramasser les sphères en plastique pour les mettre dans son seau.

    — Ça, vous pouvez le dire ! J’ai passé tout le mois à raccrocher ces satanées boules de Noël ! Celles des enfants tiennent mieux, c’est moi qui vous le dis.

    La météo était donc tenue pour responsable de ce phénomène, et personne ne s’inquiéta outre mesure même quand, le matin du vingt-quatre décembre, absolument toutes les boules rouges en plastique furent retrouvées dans la neige. Il était unanimement admis, pourtant, que la nuit précédente avait été calme, sans la moindre once de vent et sans la moindre précipitation. Mais les habitants invoquèrent chacun leurs théories, toutes plus loufoques les unes que les autres, pour expliquer ce qui s’était passé, et peut-être aussi pour se rassurer et ne pas gâcher Noël dont le réveillon était prévu pour le soir-même. Monsieur Bertrand affirma ainsi que la gelée avait pu faire se rétracter les branches du sapin, entraînant la chute des sphères écarlates. Madame Rimpault se demanda si certains de ses élèves, ou anciens élèves, n’auraient pas pu vouloir faire une blague, ou même se venger qu’on ait préféré cette année mettre d’autres décorations que les leurs. Le maire du village, Monsieur Gérant, estimait lui que Marcel n’avait pas dû faire correctement son travail, et que ce bon à rien avait dû si mal accrocher les boules qu’elles auraient de toute façon fini par tomber un jour ou l’autre.

    Quelles que soient les explications qu’ils privilégiaient, les habitants étaient en tout cas tous d’accord pour ne pas se laisser gâcher le réveillon par une telle affaire. Marcel alla raccrocher les boules dans le gigantesque sapin, puis ils se retrouvèrent à la nuit tombante, comme d’habitude, pour partager du vin chaud et regarder les enfants répéter encore et encore les mêmes chants de leurs voix criardes, leurs petites frimousses innocentes se tordant aux gré des « Vive le vent », « Mon beau sapin » et « Petit Papa Noël ». Puisque c’était la veille du jour tant attendu, la mairie du village offrait par ailleurs des paniers garnis aux habitants, et elle mettait à disposition des toasts au foie gras et du champagne sur des tables en tréteaux qui avaient été montées sur la place pour l’occasion, juste à côté des bûches enflammées qui faisaient office de chauffages. Tous passèrent une agréable soirée, les adultes discutant entre eux et se faisant la bise en se souhaitant de joyeuses fêtes, et les enfants jouant dans la neige ou tenant les paris des cadeaux qu’ils déballeraient le lendemain dans leurs salons respectifs. Aux alentours de vingt-trois heures, ils allèrent tous se coucher, l’esprit en paix, heureux et impatients déjà d’être le lendemain matin pour partager de nouveaux moments magiques en famille.

    Mais… le lendemain matin ne se déroula pas tout à fait comme un matin de Noël habituel. La plupart des villageois furent réveillés avant l’aube, non pas par les grelots d’un traîneau mais par un hurlement strident ; celui de madame Guibert qui, en tirant les rideaux de sa salle de bain, dont les fenêtres donnaient sur la place, ne s’attendait nullement à découvrir un tel spectacle à la lueur des lampadaires. Dans la neige qui recouvrait les pavés, et contrairement aux autres jours, il n’y avait aucune trace de boules de Noël… Celles qui étaient accrochées aux rameaux du sapin, en revanche, n’étaient pas faites de plastique, mais plutôt de chair et de peau. Elles n’étaient plus rouges comme autrefois mais blanches comme le lait, et chacune décorées de nez, de bouches, et d’yeux exorbités qui la fixaient de façon vitreuse entre les épines. Les têtes étaient tenues aux branches par les cheveux, pâles certes mais dégoulinantes par le cou d’un liquide qui avait la même couleur que celle des boules en plastique dont elles avaient pris la place. Le cri de Madame Guibert se tarit un instant pour céder la place à une pétrification d’effroi, mais il rejaillit aussitôt de sa bouche quand elle reconnut plusieurs des visages qui se balançaient dans le vent à quelques mètres de sa fenêtre. Le grain de beauté sur le front et le nez en trompette n’étaient-ils pas ceux du petit Tommy ? Et ce visage joufflu, ne ressemblait-il pas à celui de la petite Anna ? Et là, n’était-ce pas Timéo ? Là Annabelle, Victor et Richard ? Pauline, Sarah et Pierre ?

    Les rideaux se tirèrent aux autres fenêtres de la place, puis d’autres hurlements survinrent, jusqu’à former une véritable chorale de Noël faite de voix s’élevant en canons ; quoique dans un style assez baroque et peu coutumier. Les parents qui reconnurent la frimousse de leurs enfants dans les nouvelles décorations du sapin ne voulurent pas en croire leurs yeux, et la plupart d’entre eux se précipitèrent dans leurs chambres respectives. En soulevant les couvertures des petits lits, ils ne trouvèrent évidemment que des corps sans tête, et sur les oreillers des boules de Noël en plastique rouge, peut-être offertes en forme de dédommagement pour la gêne occasionnée. Ils pleurèrent longtemps en contemplant le matelas imbibé de sang, ou alors en observant par la fenêtre les têtes de leurs bambins se balancer dans la brise hivernale. C’étaient là des décorations de mauvais goût, certes, mais qui pourtant avaient un impact visuel indéniablement plus percutant que ces vulgaires boules en plastique qu’elles avaient remplacées.

    Mais qu’avait-il bien pu se passer ? Voilà ce que se demandèrent les habitants quand ils furent tous accourus au pied du majestueux conifère, qui arborait fièrement au-dessus d’eux ses nouvelles décorations organiques. En remarquant que des aiguilles se trouvaient sur les lits des enfants, et qu’il s’en trouvait aussi sur les rebords des fenêtres, dont certaines ne paraissaient d’ailleurs pas avoir été correctement refermées, ils durent se résoudre à reconsidérer sous un nouvel œil le récit tenu par le vieux Jacques, qui habitait une ferme un peu à l’écart du village. Celui-ci affirmait qu’au cœur de la nuit, incapable de fermer l’œil, il avait voulu contempler les étoiles depuis sa fenêtre mais que son regard avait été attiré par le bourg, où il lui semblait avoir vu se mouvoir les branches du gigantesque sapin.

    — Ça faisait comme… Ouais, comme des tentacules vertes qui serpentaient entre les toits des maisons… Ou des bras à la recherche de quelque chose…

    Pensant perdre la raison, ou simplement avoir trop abusé de la bouteille en cette veille de Noël qu’il passait, une fois n’était pas coutume, seul chez lui, le fermier avait précipitamment refermé les volets et s’était recouché en grelottant. Pourtant, son témoignage était probablement la seule piste exploitable par les habitants d’Avrincourt, qui durent se résigner à admettre que le sapin dont ils étaient tant fiers avait peut-être des caprices auxquels il valait mieux ne pas déroger. Trop orgueilleux sans doute pour qu’on le décore de vulgaires sphères en pastique – des babioles premier prix qui plus est, et achetées en grande surface – il avait manifesté son mécontentement tout au long du mois en secouant ses branches. Puisqu’on se refusait en dépit de cela à le parer de boules de Noël dignes de ce nom, il avait dû se résoudre à aller lui-même en chercher. Etendant ses branches dans toutes les directions, jusqu’aux fenêtres des maisons qu’il avait ouvertes par on ne savait quelle magie, il était allé entourer de ses rameaux les cous des enfants ; des enfants qui avaient alors un sourire béat sur les lèvres, rêvant des cadeaux qui les attendaient dans le salon. Délicatement, il les avait entortillés, puis avait resserré son étreinte petit à petit, jusqu’à ce que les têtes juvéniles sautent comme des bouchons de champagne ; ce champagne que les habitants avaient joyeusement dégusté la veille à son pied.

    Ces têtes avaient fait parfaitement l’affaire. Il s’agissait là de bien belles boules, ou plutôt de bien belles bouilles de Noël, et leur qualité était excellente quoique leur peinture rouge eût quelque peu tendance à dégouliner sur ses aiguilles.

Pablo Behague

Vosges, décembre 2020

Merci à L. pour son illustration !

L’oie de Camille Rambdour

    Jerry Robichaud, homme corpulent à la petite moustache taillée à la Hercule Poirot, arriva à son bureau aux alentours de huit heures quinze. Normalement, tout le monde devait arriver à huit heures, mais qui allait lui reprocher son manque de ponctualité ? Il était le patron après tout. Le Big Boss. Cette pensée le fit sourire, retroussant ainsi la pointe de ses moustaches.

    En entrant dans le hall, il fut salué comme d’habitude par ses collègues. Il y avait parmi eux des cadres inexpérimentés, « jeunes et dynamiques », dont l’un d’eux serait probablement dans vingt ans à la place de Jerry s’il persévérait, mais également les « vieilles souches », comme ils aimaient à s’appeler entre eux. Ils étaient six, tous hauts placés dans la hiérarchie de la boîte depuis une quinzaine d’année et ils constituaient avec Jerry le corps principal de « Robichaud foie », le moteur de cette prestigieuse entreprise de foie gras.

    — Salut Marc. Salut Dom’. Tiens Hervé ! L’angine de ta femme s’arrange ?

    Des discussions des plus banales avaient lieu dans ce hall, dont la plupart servaient davantage à bien paraître qu’à véritablement échanger. Pourquoi diable Jerry s’intéresserait-il à la santé de Mme Liberelle, une femme qu’il n’avait vu qu’une fois au pot de Noël de l’entreprise et qu’il avait d’ailleurs trouvée particulièrement laide et sans intérêt ? Toujours était-il qu’une bonne entente avec les collègues était la clef de la réussite et ça, Jerry Robichaud le savait. Aujourd’hui arrivé au plus haut de tous les échelons, dans le fauteuil du Big Boss, il pourrait pourtant se permettre, s’il le voulait, d’éviter de jouer la comédie. Mais il avait gardé l’habitude d’être agréable avec les gens qui l’entouraient, de toujours les brosser dans le sens du poil quand il fallait le faire et de feindre l’intérêt même quand il était absent. Il avait appris tout cela du temps où il avait monté la boîte, à l’époque où il devait chercher des partenaires financiers et se démener de ferme en ferme pour trouver la moindre oie à gaver.

    Vingt minutes plus tard, après avoir bu trois cafés et raconté quelques blagues salaces avec ses « vieilles souches », il prit l’ascenseur en direction de son bureau. Lorsque les portes s’ouvrirent au quatrième étage, sa secrétaire l’attendait avec son charmant sourire (et son charmant décolleté aussi), tenant une pile d’enveloppes dans les mains.

    — Bonjour Mr Robichaud, voilà le courrier du jour qui vous est adressé.

    — Bonjour Natacha. Merci Beaucoup. Tu peux m’appeler Jerry, tu le sais bien. (Combien de fois faudra-t-il lui répéter ? pensa-t-il.)

    Après un dernier coup d’œil appuyé vers le soutien-gorge de son assistante, il entra avec le courrier dans sa partie privée, s’assit lourdement dans son fauteuil et contempla Paris derrière la baie vitrée. Enfin, sortant de ses rêveries, il entreprit d’ouvrir une à une les enveloppes.

    Comme il s’y attendait, la plupart d’entre elles venaient des provinces ; de chez les « péquenots », comme les « vieilles souches » aimaient à les appeler à Paris (chose qu’ils ne se seraient jamais permis en déplacement dans les fermes). Il faut dire qu’en lisant les lettres, bien souvent d’écritures brouillonnes et bourrées de fautes d’orthographe, on avait vraiment l’impression d’avoir affaire à des péquenots. Parfois même, Jerry retrouvait des traces de boue sur le papier à lettre, comme si le cul-terreux n’avait même pas pris la peine de se laver les mains avant d’écrire sa foutue demande. Le pire fut certainement la fois où, dans un colis recommandé, un éleveur Ardéchois mécontent lui avait envoyé une jolie bouse de vache bien verte. Il avait planté une étiquette dessus à l’aide d’un cure-dents, sur laquelle il avait écrit : « Voilà dans quoi vous nous mettez avec votre marge de bénéfice ». Depuis cet incident, Jerry Robichaud manipulait les lettres venant de province avec une précaution presque caricaturale : il les ouvrait avec des gants et demandait tout bonnement à sa secrétaire de se sacrifier pour ouvrir les colis. Comme toutes les lettres venant des péquenots avaient pour seul objet de se plaindre (négocier le prix de leur marchandise, les conditions de transformation, etc.), il les balançait bien souvent sans même les lire dans le feu. Les lettres des écolos et des défenseurs des animaux avaient droit au même sort, mais celles-là, il ne les lisait qu’encore plus rarement. Dès qu’il voyait que l’enveloppe était en papier recyclé (c’était un signe qui ne trompait pas) ou que le timbre contenait un logo du genre Greenpeace et consort, il la déchirait et la balançait directement dans les flammes. Comme si les systèmes de production de « Robichaud foie » pouvaient avoir un impact sur la planète ! Comme si une oie en avait quelque chose à foutre de se faire engorger toute la journée pour finir dans notre assiette au réveillon ! Foutaises, pensait Jerry. Les péquenots et les écolos sont toujours à se plaindre pour un oui ou pour un non. Jamais contents. Jamais. Il était las de toutes ces conneries.

    Il avait maintenant ouvert cinq courriers : tous venaient d’agriculteurs mécontents. Cela commençait à lui donner sérieusement mal à la tête, et quand il jeta la dernière lettre lue dans les flammes du feu, il se jura que la suivante serait la dernière avant la pause-café.

    — Bon allez mon petit Jerry, encore une !

    Il était un peu moins de neuf heures. Il prit une enveloppe sur la pile et ses yeux s’agrandirent de stupéfaction lorsqu’il vit l’écriture qui la recouvrait. Loin de la calligraphie rudimentaire et brutale des paysans en colère (que Jerry comparait en blaguant à la machine à café à celle d’un enfant de CE1), les lettres de l’adresse étaient fines, légèrement penchées, et les courbes étaient d’une délicatesse qu’il n’avait pas l’habitude de voir.

    — Bon Dieu, mais c’est l’écriture d’une femme…

    Et Jerry ne se trompait pas, il s’agissait bien d’une femme. Il ouvrit l’enveloppe, se saisit de la lettre et se mit à lire dans un murmure :

    Cher Monsieur Robichaud,

    Les mérites de votre formidable entreprise ne sont plus à démontrer : tout le monde sait que les meilleurs foies gras proviennent de chez Robichaud. Ainsi, je m’abstiendrai d’expliquer les raisons qui me poussent à vous contacter vous plutôt que n’importe quel autre transformateur.

    Je possède une exploitation en Dordogne, sur la commune d’Aneçon plus précisément, où j’élève des oies depuis maintenant un an environ. N’ayant pour le moment jamais eu affaire à une entreprise aussi prestigieuse que la vôtre, j’ignore si mon élevage pourrait correspondre à vos critères de sélection (car je me doute qu’ils doivent être stricts). Accepteriez-vous d’utiliser mes oies pour la fabrication de votre foie gras ? Pourrions-nous nous rencontrer pour discuter des modalités d’un tel contrat ? Mon prix sera le vôtre : je n’élève pas les oies dans un but financier. Je possède très exactement 226 oies de race cendrée et je les nourris bien comme il faut. Aussi, si ma proposition vous intéresse, auriez-vous l’amabilité de me recontacter ? Je vous prie de croire en mes sincères salutations.

    Camille Rambdour.

    05 40 42 58 71

    Jerry Robichaud n’en croyait pas ses yeux. Lui qui n’épluchait que des torchons depuis tout à l’heure venait de tomber sur la perle des perles des propositions. C’était un peu comme trouver une pépite d’or au milieu d’un tas de fumier. Malgré lui, il se mit à sourire en tripotant sa moustache d’un air songeur. Certes, personne n’avait encore visité l’exploitation, et peut-être que ses espérances s’avéreraient infondées… Mais il y avait tout de même cette phrase : Mon prix sera le vôtre. Jerry en languissait d’avance.

    — Ce sera une proie facile, pensa-t-il tout haut.

    Elle avait l’air inexpérimentée, naïve, un peu idiote… et en plus c’était une femme. Jerry ne put retenir un petit éclat de rire étouffé tandis qu’il s’emparait du téléphone dans le dessein d’appeler un par un ses conseillers et adjoints, à savoir les autres « vieilles souches ». Il exposa à chacun la situation, lut tout haut la lettre de cette cruche de fermière, et tous en conclurent qu’il serait facile de se jouer de cette Camille Rambdour.

*

    Ils étaient trois dans la BMW, qui roulait au milieu de la forêt depuis maintenant vingt minutes. Jerry Robichaud occupait la place du mort, une carte routière sur les genoux car le GPS était tombé en panne sur l’autoroute (pas moyen de le rallumer). Dominique Lagache conduisait le véhicule et Hervé Devolsky occupait une place à l’arrière. Ils étaient trois des six « vieilles souches » à faire le voyage jusqu’à la ferme de Camille Rambdour. Tous avaient voulu venir, évidemment, mais il fallait bien qu’il en reste à Paris pour tenir la baraque. Ils avaient donc tiré à la courte paille (sauf Jerry bien sûr, qui avait déjà décrété qu’il irait de toute façon), et ce furent Dominique et Hervé qui eurent le privilège de pouvoir se payer deux jours de vacances en Dordogne avec leur patron. Oui, car s’en aller arnaquer des jeunes agriculteurs un peu naïfs faisait partie des passe-temps favoris des « vieilles souches », leur « pêché mignon » comme ils aimaient à l’appeler parfois.

    — Tu es bien sûr que c’est par là Jerry ?

    Ils n’avaient plus rencontré âme qui vive depuis le garde forestier qui enfilait ses bottes, et cela remontait à facilement dix minutes.

    — Ouais ouais, elle m’a bien précisé que sa ferme était isolée.

    Il se passa deux minutes durant lesquelles personne ne parla. Puis Hervé lança en grognant :

    — J’espère quand même qu’elle ne s’est pas foutue de notre gueule, cette garce !

    Mais c’est justement à ce moment-là qu’ils aperçurent enfin un petit chemin de terre qui s’enfonçait sur la gauche. Une flèche en carton sur laquelle on avait peint une oie avait été attachée à un érable et indiquait le chemin.

    — Pauvre BM… se lamenta Dominique en s’engageant dans le passage boueux.

    Après environ un kilomètre, la forêt laissa place à de vastes prairies au fond desquelles ils aperçurent la ferme. C’était un ancien bâtiment en forme de U, aux murs de brique blancs et au toit gris sale. À droite de la ferme se trouvait un petit bois de peupliers et derrière se tenait une vaste grange en tôle. Après avoir passé un petit muret de pierre qui s’effondrait par endroit, ils pénétrèrent dans une allée bordée de platanes, puis dans la cour pavée où ils se garèrent dans un nuage de poussière. Aussitôt la voiture immobile, une cinquantaine d’oies surgirent du côté gauche de la ferme et se précipitèrent dans leur direction. Bientôt, les palmipèdes encerclaient la voiture dans un vacarme infernal.

    — C’est quoi ce bordel ! gueula Dominique. On a vraiment débarqué chez les culs-terreux ici…

    — C’est avec ces bestioles immondes qu’on gagne notre vie, Dom, lui fit remarquer Jerry. Ne l’oublie jamais.

    Dominique se contenta en guise de réponse d’un grognement. C’est alors qu’une porte sur l’aile droite de la ferme s’ouvrit et qu’une femme blonde apparut sur le pas de la maison. Elle portait un jean délavé et une chemise à carreaux bleue, sur laquelle tombaient de longs cheveux châtains. Jerry pensa en la voyant que si elle n’avait pas chaussé ces horribles bottes vertes en caoutchouc, elle aurait été plutôt jolie. Il avait cependant bien du mal à lui donner un âge précis ; il hésitait entre 30 et 40 ans.

    Camille Rambdour, car c’était bien elle, prit un bâton qui était posé contre la maison et s’avança vers la voiture. Lorsqu’elle croisa le regard de Jerry, elle lui sourit et lui fit un petit signe de la main. Puis, elle repoussa les oies derrière la ferme à l’aide de son bâton comme un berger guidant ses moutons.

    — Elle ne porte pas d’alliance, remarqua Dominique qui était un vieux célibataire.

    Lorsque les oies furent passées derrière le corps de ferme, les trois hommes d’affaires sortirent de la voiture. Leur accoutrement, smoking et cravate, les faisait paraître comme des astronautes sur une planète inconnue ; ils contrastaient étrangement avec l’atmosphère rustique du lieu. La femme se retourna et s’avança vers eux en tendant la main.

    — Bonjour, je suis Camille Rambdour !

    Elle serra la main de Hervé, puis celle de Dominique, et se tourna enfin vers Jerry.

    — Vous devez être Mr Robichaud, n’est-ce pas ?

    — C’est exact, mais comment avez-vous deviné ?

    — Oh… Vous avez le charisme du chef d’entreprise. Ça se voit au premier coup d’œil !

    Camille donna à Jerry un petit coup de coude complice tandis que les deux autres vieilles souches se mettaient à tirer une tête d’enterrement. Et dire qu’ils pensaient faire jeu égal avec leur patron en termes de prestance…

    — C’est sympathique chez vous, lança Jerry. Bien qu’un peu isolé.

    — Ah ça… A qui le dites-vous ! J’ai acheté cette ferme l’année dernière avec l’argent d’un héritage. Les oies ont toujours été ma passion. Mes parents avaient également un petit élevage, je suis donc tombée dedans quand j’étais petite… J’en garde d’ailleurs les séquelles.

    Camille Rambdour souleva sa chemise afin de laisser voir sa hanche droite. Il y avait une petite cicatrice rosâtre.

    — Un mâle m’a mordue ici quand j’avais sept ans, expliqua-t-elle. Mais ce n’est pas ça qui m’a empêché de toujours aimer les oies.

    Jerry échangea un regard complice avec Hervé. Elle allait être vraiment facile à mettre dans la poche : on lisait la naïveté dans ses yeux aussi bien que le titre d’un film sur une affiche de cinéma. C’est ce qui vint à l’esprit du patron de Robichaud foie, bien que la comparaison lui parût un peu fumeuse.

    — Avez-vous mangé ? demanda la fermière.

    — Non, pas encore. Mais ne vous embêtez surtout pas pour nous, répondit Jerry.

    — Oh, j’avais prévu que vous mangeriez ici de toute façon! La table est prête et un bon ragoût nous attend sagement à l’intérieur.

    Camille désigna l’entrée de la ferme. Les trois hommes haussèrent donc les épaules, la remercièrent et se dirigèrent en souriant vers la porte. Jerry jubilait intérieurement : en plus d’arnaquer une pauvre gonzesse sans défense qui avait voulu se lancer dans l’élevage, ils allaient déguster un bon repas tous frais payés par la maison.

*

    L’entrée donnait directement sur la cuisine où une longue table en bois massif était mise et les attendait, faiblement éclairée par un lustre dont la moitié des ampoules étaient grillées. La rareté des fenêtres le long du mur de brique rendait la pièce sombre, mais aussi harmonieuse. Au sol, de nombreuses dalles étaient fendues, comme souvent dans ces vieilles bâtisses rurales.

    Les hommes d’affaire s’assirent où bon leur semblait tandis que Camille Rambdour rallumait le feu sous le plat du ragoût. Elle sortit ensuite d’un placard une boîte de biscuits apéritifs, sur laquelle d’ailleurs était représentée une oie, ainsi que des pistaches qu’elle posa sur la table.

    — Que voulez-vous boire ? J’ai une bonne bouteille de vin de la région, du Bergerac, vous voulez goûter ?

    Ils acquiescèrent et elle disparut derrière la porte de la cave. Lorsqu’elle revint, la bouteille déjà débouchée, elle servit trois verres et les déposa devant chacun de ses invités.

    — Vous ne vous joignez pas à nous ? demanda Dominique en plongeant sa main dans le paquet de pistache.

    — Non, je n’aime pas trop le vin. Je préfère la bière. Peut-être à cause de mes origines nordistes…

    Sur ce, elle ouvrit le réfrigérateur et sortit une Leffe, qu’elle décapsula avec un briquet avant de rejoindre la table.

    — Nordiste, dites-vous ? s’enquit Jerry.

    — Oui, j’ai passé mon enfance dans un petit village près de Maubeuge.

    — Oh, je connais bien ce coin-là ! Savez-vous que quand j’ai monté la boîte, c’est dans le Nord que j’ai eu mes premiers partenaires financiers, mais aussi mes premiers contrats avec des éleveurs ? J’allais de ferme en ferme pour essayer de faire signer des contrats et trouver de quoi faire mon foie gras pour Noël…

    — Ah ? Je ne savais pas non !

    La fermière se leva pour inspecter le ragoût sur le feu. Le vin n’était pas mauvais et Jerry avait bu la moitié de son verre. Celui d’Hervé était quant à lui déjà vide.

    Le ragoût fut servi et ils mangèrent.

*

    Quarante minutes plus tard, ils avaient fini le plat ainsi que deux bouteilles de vin (la cul-terreuse était partie en rechercher une quand la première fut vide). Surtout, ils avaient discuté des modalités du contrat et tout semblait aller comme sur des roulettes. La naïveté de Camille Rambdour défiait tout entendement. Il ne restait plus qu’à ce qu’elle signe en bas de la feuille pour que ce soit dans le sac, mais ils feraient ça après manger. Ses oies allaient être livrées à Robichaud foie pour un prix dérisoire et cette pauvre femme ne semblait même pas savoir qu’il existait des normes en termes de prix. Une vraie cruche, en somme.

    Tout paraissait donc se passer à merveille mais, au moment où Camille Rambdour prenait dans le frigo une tarte aux pommes pour le dessert, Hervé tomba subitement à la renverse de sa chaise. Dominique, qui était le plus proche, se précipita au-dessus de lui.

    — Hervé ? Hervé, ça va ?

    Mais il ne répondait pas. Il semblait dormir.

    — Il a fait un malaise on dirait, murmura Camille Rambdour d’un air inquiet en se dirigeant vers eux. Peut-être n’a-t-il pas supporté l’alcool… Il faudrait le faire allonger. Vous voulez bien m’aider à le porter jusqu’au divan ?

    Jerry se leva et, avec Dominique, ils portèrent leur collègue vers le salon. C’était une grande pièce sombre avec pour seul mobilier un fauteuil et un meuble sur lequel était posé une télévision qui semblait dater de l’ancien temps.

    Alors qu’il était au milieu de la pièce en train de porter son collègue, ce fut au tour de Jerry de sentir que sa tête chavirait. Ses paupières s’effondraient sur ses orbites et il sentait ses jambes se transformer en bâtons de mousse. Des pensées confuses et incohérentes lui vinrent subitement à l’esprit, se mélangeant dans le bain cotonneux de son cerveau. Sa dernière pensée avant qu’il ne s’écroule dans le salon, lâchant ainsi les mains d’Hervé dont la tête vint claquer contre le carrelage, fut :

    Ça ne m’étonnerait pas que sa télévision soit encore en noir et blanc. Elle y regarde sans doute la Petite Maison dans la prairie, ou des vieux films de John Wayne. Et…

    Il ne restait donc plus que Dominique dans la pièce, tenant immobile les pieds d’Hervé. Dominique et la fermière, dont il entendait les pas se rapprocher dans son dos. Et quand il se rendit compte que quelque chose clochait, quand il comprit que deux personnes tombant dans le coma en moins de cinq minutes n’était probablement pas un phénomène habituel, il voulut se retourner. Avant qu’il en ait le temps cependant, il sentit une masse aussi lourde que le monde s’abattre sur l’arrière de son crâne.

    C’est la dernière chose qu’il sentit avant le trou noir.

*

    Jerry ouvrit un œil. Doucement.

    Une odeur de vin lui emplissait les narines.

    Il ouvrit l’autre œil.

    Ce qu’il vit lui sembla d’abord être un mur blanc, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il était allongé et qu’il s’agissait en réalité du plafond.

    L’air était moite et humide. Comme celui d’une cave.

    Il voulut se redresser mais en était bien incapable. Malgré tous les efforts mentaux qu’il produisait pour bouger ses membres, ceux-ci ne décollaient pas d’un centimètre. Il tourna la tête vers sa main droite et c’est à ce moment-là que le brouillard qui nappait son esprit s’évapora et qu’il commença à prendre conscience de sa situation.

    Son poignet était entouré par un anneau en métal fixé à la table en bois sur laquelle il était allongé. Il colla son menton à sa poitrine pour regarder ses pieds : ils étaient eux aussi fixés à la table par de solides cercles d’aciers. Il était immobilisé sur ce qui semblait être une authentique machine de torture moyenâgeuse.

    Une vague de panique l’envahit soudain. Il se mit à se débattre et à hurler mais comme il ne parvenait qu’à se faire mal au dos, il tenta finalement de retrouver son calme en soufflant à grands coups.

    Il essayait désespérément de se rappeler comment il avait fait pour se retrouver ici, mais il y avait un trou dans sa mémoire qu’il était incapable de combler. Il se souvenait de la ferme, des oies autour de la voiture, de la table et du ragoût, de Camille Rambdour la péquenotte…

    — J’attendais votre réveil, Monsieur Robichaud, susurra justement la voix de la péquenotte, et dans l’esprit de Jerry se répéta comme un écho : Je vous attendais, Monsieur Bond…

    La fermière semblait être derrière lui. Il tendit le cou pour la regarder. À l’envers, il la vit adossée au mur en brique de la cave, tapotant sa paume de main gauche avec une batte de base-ball en regardant Jerry droit dans les yeux. Elle était seule. Où sont passés Hervé et Dom’ ? se demanda brièvement le patron de Robichaud foie, mais pour le moment il avait d’autres chats à fouetter. La batte de baseball, par exemple, était un problème qui semblait être placé au-dessus dans l’ordre des priorités.

    D’autant plus qu’elle était tâchée de sang…

    C’est une cinglée, elle a déjà tué les deux autres et il ne reste plus que moi, pensa-t-il.

    La voix de Camille Rambdour s’éleva de nouveau, mais elle n’avait plus rien à voir avec celle de l’hôte aimable et conviviale (voire naïve et complètement cruche) qui les avait accueillis tout à l’heure. La voix était à la fois dure et moqueuse. Jerry crut même y percevoir ce qui ressemblait à une pointe de jubilation.

    — Alors mon vieux Jerry, qu’est-ce que ça fait d’être ligoté et d’attendre son heure ? Comme… disons… une oie ? Une oie qui doit attendre sagement qu’on vienne la gaver…

    Jerry ne voulait pas répondre. Il avait peur et savait que la moindre gaffe pouvait coûter la vie face à un psychopathe (et Camille Rambdour relevait visiblement de cette catégorie). En chef d’entreprise, il savait analyser les situations froidement. Cela ne l’empêcha toutefois pas de dire quelque chose d’idiot.

    — Si vous voulez négocier les prix du contrat, nous pouvons discuter Camille…

    La fermière se mit soudainement à rire, d’un rire franc et joyeux, mais redevint presque aussitôt sérieuse et menaçante.

    — Tu peux te le mettre où je pense ton contrat de merde ! Tu crois que je t’ai fait venir ici pour te vendre mes oies ? Tu crois sincèrement que c’est la raison de toute cette mascarade ?

    Camille Rambdour se mit à faire les cent pas dans la pièce, tournant autour de la table où était attaché Jerry comme un guépard autour de sa proie. Soudain, dans un excès de rage incompréhensible, elle prit une bouteille de vin dans les alvéoles et la balança sur le coin de la table où elle vint exploser dans un fracas monumental en faisant sursauter l’homme qui y était attaché. Le pantalon en velours de Jerry fut aspergé et du vin dégoulina sur le sol poussiéreux. La folle avait certainement dû en casser une autre avant son réveil, ce qui expliquait l’odeur de vinasse qui régnait sur les lieux…

    — On dirait que TOI tu ne te rappelles pas de moi ! se mit à crier Camille. Mais MOI, MOI je me rappelle de toi ! Comment pourrais-je t’oublier ? Comment, après ce que tu m’as fait ? Ah forcément, je n’étais qu’une petite fillette de neuf ans et toi un jeune businessman prometteur, qui rêvait de pouvoir et de renommée… Et mes rêves à moi ? Ma vie, tu y as pensé ?

    — Camille, je vous en prie. Soyons raisonnables. Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler…

    — Ah oui ? Et ben je vais te rafraîchir la mémoire moi. Je vais te raconter une petite histoire qui s’est passée quand j’étais encore une petite fille…

    Et Camille Rambdour se mit à raconter.

*

    « C’est l’histoire d’une petite fille de sept ans, moi, qui a grandi dans un village de campagne ne dépassant pas les 150 habitants. La moyenne d’âge de mon bled était de 58 ans. Autant te dire tout de suite que j’étais la plus jeune du village, presque la seule enfant d’ailleurs. Pour aller à l’école, il fallait que j’aille à 9km de là. Mes parents m’y conduisaient tous les matins et venaient m’y rechercher tous les soirs en voiture. C’est là-bas que je me suis fait mes seules amies. Mais le week-end et pendant les vacances, je ne pouvais pas les voir, car mes parents ne voulaient pas me conduire. Ils n’en avaient de toute façon pas le temps.

    Papa était menuisier et Maman avait un problème à la jambe qui l’empêchait d’avoir un travail. Papa travaillait à la maison, dans son atelier, et Maman s’occupait du ménage, du jardin et du reste. C’est elle aussi qui s’occupait de nos oies. Mais moi, qui s’occupait de moi ? Personne.

    Imagine-moi un peu, Jerry, j’étais la seule enfant dans un village de vieux. Que pouvais-je faire à part me tourner les pouces à longueur de journée ? La télévision ne captait presque pas et je ne faisais donc que m’ennuyer, jouant toute seule jusqu’à ce que j’en ai marre et que je ne m’arrête. A partir de là, j’attendais : je m’asseyais dans la rue et je regardais ce qui se passait. La plupart du temps il ne se passait rien, mais quelquefois j’avais droit à des bagarres à la sortie du bistrot (qui a d’ailleurs disparu aujourd’hui, comme la plupart des petits troquets de village) ou à des querelles de bonne femme à propos de bottes d’oignons ou de radis. C’était le pied quoi.

    Mais un beau jour, mon père m’a appelée tandis que j’attendais dehors, assise dans la poussière du trottoir à regarder des chats qui se tournaient autour. Je l’ai suivi dans son atelier et c’est là qu’il m’a dit :

    « J’ai une surprise pour toi, Camille ! »

    Je n’avais pas l’habitude d’entendre une chose pareille, crois-moi. Il a vu mon étonnement et s’est mis à rire, jusqu’à ce qu’une quinte de toux vienne lui arracher les poumons. Il mourrait d’ailleurs d’un cancer quelques années plus tard, mais ça il ne le savait pas encore et moi non plus. Devant nous, il y avait l’armoire qu’il était en train de construire, pas encore vernie mais déjà en forme. Il l’a ouverte de manière triomphale et c’est alors que j’ai vu Suzie pour la première fois.

    Dès le premier regard, j’ai su que la fin de mon ennui était arrivée. C’était un oison, une petite oie encore jaune qui ouvrait son bec en couinant. Elle me regardait avec ses grands yeux, le visage rempli de promesses. Je l’ai prise dans mes bras et me suis mise à la caresser. J’étais tellement heureuse que j’en ai un peu pleuré.

    En s’allumant une cigarette, mon père m’a expliqué qu’il l’avait prise au père Delattre, un voisin, pour rendre service. Ce dernier était un fermier en retraite qui avait encore deux oies dont il s’occupait, Maurice le mâle et Margarette la femelle. Il ne voulait plus de nouvelles oies mais continuait de s’occuper de ces deux-là, « pour se garder en forme » disait-il. Afin d’éviter d’avoir des oisons, lui et sa femme mangeaient les œufs. Seulement, il avait dû en oublier un, car un beau jour il avait vu une petite oie à peine sortie qui gambadait sur sa pelouse, suivie de près par ses parents. C’était Suzie.

    Il l’avait proposée autour de lui et mon père, qui était un bon ami et qui avait déjà un élevage à la maison, avait accepté de la prendre en se disant que cela me ferait un peu de distraction. Il ne croyait pas si bien dire : j’ai vécu avec Suzie les plus beaux moments de ma vie.

    Une oie n’est pas faite pour être domestiquée, je le sais, mais Suzie n’était pas une oie ordinaire : elle me suivait partout sans que jamais je ne lui demande quoi que ce soit. Au début, je me disais que c’était parce qu’elle était encore jeune et avait besoin de repères. Mais même en grandissant, quand elle a atteint l’âge de quatre mois et que ses plumes sont devenues blanches, elle a continué de rester à mes côtés en permanence. Je lui avais aménagé une petite cabane remplie de paille au fond de notre jardin, mais elle n’y allait presque jamais, seulement le soir pour dormir. Crois-moi si tu veux mais je ne l’ai jamais vue se rendre dans la basse-cour avec les autres de son espèce. Elle était bien mieux avec moi.

    Je passais donc mes journées à ses côtés, si bien que tout le village me surnommait bientôt « la petite fille à l’oie ». Nous allions nous balader dans les champs et nous arrêtions de temps à autre pour discuter. Je lui racontais ma vie, mes aventures à l’école, les disputes de la maison, les garçons dont j’étais amoureuse, les notes que j’avais eues… et elle m’écoutait, comme aucun humain ne savait le faire. Elle est vite devenue ma meilleure amie. Ma seule véritable amie, d’ailleurs. Quand j’étais triste, je la mettais sur mes genoux et je pleurais en la serrant dans mes bras. Quand j’étais heureuse je dansais avec elle sur la pelouse. Nous passions nos journées à jouer ensemble et à rire. Suzie me rendait plus heureuse qu’aucun homme ne le ferait jamais.

    Et puis est arrivé l’hiver 1988, l’hiver de mes neuf ans. Les affaires n’avaient pas très bien marché pour mon père cette année-là et nous étions, d’après ce que j’ai compris, endettés jusqu’au cou. C’était une période sombre. J’entendais mes parents parler le soir dans la cuisine, alors qu’ils pensaient que je jouais dehors. Ma mère pleurait souvent et mon père s’énervait. Il tapait sur les murs et un jour il a même éclaté une chaise contre la table.

    J’ai parlé de tout ça avec Suzie, bien sûr, et elle m’a réconfortée. J’ai pleuré dans ses plumes pendant longtemps, essayant d’oublier les soucis de la maison.

    Et c’est là que tu es entré en scène, Jerry. Le village de Ferrières te dit-il encore quelque chose ? »

    Jerry ferma les yeux. Le nom lui disait en effet quelque chose mais il n’arrivait pas à l’associer à un souvenir. Peut-être qu’en y réfléchissant posément il serait capable de se rappeler, mais pour le moment, lié à une table de torture avec une folle qui lui tournait autour en débitant des sornettes, et qui risquait à tout moment de lui balancer une bouteille de Bergerac à la figure, il en était tout bonnement incapable. Avant qu’il ait eu le temps de répondre quoi que ce soit (et peut-être était-ce mieux ainsi), Camille Rambdour reprit son histoire de sa voix hystérique.

    « Le jour du 10 novembre, tu es arrivé dans ta belle voiture décapotable au village et tu t’es garé devant chez nous. Il neigeait depuis trois jours et j’avais fait un bonhomme de neige devant la maison. J’étais sur le trottoir avec Suzie ce jour-là et je t’ai vu sortir de la voiture pour toquer à notre porte. Mon père t’a ouvert, vous avez discuté une minute et il t’a fait rentrer. Je n’ai pas su ce que vous vous êtes dit mais quand tu as franchi le pas de la porte, Suzie s’est mise à cacarder comme si on venait de lui allumer un feu sous les plumes. Avec son cou, elle m’a indiqué la maison tout en battant des ailes. Je ne l’avais jamais vue dans un état pareil, c’est pourquoi j’ai décidé d’aller écouter ce qui se passait. J’ai pris Suzie dans mes bras et me suis dirigée vers le portail menant au jardin. Après avoir longé le mur et fait le tour de la maison, je me suis arrêtée en dessous de la fenêtre de la cuisine, d’où provenaient les voix. Je ne pourrais pas rapporter mot pour mot la conversation que vous teniez, mais c’était à peu près ça :

    Mon père disait : « Je ne descendrai pas en dessous de 1000 francs pour mes oies. » Et puis je t’ai entendu lui répondre. « Ça va pour 1000 francs mais ça dépend de combien vous pouvez m’en procurer ? ». « J’en ai 39 » qu’il a dit.

    Pendant un moment, je n’ai plus rien entendu, mais tu as fini par reprendre :

    « Ça m’embête Monsieur Rambdour… Je ne signe normalement pas de contrats pour un élevage de moins de 40 têtes… »

    C’est là que ma mère est intervenue.

    « Nous avons bien une oie en plus mais elle est à la petite. Ce serait dur pour elle si on la lui enlevait… »

    Et tu te rappelles de ce que tu lui as répondu Jerry ? »

    Jerry ne s’en rappelait pas, non. Mais il pouvait en revanche tout à fait s’imaginer le genre de réponse il avait dû donner.

    « Je fais ça pour vous aider, Mr et Mme Rambdour. À vous de savoir ce que vous voulez maintenant. Votre fille serait-elle plus heureuse de se retrouver à la rue parce que vous avez des dettes impayées ? Je ne prendrai aucune de vos oies si vous ne m’en procurez pas au moins 40. »

    Réponse même de l’homme d’affaire égoïste, du trouduc qui ne pense qu’à sa carrière et qui se fiche éperdument d’enlever la seule amie d’une fillette à qui il n’a même pas dit bonjour en arrivant.

    Mon père a accepté. Et c’est ainsi qu’on m’a pris ma meilleure amie. C’est ainsi qu’est partie Suzie.

    Le lendemain, tu es venu accompagné d’un de tes employés et tu as fait monter l’élevage dans un camion. Tu comptais les oies une par une tandis qu’elles rentraient dans le véhicule de la mort. Lorsque la dernière fut passée, tu t’es approché de mon père et tu lui as dit: « Il me semble que nous avions convenu pour 40 oies, non ? »

    Mon père, qui n’était pas un mauvais bougre, avait essayé d’épargner Suzie en pensant que tu ne verrais pas la différence entre 39 oies et 40 oies. Il a lâché un grand soupir et s’est dirigé en baissant la tête vers le jardin, d’où je l’espionnais par-dessus la barrière. Il a ouvert le portail et s’est approché de moi et de Suzie. Je pleurais. Je me suis mise à genoux et l’ai supplié de ne pas faire ça. Je lui ai dit que je ferais tout ce qu’il voudrait. Mais mon père ne m’a pas écouté : il s’est contenté de me regarder tristement et m’a dit d’une voix éteinte : « je n’ai pas le choix ». C’est alors que je me suis mise à crier de rage. Il m’a donné une claque qui est restée gravée sur ma joue pendant une semaine et s’est emparé en force de Suzie. Elle hurlait à la mort et perdait des ailes en se débattant. Tandis qu’il se mettait subitement à pleuvoir à verse, mon père a disparu derrière la maison et a jeté Suzie dans le camion avec les autres oies qui jacassaient. Tu te rappelles avoir ri, Jerry ? Tu te rappelles le sourire que tu avais ?

    Suzie m’a regardée, jusqu’à ce que tu refermes les portières, et m’a lancé un dernier cri d’adieu qui m’a fait fondre en larmes. Puis, tu as glissé une liasse de billets dans la poche de chemise de mon père et tu es parti avec ton employé en ricanant. C’est toujours comme ça que vous faites, les gens de ton espèce, non ? Glisser des billets, toujours des billets, et agir en toute impunité comme si l’argent et vos costards haute couture allaient vous offrir votre place au paradis. Je suis resté assise sur le trottoir à pleurer sous la pluie, jusqu’à ce que ma mère vienne me traîner de force à l’intérieur.

    Après ça, je n’ai plus adressé la parole à mes parents pendant au moins deux mois. Mais dans le fond de mon cœur, ce n’était pas à eux que j’en voulais, mais à toi. Mon père avait essayé d’épargner Suzie bien que ça n’ait pas marché. Il n’était pas un homme méchant. Toi en revanche, tu es un véritable monstre. Tu prenais du plaisir à me voir pleurer. »

    Jerry essaya d’intervenir.

    — Mais non, Camille, je vous assure. Je ne prendrai jamais de plaisir à voir pleurer une enfant…

    Pourtant maintenant il se rappelait. Il se rappelait même très bien cette fillette qui pleurait en serrant son oie contre elle. Et effectivement, il avait pris à l’époque un plaisir mesquin à la lui enlever et à la voir pleurer. Il avait même ri une fois dans le camion, en route pour la zone de gavage. À vrai dire, il en avait un peu honte aujourd’hui, mais Dieu savait que ce n’était ni le lieu ni le moment pour les confessions.

    — Tais-toi, répondit simplement Camille.

    Puis elle reprit.

    « Je suis allé voir le vieux Delattre, celui qui avait donné Suzie à mon père. Comme il était ancien fermier et qu’il avait élevé des oies toute sa vie, je pensais qu’il pourrait m’expliquer ce qui leur arrive une fois qu’elles rentrent dans le camion. Il avait eu vent de l’histoire bien entendu, comme tout le village, et c’est avec une pitié non dissimulée qu’il m’a accueillie chez lui. Il m’a servi un lait-menthe dans sa cuisine et s’est assis à côté de moi en fumant la pipe.

    « Tu y tenais vraiment à ton oie, hein ? » qu’il m’a dit et je lui ai dit que oui, j’y tenais beaucoup. Je lui ai ensuite demandé ce que je voulais savoir. « Qu’est-ce qui va lui arriver à Suzie ? ». Il m’a regardée tristement pendant un temps qui m’a paru durer des siècles. Puis, il a dit d’une voix cassée :

    « Ton papa préférerait sans doute que je ne te raconte pas la vérité, mais je t’aime bien petite, et je pense que j’ai le devoir de te mettre au courant. Tu le sauras bien un jour de toute manière. »

    C’est alors qu’il m’a raconté ce que les gens de ton espèce faisaient des oies. Il m’a expliqué comme vous les entassiez dans des hangars où elles ne pouvaient même pas étendre leurs ailes, comme ensuite vous les gaviez en leur mettant un entonnoir dans la gorge jusqu’à ce qu’elles n’en puissent plus. Il m’a aussi raconté les abattoirs, le sang partout et les animaux agonisants sans que personne ne s’en occupe. Il m’a même montré des photos qu’il avait prises là-bas quand, plus jeune, il s’occupait de l’abattage de ses bêtes… C’était horrible. »

    Jerry crut entendre des cris qui semblaient provenir de quelque part au-dessus. On aurait dit la voix de Hervé. Oh bordel de merde, mais où sont-ils ? Qu’est-ce que la péquenotte a prévu de leur faire à eux ? Et surtout qu’a-t-elle prévu de me faire à moi ? Camille Rambdour, qui s’était arrêtée de tourner autour de la table pour regarder sa victime droit dans les yeux, continua.

    « C’est ce jour-là, il y a 22 ans, que je me suis fait la promesse de venger Suzie. Et aujourd’hui que je vais enfin pouvoir tenir parole.

    J’ai élaboré mon plan méticuleusement, pour être sûre que tout réussisse. Retrouver ta trace n’a pas été très difficile étant donné que ta petite boîte est devenue l’un des plus gros producteurs de foie gras du pays. J’ai économisé pour acheter cette ferme et, puisque nous sommes à plus de 8 kilomètres de toute habitation, personne ne peut t’entendre crier. Je t’ai ensuite contacté par courrier pour t’amener ici. Je savais que tu viendrais car toi et tes amis de Robichaud foie aimez bien de temps en temps aller escroquer les jeunes agriculteurs un peu naïfs… Ma lettre bidon ne pouvait que vous attirer chez moi. J’ai mis du somnifère dans le vin pour me simplifier la tâche et ai assommé ton copain Dominique à l’aide de ça (elle désigna du doigt la batte ensanglantée appuyée contre le mur). Les deux autres sont ligotés dans la grange, je ne sais pas encore ce que je vais en faire… Sûrement me débarrasser d’eux proprement si je ne veux pas d’ennui. Mais peu importe, c’est surtout toi que je voulais, car c’est toi qui as torturé ma Suzie, toi qui l’as tuée pour la manger sur des toasts le soir de Noël.

    Tu es prêt à passer de l’autre côté, Jerry ? À voir ce que ça fait de se faire gaver puis d’agoniser dans le sang sans que personne ne vienne t’abattre ? Dans quelques instants, tu me supplieras pour que je te tue. Mais bien entendu, il en sera hors de question. »

    Jerry, qui avait réussi jusque-là à garder un calme superficiel, se mit à paniquer. Des larmes dégoulinèrent de ses yeux vers ses oreilles.

    — Non, je vous en supplie, Camille ! Je n’ai jamais voulu vous faire de mal ! Ne me faites rien, je vous en prie !

    Mais Camille était déjà partie dans une pièce adjacente et il l’entendait fouiller dans ce qui devait être une malle.

    — Camille, s’il vous plaît ! Je vous donnerai tout ce que vous voudrez ! Je peux vous verser de quoi vivre riche toute votre vie !

    Elle revint dans la pièce en tenant d’une main un sac rempli d’une matière de consistance graisseuse qui faisait penser à de la pâtée pour chien, et de l’autre un énorme entonnoir au bout duquel pendait un bout de tuyau. Elle posa le tout par terre et repartit dans l’autre pièce. Quand elle revint, elle tenait cette fois une scie à la main.

    — Non, ne me coupez pas en morceau Camille, je vous en conjure !

    La fermière se mit à rire à gorge déployée. Un rire de folle, pensa Jerry.

    — Ce n’est pas pour toi la scie. Si tu savais ce qui t’attend, je crois que tu préférerais être coupé en rondelle.

    Elle s’approcha des chevilles de Jerry et, pendant une atroce seconde, ce dernier crut qu’elle allait malgré tout lui couper les pieds. Elle coupa en effet des pieds mais pas les siens, ceux de la table.

    — Pourquoi faites-vous ça ? demanda-t-il.

    — Pour que tu sois un peu plus vertical.

    Après avoir scié les deux pieds, elle posa le côté de la table directement sur le sol et jeta les deux bouts de bois dans un coin. En tendant les orteils, Jerry arrivait maintenant à effleurer le sol, mais la position mi-verticale mi-horizontale n’était pas forcément plus confortable que la précédente.

    Camille Rambdour s’approcha du sac en plastique rempli de pâté étrange et l’ouvrit avec les dents. Puis, elle prit l’entonnoir et c’est là que Jerry commença à comprendre ce que la folle avait derrière la tête.

    Elle remplit l’entonnoir de la matière graisseuse dont Jerry ignorait le nom et le porta jusqu’à son épaule.

    — Tu vas te régaler mon gros ! dit-elle en riant.

    Jerry pleurait maintenant à flots.

    — Ouvre la bouche ! lui ordonna Camille.

    — Non ! NON ! hurla Jerry en réponse.

    Il sentit alors une lame piquer sa poitrine.

    — T’es sûr que tu veux pas ouvrir la bouche ?

    — Camille, lâchez ce couteau !

    — OUVRE LA BOUCHE !

    Elle leva l’entonnoir en le maintenant appuyé contre sa poitrine et en approcha le bec de la bouche toujours fermée de Jerry, si fermée qu’on n’en distinguait même pas les lèvres. Camille planta alors son couteau dans l’aine du patron de Robichaud foie puis le laissa tomber par terre. Jerry sentit le sang imbiber sa chemise petit à petit mais il n’avait pas très mal et estima donc que la blessure devait être superficielle. Néanmoins, le vrai problème n’était pas là car désormais Camille Rambdour se mettait à lui pincer le nez de sa main libre, l’obligeant à respirer par la bouche. Il tenta au début d’inhaler en décollant à peine les lèvres mais la fermière finit par enfoncer de force le tuyau dans sa bouche, emportant au passage une dent, avant d’appuyer sur ses joues afin que ses lèvres épousent parfaitement la forme du tube. Puis, la psychopathe commença à enfoncer ce dernier de plus en plus profondément, lentement, jusqu’à ce que finalement le serpent de caoutchouc qui explorait la gorge de Jerry atteigne l’œsophage. L’homme d’affaire fut alors pris de violents hauts-le cœur.

    — a é o ir ! réussit-il à dire.

    Mais son bourreau ne semblait même plus l’écouter : un sourire de satisfaction était scotché sur ses lèvres et ses yeux pétillaient de bonheur. Encore une fois, Jerry eut le temps de penser : mon dieu, elle est cinglée, avant de sentir l’espèce de pâté gluant passer dans le tuyau et atteindre son œsophage. C’est à ce moment-là qu’il vomit, mais étant donné sa position et ce qui obstruait sa gorge, rien ne sortit de sa bouche. Il sentit le goût acide de la gerbe se mélanger à la matière graisseuse qui coulait dans sa trachée, lui brûlant l’œsophage, puis vomit à nouveau intérieurement.

    Le gros entonnoir qu’il avait devant les yeux l’empêchait de voir ce que fabriquait la péquenotte, mais il supposait qu’elle poussait la matière graisseuse dans le tuyau à l’aide d’un objet fin, une baguette par exemple. Et il avait raison, Camille Rambdour se servait d’une petite branche de noisetier pour faire pénétrer le pâté jusque dans l’œsophage de Jerry. C’était en réalité de la graisse végétale, comme celle que l’on accroche près des nichoirs à oiseaux pour qu’ils puissent se nourrir en hiver, coupée avec de l’eau pour être plus liquide. De toute manière, Jerry ne sentait pas le goût : ça aurait très bien pu être du foie gras qu’il ne l’aurait pas remarqué.

    Sa tête était maintenue en arrière par la main gauche de Camille et même s’il essayait encore de hurler, il en était de moins en moins capable. Surtout, il avait de plus en plus de mal à respirer car toute sa trachée allait bientôt être bouchée par la consistance horrible que la fermière lui faisait avaler. Il était en train de se faire gaver comme une oie, comme les milliers d’oies que Robichaud foie gavait chaque année. Pendant un instant très bref, il se sentit honteux, coupable d’infliger ça à tous ces pauvres êtres vivants. Puis, il oublia ces pensées de défenseurs des animaux à la noix.

    Jerry Robichaud se surprit lui-même à garder malgré son insoutenable situation un sens de l’humour dont il ne se serait jamais cru capable. Il pensa : J’espère au moins qu’elle dégustera mon foie à Noël.

*

    Camille Rambdour, quant à elle, continuait inéluctablement de pousser la graisse de l’entonnoir jusque dans la gorge de Jerry. Elle n’avait pas prévu de le tuer au début, mais maintenant qu’elle était partie, elle ne savait pas si elle serait capable de s’arrêter. C’était tellement jouissif…

    Pour Suzie, pensa-t-elle. L’entonnoir était presque vidé dans la panse de l’homme qui avait tué cette dernière vingt ans plus tôt, mais il restait encore de la graisse dans le sac. Et trois sacs pleins dans la pièce à côté. Des gargarismes rauques sortaient de la bouche de Jerry Robichaud. Elle sourit.

    Laissant l’entonnoir dans la bouche du salaud sur la table de torture, elle sortit un paquet de cigarettes de sa poche de chemise et entreprit de monter l’escalier qui menait à la cuisine. Il faisait un temps superbe dehors. Elle sortit dans la cour et alluma la clope qu’elle avait au bec en regardant le ciel. Des cris d’hommes balayés par le vent se faisaient entendre en direction de la grange et des nuages cotonneux voguaient à l’est. L’un d’eux avait incontestablement la forme d’une oie, et Camille savait que c’était Suzie qui tout là-haut regardait sa vengeance si longtemps attendue. Elle hocha la tête dans sa direction, tira une dernière bouffée de tabac et écrasa le mégot dans un pot de fleur vide. Elle avait un travail à finir.

    Pour Suzie.

Pablo Behague

Nord, 2011

La cave de l’inventeur

    Marie Cardon n’avait plus revu son mari depuis huit heures maintenant. Elle savait où il se trouvait, oh ça oui, mais elle n’osait pas le déranger. Il était à la cave bien entendu, comme d’habitude depuis deux mois, et cela n’avait rien de surprenant. Il était inventeur et travaillait en ce moment sur une machine dont Marie ignorait tout, comme toujours. Son mari ne lui parlait jamais de son travail, ou alors seulement de manière très vague.

    — Tu travailles sur quoi, chéri ?

    — Oh tu ne comprendrais pas Marie, c’est compliqué…

    Combien de fois avait-elle entendu cette réplique ? Elle ne saurait le dire mais elle avait parfois l’impression que son mari la prenait pour une gourde, une espèce d’attardée mentale simplement parce qu’elle n’appartenait pas à son monde à lui, à son cercle de grosses têtes à la noix. Certes, elle n’était pas un brillant inventeur comme lui (quoi qu’il n’ait jamais rien inventé jusqu’alors, à bien y réfléchir), mais elle n’était pas sotte pour autant. Du moins, elle ne se sentait pas sotte quand son mari n’était pas là pour la rabaisser sans cesse.

    Elle aurait bien aimé qu’il lui parle de temps en temps de ce qu’il fabriquait à la cave, mais elle n’avait même pas le droit d’y accéder. Sur la porte était inscrit en lettres rouges « INTERDIT D’ACCES !!! » et cela suffisait en règle générale à la dissuader d’entrer.

    En fait, elle n’avait osé passer la porte de la cave qu’une seule et unique fois, et cela devait remonter à deux ans. Son mari était parti à une conférence dont bien entendu il ne lui avait soufflé mot, et elle avait alors décidé de faire un tour dans son jardin secret. Mais à peine avait-elle ouvert la porte qu’une alarme monstrueuse s’était déclenchée, lui donnant rapidement une migraine de tous les diables. Ne sachant comment l’éteindre, elle s’était mise à descendre l’escalier. Mais à peine avait-elle posé son pied sur la première marche qu’elle avait reçu une décharge électrique, depuis sa main posée sur la rambarde. Elle avait fait demi-tour en pleurs et n’avait plus depuis osé retenter l’expérience. Évidemment, elle avait dû appeler son mari pour lui demander comment on éteignait l’alarme, et quand celui-ci avait appris son effraction, il était entré dans une colère noire. Elle ne l’avait jamais vu dans une telle rage qu’alors.

    Bref, elle et son mari ne partageaient plus rien maintenant. Autrefois, même s’ils ne parlaient pas de son travail, ils évoquaient d’autres sujets à table et le soir avant d’aller se coucher. Maintenant, plus rien. Le vide absolu. Mark ne prenait même plus le temps de manger : il se contentait de sortir quelques trucs à grignoter du frigo puis retournait dans sa cave comme un diable dans sa boîte. Avant, ils faisaient encore l’amour de temps en temps. Enfin, elle, elle lui faisait l’amour même si lui se contentait de la baiser. Mais même pour ça il n’avait plus le temps désormais, même plus pour tirer son coup.

    Il s’était sorti du lit à 4h30 ce matin, et bien qu’il soit déjà 15h, il était toujours dans son antre, en train de bricoler elle ne savait quoi… Sûrement quelque chose qu’elle ne pourrait pas comprendre, de toute façon.

    Marie soupira, puis quitta sa chaise pour se mettre à quatre pattes sur le carrelage de la cuisine. Elle posa son oreille sur le sol froid et essaya d’écouter. Il lui semblait percevoir un léger râle, mais rien de significatif.

    — Alors, on essaye de m’espionner ?

    Elle sursauta et se remit debout tant bien que mal, paniquée. Son mari se tenait dans l’entrebâillement de la porte, rouge comme une tomate et dégoulinant de sueur.

    — Euh, non Mark, je m’inquiétais juste de ne pas te voir remonter.

    Il émit un petit rire sarcastique et se dirigea vers le frigo. Marie s’aperçut alors qu’il avait le souffle court. Son mari prit une bouteille de Coca et but au goulot de grandes gorgées. En reposant la bouteille, un peu de liquide coula sur son menton qu’il essuya d’un revers de manche.

    — Bon, qu’est-ce que je peux manger ?

    — Il y a des pâtes au frigo, et des cordons bleus, je peux t’en réchauffer un si tu veux…

    — Mouais. Bof. Laisse tomber.

    Sans un regard en arrière, il quitta la cuisine et Marie entendit peu après le léger bruit que faisait la porte menant à la cave en se refermant. Elle soupira. Sa vie allait-elle se résumer à ça maintenant ? Préparer à manger, faire le ménage et la lessive, et attendre toute la journée seule dans cette grande baraque vide que son bien-aimé mari se décide enfin à monter de la cave ? Elle s’assit et se prit la tête à deux mains.

    Non, ça n’allait pas se passer comme ça.

    Elle n’était peut-être pas une lumière de la science comme lui mais bon Dieu, elle allait trouver un moyen de découvrir ce qu’il fabriquait là-dessous. Elle tapa du poing sur la table pour se donner de l’entrain et se mit à réfléchir.

    La première des choses à faire était d’éloigner Mark de la maison pour quelques heures. Malheureusement, depuis deux mois il ne la quittait plus jamais d’une semelle. Lui envoyer une fausse invitation à une conférence ne servirait à rien : on lui en avait proposé une il y a deux semaines et il avait prétendu être trop malade pour l’animer. Inutile de dire qu’il n’était pas malade du tout, puisqu’il avait passé la journée à travailler dans sa foutue cave, sur sa putain d’invention du moment. Peut-être que prétendre qu’il avait gagné un prix pour une de ses machines pourrait lui faire quitter la maison ? Elle n’y croyait pas trop à vrai dire. Mais alors quoi, qu’est-ce qui pourrait motiver Mark à sortir de sa cave ? La réponse lui vint subitement comme une évidence.

    Sa mère. Oui, son mari tenait à sa mère plus que tout (c’était triste à dire mais beaucoup plus qu’à sa femme) et Marie était sûre qu’il quitterait la maison si elle tombait malade ou avait un accident. Elle habitait à un peu plus d’une heure en voiture.

    C’était ça la solution.

    Et pour le reste ? L’alarme et les dispositifs « anti-intrusion » qu’avait mis en place son mari ?

    Le mieux serait peut-être d’improviser le moment venu. Si l’alarme continuait de sonner, tant pis, une petite migraine n’avait jamais tué personne. Et se prendre quelques coups de jus était un maigre prix à payer pour visiter enfin l’antre secrète dans laquelle travaillait son mari… Enfin, encore fallait-il que les coups de jus ne soient pas que l’entrée précédant le plat de résistance, mais cela elle ne pouvait pas le deviner.

    Marie savait ce qu’elle devait faire à présent, bien qu’elle n’eût aucune idée d’où cela la mènerait. Elle alla décrocher le téléphone dans le salon et composa le numéro de sa propre maison. Le deuxième appareil, celui qui était installé dans le couloir près de la porte de la cave, sonna. Elle laissa sonner trois fois et fit mine de décrocher, au cas où son mari remonterait furtivement comme il l’avait fait tout à l’heure. Après avoir pris un air faussement paniqué, elle raccrocha et courut vers la cave pour taper à la porte. Son mari ne lui répondit pas. Bien sûr, il ne répondait plus jamais maintenant. Elle frappa encore plus fort sans succès. Ce ne fut que la troisième fois qu’elle entendit enfin des pas monter l’escalier. Mark sortit de la cave, l’air franchement agacé qu’on le dérange.

    — Qu’est-ce qu’il y a encore, Marie ? demanda-t-il.

    — Un médecin de l’hôpital Saint-Paul a appelé, Mark. Ta mère vient d’être hospitalisée, elle a l’air d’avoir fait un malaise.

    Le visage de Mark se déconfit soudain et Marie eut presque honte d’elle-même, honte de lui faire autant de mal uniquement pour pouvoir espionner ses travaux. La mère de son mari souffrait de problèmes cardiaques sévères et un tel accident risquait de réellement se produire d’ici peu, ce qui évidemment rendait le piège d’un assez mauvais goût… Cela ne lui faisait pas regretter son stratagème pour autant. Mark la faisait souffrir tous les jours en l’ignorant et en la dévalorisant, n’était-il donc pas juste que pour une fois les rôles soient inversés ?

    — Ma mère ? Oh merde…

    Sans un regard de plus à sa femme, l’inventeur fila à toutes jambes dans la cave en claquant la porte derrière lui. Il revint presque aussitôt avec un blouson de cuir qu’il enfila, et sortit précipitamment de la maison, non sans avoir refermé derrière lui la porte de sa tanière à clef (chose qu’il faisait depuis la première et dernière incursion de Marie).

    Entre les rideaux brodés de la cuisine, la jeune femme regarda son mari monter dans sa grosse BMW et partir en dérapant dans les cailloux de l’allée. Lorsque la voiture disparut derrière la haie des voisins, Marie s’aperçut qu’un sourire avait fleuri sur ses lèvres. Elle rit et se dirigea vers la cave. Se passant une main dans les cheveux, elle analysa la porte verrouillée ainsi que la serrure, puis se demanda comment elle allait s’y prendre pour la forcer. Elle pourrait bien l’enfoncer, c’était une porte en bois, mais son mari le remarquerait alors à coup sûr… Après être allée chercher une lampe de poche, elle scruta la serrure avec attention. Un petit carré de métal en relief s’y dessinait et le faire tourner permettrait normalement de déverrouiller la porte. Elle sourit une nouvelle fois. C’était tellement facile ! Elle monta quatre à quatre les escaliers et pénétra dans la salle de bain où elle prit une pince à épiler. Une fois revenue devant la cave, elle se mit à genoux et, à l’aide de l’instrument, entreprit de faire pivoter peu à peu le petit carré en relief de la serrure. Ce n’était pas une tâche aisée, et elle ne progressait que lentement, mais chaque petite étape franchie faisait monter en son cœur un sentiment d’excitation qu’elle n’avait plus ressenti depuis longtemps.

    Tandis qu’elle jouait à la cambrioleuse, Marie ne put s’empêcher de penser à son mari de qui elle allait violer l’intimité. S’il rentrait dans la maison en cet instant, quelle serait sa réaction en voyant son épouse à genoux en train de trafiquer sa serrure ? Il s’énerverait sûrement, puis sa colère estompée, recommencerait à l’ignorer comme toujours. Elle n’avait donc plus rien à perdre, puisque de toute manière il ne lui restait déjà plus rien.

    Marie mit environ dix minutes à déverrouiller la serrure. Quand elle sentit enfin la poignée de porte se relâcher, elle sentit aussi une drôle d’impression monter en elle, une impression qu’elle avait du mal à définir. C’était un mélange de stress mais aussi d’enthousiasme, auquel certes venait s’ajouter une pointe de honte, mais très légère finalement. La main posée sur la poignée, elle se préparait à affronter l’insupportable sonnerie quand soudain, elle eut une idée. Elle se retourna, se dirigea vers le boîtier électrique de la maison au bout du couloir et, après l’avoir ouvert, tourna le gros bouton rouge sur 0. Confiante, elle alla ensuite ouvrir la porte de la cave.

    Aucune alarme ne se déclencha.

    Marie se mit à rire bruyamment puis se força à reprendre ses esprits. Son mari, lui qui la prenait toujours pour une débile, n’avait même pas pensé qu’il suffirait de couper le courant pour que tous ses pièges soient déjoués. Elle se sentit intelligente et, pour une fois, supérieure à lui. Oui, pour une fois ce n’était pas elle la victime, mais ce petit inventeur vaniteux. Un petit inventeur qu’elle aimait malgré tout, quoi qu’elle puisse en dire.

    Elle commença par descendre l’escalier avec méfiance mais, comme elle s’y attendait, il n’y eut pas de décharge quand elle posa la main sur la rambarde. Au bout de trois marches, elle se dit qu’elle n’avait jamais pénétré aussi loin dans l’antre de son mari et sentit de nouveau une vague d’excitation passer au travers de son corps. Une fois arrivée sur le petit palier qui faisait tourner l’escalier sur la gauche, Marie constata que ce-dernier continuait encore de descendre. On n’en voyait pas encore la fin en raison du plafond qui était particulièrement bas mais elle remarqua un fil transparent, presque invisible, au travers du passage. Pensant qu’il s’agissait probablement d’un nouveau piège, elle l’enjamba prudemment. Une fois passé néanmoins, elle se demanda s’il ne s’agissait pas en fait d’une simple toile d’araignée que son mari aurait évité sans prendre garde, ou simplement par amour des petites bêtes.

    En tout cas, maintenant l’obstacle passé, sa lampe de poche lui permettait d’avoir une vue sur la pièce proprement dite. Et ce qu’elle avait sous les yeux la stupéfia. Des machines toutes aussi loufoques les unes que les autres encombraient le moindre espace, et de certaines émanaient de fines fumées colorées. Son attention fut surtout attirée par un énorme tas de ferraille, le plus imposant de la pièce, qui ressemblait à une sorte de machine à coudre géante. Elle était reliée à des tuyaux de différentes couleurs qui allaient se perdre dans les murs en plâtre. La machine semblait alimentée par un générateur indépendant, ce qui expliquait qu’elle soit la seule à continuer de fonctionner, et à plein régime. L’énorme pic d’acier tapait sans cesse, comme un marteau piqueur, dans un tissu de consistance étrange…

    Un tissu qui ressemblait en tous points à de la peau humaine.

    Marie eut un haut le cœur car cela ressemblait vraiment à de la peau humaine. En s’approchant, elle vit même que de légers poils blonds émergeaient du tissu et qu’il y avait çà et là des grains de beauté.

    Elle eut envie de crier devant cette vision d’horreur et, pour la première fois, fut prise d’une envie de remonter en courant de cette cave atroce. Puis, elle se ressaisit. Mark était un inventeur après tout, alors il avait dû trouver un moyen de fabriquer quelque chose de semblable à de la peau humaine, dans le but, sans doute, de servir la médecine. Elle sourit. Qu’avait-elle donc imaginé ? Que son mari fabriquait un monstre à la Frankenstein dans sa propre cave ?

    Elle regarda les autres machines avec intérêt puis vit pour la première fois qu’il y avait une porte au fond de la pièce. En fait, ce n’était pas une porte à proprement parler mais plutôt une sorte de trappe arrondie que l’on pouvait ouvrir en tournant une vanne ; le genre d’entrée pour un refuge anti-bombe ou un bunker. Elle se demanda s’il était prudent d’essayer d’entrer car s’il y avait une telle protection, c’était probablement que la pièce contenait des produits hautement toxiques. De toute manière, la trappe devait sûrement être verrouillée elle aussi, alors pourquoi ne pas essayer ? Elle s’approcha donc et tenta d’ouvrir.

    À son grand étonnement, la manivelle tourna sans problème, mais au lieu de s’ouvrir sur une nouvelle pièce, elle le fit sur un hublot en verre de forme arrondie. De la fumée blanche flottait à l’intérieur, comme une brume épaisse, et Marie n’y voyait pas à plus d’un mètre. Elle était en train de poser sa main en visière contre la glace quand soudain, le hublot se mit à avancer à travers la cave dans un bruit d’ascenseur, dévoilant un tube de verre long d’au moins cinq mètres.

    Marie fut clouée de stupéfaction quand elle vit ce qui se trouvait au bout du cylindre transparent. Sur un fauteuil en ferraille ressemblant à une chaise électrique se tenait une femme. Une très belle femme. Enfin, ce n’était pas vraiment une femme et Marie comprit subitement à quoi servait le tissu à l’aspect de peau que tissait la machine folle derrière elle. La créature n’avait pas de pieds, mais pas de moignons non plus car à la place se trouvaient des fils électriques grésillant, de différentes couleurs et effilochés à leurs bouts. Sa tête était renversée sur le côté d’une manière désarticulée et son cou se fendait en deux juste au-dessus des épaules. Mais dans le trou béant, il n’y avait ni boyaux, ni sang, ni os ; juste des câbles électriques mis à nu qui se court-circuitaient en formant des étincelles, tantôt rouges, tantôt jaunes.

    Marie comprit où était passée sa mini-jupe noire qu’elle pensait avoir perdue depuis deux mois, de même que son débardeur bleu qui lui allait pourtant à ravir. Le robot-femme les portait et cela lui allait plutôt bien aussi, il fallait l’admettre. Marie contempla bouche bée le visage de la machine. Il était d’une authenticité incroyable.

    Puis, en remarquant un lit défait dans le coin de la pièce, elle comprit soudain plus qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle comprit pourquoi Mark semblait souvent essoufflé quand il remontait de la cave et…

    — Alors Marie, elle te plaît mon invention ?

    Marie ferma les yeux comme pour se sortir d’un cauchemar. Car elle savait que quand elle se retournerait, son mari se tiendrait sur l’escalier, la regardant de ses yeux moqueurs et méprisants habituels. Elle eut envie de pleurer mais au lieu de cela rouvrit les yeux. Car elle l’aimait, et même s’il couchait avec un robot, c’était toujours mieux qu’une autre femme, non ?

Elle se retourna et sourit le mieux qu’elle put. Mark se tenait en effet sur l’escalier, appuyé contre le mur du coin, les bras croisés avec une lanterne dans la main droite. En revanche, il n’avait pas son air sarcastique habituel. Il avait une expression que Marie ne lui connaissait pas ; une expression plutôt bienveillante qui l’apaisa.

    — Ah, Marie… tu me feras toujours beaucoup rire. Pensais-tu sincèrement pouvoir me berner en inventant une histoire à coucher dehors à propos de ma mère ?

    — Je… commença Marie.

    — Tu vois cette machine là-bas ? dit-il en désignant un petit écran sur lequel étaient disposées deux grosses antennes paraboles. Quand elle est branchée, elle détecte tous les appels reçus ou émis dans notre maison. Elle permet de voir le numéro de l’appelant et surtout, elle permet de mettre sur écoute la conversation. Quand j’ai vu apparaître sur l’écran notre propre numéro, tu te doutes bien que ça m’a paru un peu suspect… J’ai écouté, et ta fausse conversation m’a fait beaucoup rire… J’ai ensuite fait semblant d’être paniqué, et je suis parti comme si je croyais à ta petite histoire. Je suis en fait allé me chercher un sandwich à la boulangerie du coin, sachant très bien que je te trouverai ici en revenant. Et puis, si tu crois avoir déjoué mes protections en coupant simplement le courant, c’est que tu me sous-estimes beaucoup Marie. Toutes mes inventions, ainsi que la cave, marchent indépendamment du reste de la maison grâce à ce générateur là-bas (il désigna un gros cube en métal), et je l’ai coupé avant de partir pour te faciliter la tâche. Ne suis-je pas adorable ?

    — Si mon chéri. Excuse-moi, je t’en prie. Je me posais des questions. Je n’avais aucune idée de ce que tu fabriquais à la cave et je m’inquiétais, c’est tout…

    — Oh mais je ne t’en veux pas. L’as-tu découvert maintenant ?

    — Euh… Je crois que oui.

    — Tu as découvert ma créature… (il regarda le robot-femme, un sourire aux lèvres). J’en suis assez fier même si elle n’est pas tout à fait finie. Et figure-toi que je l’ai appelée Marie, tout comme toi ma chérie !

    — Oh, super.

    Marie ne savait pas comment réagir. Elle était à la fois prise de colère, de peur, et de haine contre son mari. Mais elle se rendait aussi compte plus que jamais qu’elle était amoureuse de lui.

    — Mais pourquoi as-tu créé ce robot, Mark ? Toi et moi, cela vaut beaucoup plus que ça non ?

    Il sembla un peu gêné et ne répondit pas. Il contempla la pièce depuis son escalier et son regard s’attarda particulièrement sur son robot-femme. Puis il le reposa posément sur Marie et elle vit qu’il réfléchissait de manière intense. Elle aurait reconnu cette expression parmi mille : ce sourcil qui se hausse, ces lèvres qui se pincent de manière élégante et ces yeux qui regardent éperdument dans le vide. Ses cheveux bruns tombaient devant ses yeux et il souffla dessus pour les remettre en place. Il était toujours appuyé nonchalamment contre le mur. Il était beau et elle l’aimait. Elle l’aimait plus que tout.

    Finalement, son regard sortit de nulle part et il reprit subitement son attitude habituelle. Il se mit à rire doucement, tout en gardant les yeux fixés sur Marie.

    — Il fallait bien que je te remplace un jour ma biche, tu te fais un peu vieille.

    Il descendit les dernières marches de la cave et s’approcha doucement de Marie qui le regardait bouche bée. Il avait un triste sourire aux lèvres, comme quelqu’un qui regarde pour la dernière fois un souvenir qui lui est cher avant de s’en séparer, avant de le jeter à la poubelle. Il la contourna et lui massa les épaules. Cela faisait tellement longtemps que son mari ne lui avait pas fait la moindre caresse… Marie se mit à sourire amoureusement. Elle sentit les mains de Mark soulever son t-shirt et lui effleurer le dos. C’était si bon. Puis elle sentit son dos s’ouvrir. Puis elle ne sentit plus rien.

    Son mari venait d’enlever les piles.

    — Tu te fais un peu obsolète, dit-il, sachant pourtant qu’il ne pouvait plus être entendu.

Pablo Behague

Nord, 2008

Merci à L. pour cette belle illustration !

Le bleu azéan

    Lettre de Gaspard Lépange datée du 16 mai 2020 (1er extrait)

    La première fois que mes yeux ont croisé la route du bleu azéan, c’était il y a précisément un mois et deux jours.

    Un couple de bons amis datant du lycée, Jérôme et Sophie, venaient alors d’emménager dans leur nouvelle maison ; un manoir du XIXe siècle situé dans les Ardennes dont le propriétaire était mort récemment. Ils m’avaient invité à venir leur rendre visite, et j’avais donc profité d’un des premiers beaux dimanches d’avril pour monter dans le break familial et abandonner pour la journée mon épouse et mon fils. J’avais eu Sophie au téléphone, quelques jours plus tôt, et elle m’avait brièvement raconté l’histoire de leur acquisition.

    L’ancien propriétaire se nommait Alexandre Tchakhozov. C’était un vieil homme particulièrement riche, d’origine russe, qui avait décidé de venir s’installer à la campagne pour finir ses jours. D’après ce que leur avait dit l’agente immobilière, c’était un monsieur qui ne faisait pas de vague, et qui ne sortait que très peu de sa grande propriété. Il se serait agi d’après elle d’une sorte d’artiste un peu excentrique ; le genre de personne à se terrer dans son salon toute la sainte journée avec une machine à écrire ou un piano. Dans le cas présent, toutefois, le vieil homme semblait avoir jeté son dévolu sur la peinture. Sophie m’avait dit au téléphone, de sa voix haut-perchée habituelle, qu’en tant que critique d’art, il fallait « absolument que je vois les œuvres magnifiques qu’avait laissées le vieil homme dans la maison ». Sophie est du genre à s’enflammer pour peu de choses, et ses connaissances en matière d’art pictural se limitent à répéter inlassablement, à chaque apéro, que « Picasso fait des trucs vraiment bizarres, mais que Guernica est malgré tout très touchant ». Il n’empêche que sa petite phrase sur les tableaux du vieil homme russe avait éveillé ma curiosité, et m’avait incité à aller rapidement leur rendre visite.

    Quand je suis arrivé ce dimanche-là, donc, après les deux heures de route depuis Metz, Jérôme m’attendait sur le porche en fumant une cigarette. Il avait un grand sourire aux lèvres, et je pouvais parfaitement le comprendre : la demeure qu’il venait d’acquérir était tout bonnement splendide. C’était un vieux manoir, aux vieilles briques et au lierre grimpant sur les cheminées, mais dont l’état paraissait très respectable. Il n’y avait pas de mur croulant, ni de tuile manquante sur le toit, signe d’une demeure entretenue régulièrement au fil des années. La maison semblait disposer de trois étages et d’un grenier, et l’aile ouest donnait sur une véranda, dont une partie était ombragée par un vieil orme. L’accès à la porte principale, devant laquelle je m’étais garé, se faisait par une longue allée bordée de thuyas précédée d’une massive grille métallique. La propriété était parsemée d’arbres centenaires qui étalaient leurs branches par-dessus les parterres de fleurs, tels des araignées rampantes. J’étais impressionné mais n’avais pourtant vu jusqu’à présent que la moitié du terrain.

    Quand Jérôme, après m’avoir serré la main et s’être enquit de ma bonne route, m’a conduit de l’autre côté du bâtiment, j’ai découvert un jardin encore plus magnifique. Au-delà du potager qui bordait la maison se trouvait un petit étang, dans lequel deux saules pleureurs baignaient leurs feuilles, et juste à côté un kiosque à musique peint en vert, envahi de clématites, sur lequel s’était installée Sophie pour lire un livre de Stephen King. Nous l’avons rejointe et Jérôme est allé chercher l’apéritif. L’après-midi que nous avons passé dans ce jardin fut ma foi très agréable. Mes camarades m’ont évoqué plus en détail les circonstances de leur acquisition, et ma bouche s’est progressivement ouverte en comprenant à quel point l’affaire qu’ils venaient de conclure était faite d’or massif. Le prix défiait tout entendement ; il était dérisoire pour une demeure de ce gabarit, et de ce cachet. Je savais le cours de l’immobilier particulièrement bas dans les Ardennes, mais avait malgré tout le sentiment que quelque chose m’échappait qui devait expliquer un tel prix. J’en ai été informé de la bouche de Sophie, avant même que je ne me décide à troquer mon mutisme impressionné par une curiosité accusatrice.

    — Je sais que ce que tu vas dire, Gaspard, a-t-elle commencé. En bon connaisseur de l’architecture, et en bon rabat-joie aussi, tu vas me clamer que le prix est ridicule, et qu’il y a donc forcément anguille sous roche, n’est-ce pas ? Hé bien, peut-être y en a-t-il une, mais jusqu’à présent Jérôme et moi ne l’avons pas trouvée ! N’est-ce pas chéri ?

    — C’est vrai, a acquiescé Jérôme. J’ai inspecté toutes les pièces, et chacune est en parfait état. Il manque bien un peu de tapisserie dans une ou deux chambres du deuxième étage, certes, mais Sophie voulait de toute façon les refaire à neuf, alors…

    — J’ai même fait venir Max Morani… Tu te souviens de lui ? Il est architecte maintenant. Il nous a dit que tout était en très bon état, et que l’entretien n’avait pas été négligé le moins du monde. Il a même fait quelques tests d’isolation thermique, et les résultats ne sont pas catastrophiques du tout pour une aussi vieille bâtisse !

    Devant le regard dubitatif que je leur lançais, mes hôtes ont cependant dû se résigner à évoquer le point qui posait vraiment problème. Même si à leurs yeux, et selon leurs dires, ce n’en était pas un.

    — Bon écoute mon vieux, a dit Jérôme sur le ton de la confidence. Pour être tout à fait honnête avec toi, on a questionné l’agente immobilière sur la raison d’un tel prix. Et en fait…

    — Arrête Jérôme, Gaspard va plus oser nous rendre visite si tu lui dis ! a lancé Sophie sur le ton de la plaisanterie en jetant un nouveau glaçon dans son cocktail.

    — En fait, il semblerait que peu de monde soit intéressé par la maison en raison d’une affaire un peu glauque qui y serait liée… Une histoire sombre, tu vois, le genre à se raconter entre habitués dans les bistrots du coin. On dirait le début d’un mauvais bouquin d’horreur, hein ?

    Je n’ai pas pu m’empêcher de lâcher un petit ricanement en engloutissant le reste de mon verre.

    — Et quelle est donc cette histoire ? ai-je finalement demandé en pensant qu’ils devaient mourir d’impatience de me raconter.

    Ce n’était toutefois visiblement pas le cas, ce qui m’a étonné de la part de mes vieux amis. Ils m’ont encore plus sidéré lorsque j’ai compris les raisons d’un tel manque d’empressement à me répondre.

    — On n’en a aucune idée, a dit Jérôme. La dame de l’agence nous a demandé si on voulait l’entendre, et je lui ai répondu catégoriquement que non. Si vraiment l’histoire est assez glauque pour faire fuir les acheteurs d’une aussi belle demeure, peut-être vaut-il mieux ne pas la connaître… Cela n’aurait pu que nous tracasser, au fond, et nous gâcher la joie et la fierté d’avoir fait une si belle affaire. Sophie a bien protesté ; tu connais sa curiosité enfantine et son goût pour les récits abracadabrantesques… mais j’ai su la convaincre du bienfait de ma démarche. Et nous voilà, heureux dans cette belle maison, insouciants et confiants en l’avenir. N’est-ce pas tout ce qui compte ?

    J’ai approuvé, admiratif et conscient qu’à leur place je n’aurais sans doute pas pu résister à l’appel du sang et du morbide. Nous sommes humains après tout.

    — Ce n’est probablement qu’une vulgaire histoire de fantômes, ai-je répondu finalement. Toutes nos campagnes en regorgent… Sans doute y a-t-il eu un décès un peu particulier, ou alors une bande de gamins jouant dans le jardin a un jour entr’aperçu une forme blanche flotter devant une fenêtre… Il n’en faut quelquefois pas plus pour que naissent les rumeurs.

    Mes amis ont approuvé et ont ri de bon cœur. Quand notre deuxième verre fut fini, ils m’ont conduit entre les murs du manoir pour me faire la visite. Le bâtiment paraissait en effet, même de l’intérieur, en parfait état. Une fois les chambres du deuxième étage passées en revue, je me suis décidé à poser la question qui me brûlait les lèvres depuis mon arrivée.

    — Au fait Sophie, tu ne m’avais pas parlé de tableaux ?

    — Bon sang, mais oui ! J’allais presque oublier de te les montrer ! Ils sont dans une pièce du premier étage, viens, suis-moi.

    Elle m’a conduit dans l’escalier, puis le long d’un couloir sans fenêtre menant à une unique porte.

    — Je ne sais pas encore ce qu’on va faire de cette pièce, m’a indiqué Sophie avant d’entrer. Pour l’instant on n’y a pas touché.

    C’était une grande salle dans un des angles du manoir, dont les fenêtres aux montures dorées donnaient sur le jardin. Une odeur de poussière y régnait, ainsi qu’un silence étouffant qui faisait résonner nos pas sur le plancher. Hormis cinq tableaux posés sur autant de chevalets, la pièce était vide.

    Dès le premier coup d’œil que j’ai jeté sur l’un d’entre eux, j’ai compris qu’Alexandre Tchakhozov n’avait rien d’un peintre de génie. Du moins, c’est ce que j’ai cru sur le moment. Le tableau représentait une nature morte ; un bouquet de fleurs posé sur un buffet, entouré d’un ruban gris. Le trait était grossier, et les couleurs juraient les unes avec les autres. Ce n’était pas particulièrement moche, mais d’un intérêt toutefois fort limité pour un spécialiste de la peinture comme moi. Le second tableau représentait un voilier dans une crique. Là-encore, il n’y avait rien de très convaincant si ce n’est peut-être la représentation des vagues, plutôt réaliste. En longeant le mur, j’ai observé les deux tableaux suivants sans m’y attarder. C’étaient deux paysages de campagne dont les contrastes étaient aberrants. Le dernier des cinq tableaux m’a davantage ralenti car il représentait un vieil homme qui peignait, et je me suis demandé s’il pouvait s’agir d’un autoportrait de l’ancien propriétaire. Si tel était le cas, le cliché russe avait eu raison de lui car il ressemblait énormément à Lénine.

    — Comment se fait-il que les peintures soient restées dans la maison ? ai-je demandé à Sophie au bout d’un moment, tout en continuant de contempler le visage du vieil homme. Il n’avait pas d’héritier ?

    — Apparemment non. D’après la femme de l’agence, Tchakhozov aurait même explicitement formulé dans son testament son souhait de voir ses tableaux transmis avec la maison. C’est pas mal, non ?

    — Oh oui, c’est plutôt bon, ai-je menti pour lui faire plaisir.

    C’est alors que, m’apprêtant à retourner vers la porte, j’ai vu un dernier tableau dans le fond de la pièce, qui avait échappé à mon attention en raison de sa présence dans un renfoncement étroit. J’ai levé les sourcils, étonné, et me suis approché.

    Cela représentait un paysage au crépuscule, le soleil couchant donnant à l’horizon des couleurs multiples. En remarquant le kiosque vert envahi de végétation au premier plan, baigné d’une lumière tamisée, j’ai compris que la peinture avait été réalisée depuis la fenêtre du manoir. Je n’ai alors pas pu m’empêcher d’imaginer le vieil homme dont je venais de voir le portrait, ses pinceaux tremblant dans ses doigts arthritiques, penché sur sa toile avec concentration. On y voyait le jardin, puis la haie d’aubépine et les collines verdoyantes. Derrière, des champs s’étendaient, agrémentés de machines fumantes et d’épouvantails, et entrecoupés de bosquets touffus. Mais l’objet premier de la toile, ou du moins celui qui obnubilait toute mon attention, c’était le ciel.

    Il occupait le tiers supérieur du tableau, recouvert de nuages cireux et bariolé de nuances diverses, passant du vert cendré au plus écarlate des rouges. Quelque chose retenait mon attention dans ce ciel, mais pendant quelques minutes j’ai été bien incapable de définir précisément quoi. C’est alors que, naturellement, mon regard s’est figé sur une minuscule parcelle de la toile qui dénotait profondément avec le reste. C’était une zone peinte en bleu, juste au-dessus d’un filet rouge sang posé sur l’horizon… Mais d’un bleu comme je n’en avais jamais vu. Pourtant spécialiste de peinture, j’étais totalement incapable de qualifier précisément cette couleur. Était-ce un bleu azur ? Un bleu marin ? Un bleu océan ? Un bleu turquoise ? Ce n’était rien de tout cela, en vérité, et je le savais, mais dans ma tête le mot « azéan » s’est formé tout seul, au point que j’ai fini par qualifier la couleur ainsi, faute de mieux. La profondeur, voilà ce qui qualifiait ce bleu. La profondeur et l’ardeur, si tant est que ce mot puisse être usé pour évoquer une couleur. C’était une couleur vivante, que j’ai instinctivement perçue comme sauvage, et qui me donnait presque l’impression de pouvoir parler. Je sais aujourd’hui que ce n’était pas qu’une impression, mais sur le moment je pensais simplement avoir découvert une parcelle de génie en ce monde, une nuance magique trouvée dans le plus grand des hasards par un obscur amateur.

    — C’est… magnifique, ai-je fini par dire.

    Mais je savais que ce n’était pas le terme qui convenait. Ce bleu n’était pas particulièrement beau, mais envoûtant, déstabilisant.

    — J’aime aussi beaucoup ce tableau, a répondu Sophie dans mon dos. Je trouve que le kiosque à musique est très réaliste !

    Elle n’avait évidemment rien compris. Sans prendre la peine de lui répondre quoi que ce soit, je me suis penché sur la petite parcelle de bleu azéan, me laissant hypnotiser encore un peu plus par sa force. J’ai alors remarqué que la différence avec le reste du tableau n’était pas seulement liée à la teinte si particulière de l’endroit, mais aussi à un coup de pinceau plus brouillon, qui dénotait profondément avec ce qui l’entourait. Si le reste du ciel avait été peint d’un trait fin et délicat, la zone du bleu azéan semblait quant à elle avoir été tracée avec fougue, comme par une autre main, presque par un enfant. Le coup de pinceau se faisait hésitant, et on imaginait sans peine les doigts du peintre en train de trembler.

    Depuis cet instant où j’ai plongé mon regard dans ce bleu, jamais je n’ai pu m’en échapper. Jérôme a fait irruption dans la pièce peu de temps après, alors que j’étais encore ébahi devant le tableau. Il nous a proposé de redescendre pour manger une part de gâteau. J’ai suivi mes amis jusqu’au kiosque à musique, mais mon cœur et mon esprit n’y étaient pas ; ils se trouvaient encore dans la pièce du premier étage, noyés dans un ciel aux milles couleurs au sein duquel brillait comme une étoile une couleur sans pareil : le bleu azéan. Finalement, après avoir seulement englouti deux cuillères de tiramisu, j’ai prétendu avoir envie de pisser et ai regagné l’intérieur du manoir. Inutile de vous dire que je n’avais que faire des toilettes ; je me suis précipité au premier et me suis figé une nouvelle fois devant la peinture crépusculaire.

    J’y suis resté un temps très long, jusqu’à ce que la lumière du jour se mette à décliner et que les collines de l’horizon ne se détachent sur le fond rouge du couchant. J’ai alors enfin réussi à m’extraire un instant de mon bleu obsessionnel, mais c’était pour le chercher ailleurs que sur la toile : dans le monde réel. Je n’ai jamais cessé ma vaine quête depuis. Cette après-midi-là je m’étais dit que, si le peintre avait réalisé son paysage depuis la fenêtre, peut-être pourrais-je moi aussi en m’y postant retrouver dans le ciel ce bleu si particulier. Mais je ne l’ai évidemment pas trouvé. Alors, après un grand soupir, j’ai allumé la lumière et me suis repositionné devant le tableau. Un peu plus tard, j’ai entendu Jérôme et Sophie monter l’escalier en appelant mon nom, le ton légèrement inquiet. En me trouvant devant la peinture, ils ont poussé un soupir de soulagement.

    — Dis donc, c’est qu’elle te plaît cette peinture, Gaspard ! s’est exclamée Sophie.

    J’ai hoché la tête en silence.

    — On te la donne, si tu veux ! a alors lancé Jérôme.

    J’ai évidemment accepté, en remerciant chaleureusement mes amis, et c’est comme ça que la toile s’est retrouvée en ma possession. Sur le chemin du retour, le bleu azéan n’est pas sorti une seule seconde de ma tête, au point que j’ai dû m’arrêter à cinq reprises sur le bas-côté pour ouvrir mon coffre et le contempler. A chaque fois qu’il disparaissait de ma vision pendant trop longtemps, j’éprouvais un besoin presque maladif de vérifier son existence, de me prouver à moi-même que je n’avais pas rêvé et que cette couleur existait bien ailleurs que dans mes rêves. Quand je ne me garais pas pour assouvir ma soif, je cherchais la couleur partout autour de moi, chien assoiffé à la recherche de sa gamelle, au point de ne presque plus faire attention à la route. Le bleu des fleurs de chicorée, le bleu des affiches en bord de route, le bleu de la base des flammes de briquet… Le monde regorgeait de bleus, mais aucun ne se trouvait être comparable au bleu azéan.

    Je suis finalement rentré chez moi, dans notre maison en périphérie de Metz. Alysson, ma femme, s’est étonnée de ma trouvaille. Elle ne comprenait pas ce que je trouvais à ce tableau de paysage, peint d’un trait il est vrai assez médiocre… Pendant un instant, j’ai voulu lui demander son avis sur cette infime parcelle de bleu, coincée entre ciel et terre, juste au-dessus du mince dépôt sanglant laissé par le soleil sur l’horizon. Pendant un instant, j’ai envisagé de lui faire part de mon ressenti, et de mon trouble pour cette couleur. Néanmoins, je me suis ravisé, par égoïsme sans doute, car je souhaitais garder avec ce bleu une relation privilégiée, intime en quelque sorte. Alors j’ai simplement baragouiné quelques vagues explications à ma femme, lui parlant sans conviction d’une histoire de contrastes et de perspectives sur le kiosque à musique. Elle n’a pas eu l’air très convaincue, s’est contentée de hausser les épaules puis est retournée donner la purée à Théo, qui pleurait dans la cuisine.

    J’ai exposé le tableau dans la galerie du deuxième étage, lui réservant une place de choix sur le mur du fond. Et c’est alors que les choses ont vraiment commencé à dégénérer. Aux alentours de 21 heures, on a toqué à la porte pour me dire que le dîner était servi. Mais, ne me voyant pas descendre, mon épouse est venue me rechercher après dix minutes, logiquement exaspérée par mon attitude qu’elle commençait déjà à trouver fort étrange. Durant la nuit, je me suis levé précisément six fois pour contempler l’œuvre d’Alexandre Tchakhozov. Ce n’était qu’un début, car les choses n’ont fait qu’empirer dans les jours qui ont suivi. Au bout d’une semaine, je ne fermais plus l’œil de la nuit et, prétextant des problèmes d’insomnie à ma femme (qui étaient au fond bien réels) allait m’enfermer dans ma pièce fétiche. Je fermais les rideaux et allumais deux petites lampes halogènes juste devant la toile, puis m’asseyait sur une chaise en bois et contemplait le bleu azéan encore et encore, me noyant en lui comme s’il s’agissait d’un océan.

    La journée ne me laissait guère plus de repos. Moi qui devais travailler à la rédaction d’articles pour une revue artistique me suis mis à ne plus savoir pondre la moindre ligne. Tous les tableaux que je devais commenter me paraissaient fades, et sans intérêt ; plus rien d’autre n’avait grâce à mes yeux que ce bleu si étrange, qu’un obscur peintre russe avait utilisé pour dessiner un bout de son ciel, au sein d’un tableau pour le reste fort médiocre. La couleur m’obsédait au point que, quand je n’étais pas sur ma chaise à la contempler, je la cherchais inlassablement ailleurs dans le monde. Les yeux de Théo, un temps, m’y ont fait vaguement penser. Mais en les contemplant de plus près, j’ai dû admettre que ce n’était pas tout à fait ça. En faisant le tour du jardin, je suis aussi tombé sur une belle plante aux fleurs en forme d’étoile, qui poussait sur le compost. Ma femme m’a appris qu’il s’agissait de la Bourrache, mais bien que le bleu de ses fleurs présentât quelques ressemblances, ce n’était pas tout à fait ça non plus. Je me suis alors souvenu des raisons qui m’avaient poussé à appeler cette couleur le bleu azéan, à savoir son vague point commun avec le bleu profond de la mer. J’ai été visité un aquarium près de chez moi, espérant trouver dans les profondeurs marines un tel bleu. Je suis revenu bredouille, évidemment. Sur le chemin du retour, j’ai croisé une vieille dame qui portait un pull tricoté. La couleur avait bien quelques similitudes, mais il manquait toujours ce caractère grouillant, cet éclat de vie que je ne retrouvais nulle part ailleurs que dans le tableau de Tchakhozov.

    Je devenais fou, indéniablement, mais jusqu’à présent ma folie restait cantonnée dans la sphère du privé, et seule ma femme et mon fils l’avaient remarquée. Je m’enfermais encore et encore dans ma galerie, avec une lumière tamisée orientée sur la toile afin de mettre en valeur le bleu magique. Je ne répondais plus à mes mails, ni au courrier, ni aux appels téléphoniques que je laissais mourir sur mon répondeur. Le monde en dehors du bleu azéan n’existait plus. Mais c’est alors que j’ai été invité au vernissage d’une exposition près de chez moi… Un bon ami de ma femme souhaitait que j’écrive un article sur le jeune peintre, qui selon lui était prometteur, et ma femme m’a presque tiré de force jusqu’à la salle d’exposition malgré ma réticence. Ça a été un fiasco.

    Transcription du premier message vocal de Sophie Borelli à Gaspard Lépange, non ouvert, daté du 29 avril 2020 à 17h26.

    Salut Gaspard, c’est Sophie. Écoute, ça fait plusieurs jours que j’essaye de t’avoir, mais sans succès… Tout va bien ? C’est pas trop dans tes habitudes de ne pas répondre au téléphone, alors on s’inquiète un peu Jérôme et moi. Enfin bref, on voulait juste t’appeler pour te dire qu’on avait peut-être appris ce qui avait repoussé les potentiels acheteurs de notre nouvelle maison. En discutant avec la voisine d’en face, elle en est venue à m’avouer que l’ancien propriétaire, Alexandre Tchakhozov, s’était suicidé. J’avoue ne pas comprendre ce qu’un suicide a de si terrible… C’est pas un phénomène si rare que ça, si ? Si toutes les maisons de types qui s’étaient donnés la mort étaient vendues à un prix aussi dérisoire, je crois que ça se saurait. Du coup, Jérôme pense qu’il doit y avoir autre chose encore, mais il veut absolument que j’arrête de fouiner partout pour le découvrir… Il dit que c’est pour mon bien, gna gna gna… Tu le connais. Parfois, j’ai l’impression qu’il me traite comme une gamine. En tout cas, je me disais que ça pourrait t’intéresser d’être au courant de tout ça, puisque tu as désormais chez toi un tableau de ce mec… un mec qui s’est suicidé donc. J’imagine que ça change pas grand-chose, mais au moins ça apporte un peu d’anecdote à ta toile. Tu pourras dire tout ça à tes invités, monsieur le critique d’art, lors d’une de tes petites réceptions mondaines, autour d’un verre de champagne et d’un plateau de toasts. Je rigole, Gaspard, c’est pour te taquiner ! Allez, donne-nous vite de tes nouvelles, et surtout repasse nous voir quand tu veux ! Bisous.

    Lettre de Gaspard Lépange datée du 16 mai 2020 (suite)

    Le vernissage avait lieu dans une salle de Metz que Michel, l’ami de mon épouse, louait avec son association de promotion artistique. Alysson avait réussi à me convaincre de laisser la toile de Tchakhozov à sa place, alors que j’avais envisagé pendant un temps de la prendre avec nous. Mais à cause de cela je me suis senti malade toute la route, incapable de tenir correctement le volant au point de devoir le passer à ma femme après à peine une quinzaine de minutes. C’était la première fois que je m’éloignais autant du bleu azéan depuis que je l’avais découvert, et l’addiction qui était la mienne rendait la vie plus terrible qu’un enfer. Je tremblais, et cherchait désespérément autour de moi une couleur pouvant y faire penser. En vain, évidemment. Quand ma femme s’est garée sur le parking devant la salle, j’ai cru que jamais je ne saurais poser un pied dehors, et encore moins me glisser jusqu’à l’exposition pour discuter avec des illustres inconnus d’œuvres puériles. J’ai toutefois fini par me forcer, me disant que gagner cette réception grotesque au plus vite me permettrait aussi de la fuir plus tôt.

    La salle était pleine de gens en costards et de femmes en robes longues qui trinquaient dans des verres à pied. Ils parlaient pour ne rien dire, et riaient à l’inutile. Pour la première fois de ma vie, je me suis rendu compte à quel point ce milieu artistique, auquel j’appartenais pourtant, était d’un ridicule abject. Des vrais guignols, pensais-je tout bas, mais cela ne m’empêchait pas de sourire mécaniquement pour ne brusquer personne, et surtout pas ma femme qui me suivait à la trace pour être sûre que mon comportement demeurât convenable. Dès que quelqu’un m’interpellait pour engager une conversation, je cherchais une excuse pour la fuir : un besoin d’aller aux toilettes, un porte-monnaie oublié dans la voiture, un verre que je devais ramener à mon épouse… Je faisais de mon mieux pour ne rien laisser paraître, mais le temps était interminable ; il s’étirait devant moi comme un long désert me séparant de l’horizon. Un horizon bleu azéan évidemment. Et quand j’ai finalement levé ma manche pour constater que cela ne faisait qu’une demi-heure que nous étions là, j’ai su que je n’arriverais pas à tenir jusqu’au discours de remerciements du peintre. J’avais raison.

    Je commençais à suer à grosses gouttes, tremblant au point de renverser mon champagne, quand Michel est venu me présenter, tout sourire, l’auteur des toiles qui nous entouraient. C’était un jeune homme au visage hautain, avec une moustache retroussée dont il imaginait sans doute qu’elle lui donnait l’air original et décalé. De longs cheveux tombaient sur ses épaules, mais leur aspect lissé et coloré empêchait d’en faire une quelconque marque de révolte. Derrière des lunettes rondes particulièrement à la mode chez les étudiants, il me toisait avec un air presque méprisant ; de cet air que prennent parfois les jeunes quand ils sont sûrs que les vieux n’ont rien compris. Il avait toutes les caractéristiques du fils à papa en mal d’attention, qui s’imagine que le summum de la révolte consiste à porter des habits trouvés en friperie et de fumer des joints en écoutant du jazz. Inutile de vous dire qu’il m’était d’emblée antipathique.

    — Je vous présente notre star du jour, le prometteur Jean-Eudes Boutry.

    — Enchanté jeune homme, ai-je menti en serrant la main qu’il me tendait.

    — Alors Gaspard, que pensez-vous de son travail ? Il a du talent, hein ?

    Je me suis rendu compte alors que je n’avais pas prêté, jusqu’à présent, la moindre attention aux toiles qui ornaient le mur.

    — Oh euh… Oui, c’est vraiment intéressant.

    Voyant que le silence s’installait et que le jeune blanc-bec attendait de moi un avis plus explicite, je n’ai pas trouvé d’autre solution que de proposer à mes interlocuteurs d’aller admirer quelques peintures ensemble. Quelle erreur j’ai faite ! C’était nul, sans intérêt. Le peintre ne faisait que reprendre des thèmes archi-connus, que reproduire des clichés encore et encore, toile après toile. Toutefois, ne voulant pas brusquer Michel, en très bon terme avec ma femme, je m’efforçais de trouver pour chaque tableau que nous passions en revue, un point positif à évoquer. Mais finalement, quand après avoir passé quelques minutes à contempler un portrait de femme particulièrement grossier, nous sommes tombés sur un paysage de coucher de soleil, je n’ai pas pu cacher plus longtemps ma répugnance.

    Je me suis posté devant la peinture et, après avoir en vain cherché dans les nuances du ciel un bleu semblable à celui de l’œuvre de Tchakhozov, j’ai fermé les yeux. Cet abruti d’ « artiste prometteur » avait peint un soleil couchant sans même représenter la moindre parcelle de bleu, qu’il soit azéan ou autre. Constatant que je tardais à réagir, Michel m’a pris le bras et demandé si tout allait bien.

    — Cette peinture est très mauvaise, ai-je donc répondu en rouvrant les yeux.

    — Mauvaise ? s’indigna le peintre à la moustache.

    — Oh oui, ai-je confirmé. Très mauvaise.

    — Peut-être ne répond-elle juste pas à vos stéréotypes, m’a-t-il alors rétorqué, visiblement vexé. Et vu le tremblement de votre verre, je me demande si vous n’avez pas trop bu.

    J’ai émis un petit rire et me suis tourné vers lui. J’ignore à quoi je ressemblais en cet instant présent, ni ce qu’a pu précisément lire le peintre dans mon regard, mais il a pris peur et a reculé d’un pas.

    — Avez-vous seulement déjà vu un coucher de soleil, jeune homme ? Pourquoi votre ciel n’est-il que rouge, jaune et vert ? Que faites-vous du bleu ? OU EST-IL ?

    Je m’étais mis à hurler, alors tous les regards de la salle s’étaient tournés vers moi.

    — Que vous ne sachiez pas peindre le bleu azéan, on peut encore vous le pardonner… Mais vous n’avez même pas cherché à mettre du bleu dans votre ciel ! Vous l’ignorez complètement. Vous mettez vos rouges pimpants et vos verts lutins en avant, vous faites éclater votre toile de jaune canari criard ! QUI PENSEZ-VOUS QUE CELA IMPRESSIONNE ?

    Ma femme s’était approchée de moi et se mettait à me tirer la manche. Quant au fils à papa, il avait encore reculé d’un pas, les yeux exorbités derrière ses petites lunettes ridicules.

    — Mais… enfin… il n’y a pas de bleu dans un coucher de soleil, osa-t-il finalement bredouiller.

    C’en était trop pour moi.

    — PAS DE BLEU ? PAS DE BLEU ? VOUS ETES COMPLETEMENT AVEUGLE ! Le bleu est précisément dans le coucher de soleil, c’est là son habitat primordial ! Et vous L’OUBLIEZ ? Votre toile ne vaut RIEN !

    Sur ces derniers mots, je me suis dégagé de l’emprise de mon épouse et ai détaché le tableau du mur. Dans le silence de cathédrale qui régnait désormais sur la galerie, et sous les regards choqués de la foule guignolesque, j’ai alors cassé la toile en deux sur mon genou et l’ai jetée sur le sol avant de la piétiner, sautant dessus encore et encore. Je riais encore comme un dément quand ma femme, pleurant, m’a tiré par le bras à l’aide de Michel pour me raccompagner à la voiture. Elle a conduit sur le chemin du retour, dans un silence de mort. Je venais de ruiner brutalement ma réputation dans le milieu de l’art, et de mettre un terme à ma carrière de critique par la même occasion. Pourtant, dans ma tête, mes pensées n’étaient que bleues, bleues, bleues. Éternellement et infiniment bleues.

    Ma femme ne m’a plus adressé la parole depuis cet épisode. Il faut dire que moi-même n’ai rien fait pour recoller les morceaux. Je ne venais plus du tout dans la chambre désormais, préférant dormir devant l’œuvre de Tchakhozov, même si le sommeil ne me gagnait plus que par petits bouts. Des jours sont passés, je ne saurais dire combien.

    Je sombrais dans la démence et progressivement, naissant comme une fleur qui arrive à maturité et se met à éclore, une nouvelle obsession a émergé en moi : il fallait libérer le bleu azéan, l’étendre sur la terre, permettre à son empire de grandir encore et encore, jusqu’à l’hégémonie totale. Comment une telle couleur pouvait-elle rester cantonnée à cette minuscule parcelle de toile ? Comment une divinité pareille pouvait-elle se satisfaire d’une aussi petite maison ? C’était tout bonnement indécent. Le bleu m’appelait — il hurlait — et exigeait de moi que je lui trouve d’autres espaces pour s’épanouir. Il voulait voler de ses propres ailes, couler sur le monde.

    Alors j’ai acheté des tubes de peinture par centaines, et je me suis mis à barbouiller sur une toile vide à longueur de journée et de nuit, en quête du bleu azéan. Je faisais tous les mélanges possibles et imaginables, ajoutant à mon bleu du jaune, du vert, du noir même… Mais je ne trouvais pas la touche adéquate. Jamais je ne parvenais à reproduire le bon bleu, ce bleu si magique qui avait envahi les fibres de mon cerveau, et coulé dessus telle de l’encre. Il arrivait parfois qu’un de mes mélanges soit assez proche visuellement du bleu azéan, mais il manquait toujours un petit détail ; et quel détail ! Il manquait le caractère grouillant. Je créais des bleus certes, mais c’étaient des bleus morts, des bleus amorphes… Le bleu azéan, lui, était vivant, virevoltant et hurlant.

    Comprenant que je ne parviendrais pas à reproduire le bleu moi-même, seulement armé de tubes de gouaches et de quelques pinceaux, j’ai fini par tout laisser en plan dans ma galerie (qui ressemblait désormais davantage à un atelier) et par retourner parcourir la campagne. Bon sang, il devait bien exister un autre endroit par le monde où le bleu azéan avait élu domicile ! C’est ce que je me disais. Alors j’ai marché pendant plusieurs jours de suite dans les campagnes, courant les bois et les prairies, traversant les villages et nageant dans les rivières… Un soir, n’ayant toujours rien trouvé après une semaine d’efforts, j’ai même envisagé de partir pour la Russie. Alexandre Tchakhozov venait de là-bas, alors peut-être y trouverais-je l’origine de sa couleur… C’était absurde évidemment, et je le savais. Mais j’étais au fond du trou ; je ne trouvais pas de bleu azéan ailleurs que sur la toile, et la prison qu’elle constituait pour elle me paraissait de moins en moins supportable de jour en jour.

    Mais le lendemain de ces projets loufoques, j’ai enfin progressé dans mon enquête, et trouvé une branche à laquelle me raccrocher. Je longeais un champ de blé, par un obscur chemin de campagne balayé par le vent, alors que des nuages gris menaçants s’amoncelaient au-dessus de ma tête. Soudain, tandis que mon regard vaquait sans conviction sur les plantes du bas-côté, j’ai entendu la couleur crier. Dans ma tête, j’ai senti cette chaleur étrange que j’avais ressentie la première fois, et cela m’a fait m’arrêter net dans ma promenade. J’ai reculé d’un pas et porté à nouveau mon regard sur la parcelle de terre qui avait électrifié mon attention. Il y avait une colonie de petites fleurs qui ne m’étaient pas inconnues, car ces mauvaises herbes envahissaient le potager de mes parents, et qu’étant gosse j’avais dû en arracher par centaines… C’était du mouron des champs, et tous les jardiniers qui liront cette lettre sauront précisément de quelle plaie je parle. Ce jour-là, pourtant, je ne me suis pas amusé à l’arracher ; je me suis mis à quatre pattes devant elle, sur le sol boueux, et me suis plongé dans la contemplation de son bleu.

    Son bleu ? Depuis quand les mourons étaient-ils bleus ? En l’observant, je me suis souvenu avec certitude que les plantes que je désherbais autrefois, qui étaient bien de la même espèce, n’étaient pas bleues mais rouges… Et c’est alors que j’ai compris.

    Transcription du deuxième message vocal de Sophie Borelli à Gaspard Lépange, non ouvert, daté du 14 mai 2020 à 19h14.

    Salut Gaspard. Tu n’as toujours pas rappelé, ce qui n’est pas dans tes habitudes. Et tu ne réponds toujours pas. Enfin bon, on se dit que tu dois avoir tes raisons… Mais cette fois ce qu’on a à te raconter est vraiment important. En tout cas, pour nous ça l’est, et je crois que Jérôme commence déjà à fureter sur les sites d’annonce pour essayer de nous trouver une nouvelle maison.

    Je suppose que tu dois te souvenir du kiosque à musique sur lequel nous avons pris l’apéro, n’est-ce pas ? Je pense que oui, mais si tel n’est pas le cas tu n’as qu’à regarder le tableau que tu as emmené. Figure-toi que Jérôme s’était mis en tête de le repeindre ; il trouvait que la peinture s’écaillait. Il s’est donc attelé à la tâche de débroussailler la clématite qui pousse dessus. En faisant cela, il a découvert une trappe sur l’un des côtés, qui jusqu’à présent nous était demeurée cachée. Évidemment, nous n’avons pas pu résister à l’envie d’aller voir où cela menait…

    La trappe donnait sur un escalier en pierre, qui descendait dans une cave. Nous l’avons emprunté et sommes alors tombés sur la pièce la plus étrange qu’il nous ait été donné de voir. Elle était circulaire, et remplie de centaines de tableaux posés sur des chevalets, tous similaires les uns les autres… A vrai dire, je ne sais pas si on peut parler d’œuvres d’art à leurs propos. Ce sont des peintures, certes, mais seulement recouvertes d’une seule et même couleur uniforme… Toutefois… c’est là que les choses sont le plus bizarre, car nous sommes incapables de nous mettre d’accord, Jérôme et moi, sur l’identité de la couleur en question. Pour moi, il était évident que tous les tableaux étaient bleus… Mais Jérôme me jure mordicus qu’ils sont rouges ! On a l’impression de perdre la tête. Il pense que je suis daltonienne, mais je sais que je ne le suis pas ! Des amis doivent normalement venir manger demain. On va leur demander de trancher.

    Quoi qu’il en soit, cette histoire de cave à tableaux nous a glacé le sang, à Jérôme et à moi. Je crois qu’on aurait encore préféré une histoire de fantôme que de tomber sur cette pièce qui suintait la folie humaine à plein nez. Je pense que ces peintures toutes semblables sont l’œuvre de l’ancien propriétaire, Alexandre Tchakhozov. Jérôme hésite à contacter la gendarmerie, au cas où il y aurait quelque chose d’intéressant pour eux de savoir ça… Je préférerais qu’il ne le fasse pas, mais il ne m’écoute pas beaucoup. Voilà donc pour nos aventures ardennaises, mon cher Gaspard ! On s’inquiète pour nous, mais aussi pour toi. Donne-nous vite de tes nouvelles. Bisous !

    Lettre de Gaspard Lépange datée du 16 mai 2020 (suite)

    Les fleurs que j’avais devant moi n’étaient pas seulement bleues ; il y en avait aussi des rouges. Plus jeune également, maintenant cela me revenait avec clarté, j’arrachais des mourons à la fois bleus et rouges. C’est une espèce dont les pétales peuvent apparemment prendre des couleurs différentes. Toujours à genoux dans la boue, mon regard passait alors d’une fleur rouge à une fleur bleue, à un rythme de plus en plus rapide, me faisant ressembler à un chien en train de s’ébrouer. Et c’est en faisant cela que naissait dans mon cœur la magie du bleu azéan, comme si la couleur se trouvait entre les deux, entre ce bleu et ce rouge, entre cette fleur et l’autre, en un endroit invisible de mes yeux, inexistant dans notre monde mais pourtant réel dans ma tête. J’imaginais la fleur invisible, et sa couleur magique, et j’ai compris que ce que j’avais toujours cherché dans le bleu ne s’y trouvait pas ; le bleu azéan était en fait, derrière les apparences, peut-être plus proche du rouge. Il se trouvait en tout cas lié aux deux couleurs, naissant à un point intermédiaire mais qui n’était pas non plus pour autant du violet. C’était un bleu catégorique, sans doute, ou un rouge indéniable, peut-être, mais sûrement pas un violet. C’était autre chose, une couleur improductible, magique, issue d’une autre dimension que seul avait réussi à intégrer à la nôtre, et encore seulement sur une minuscule parcelle de ciel peint, un vieil homme du nom d’Alexandre Tchakhozov. Comment s’y était-il pris ? Et l’avait-il seulement fait exprès ? De toutes ces questions, je n’avais pas les réponses.

    Ce que je savais en revanche, c’est que ma découverte du jour, ma réflexion sur les mourons, m’avait ouvert de nombreuses perspectives. En rentrant, je me suis précipité devant la toile du crépuscule, et le bleu azéan a pris à mes yeux un sens nouveau. Pour la première fois je mettais le doigt sur un détail essentiel : l’absence de frontière avec la couleur rouge située en-dessous. Mon regard la contemplait nonchalamment, puis naviguait vers le haut… Et alors je me rendais compte soudain que j’étais dans le bleu azéan. Mais depuis combien de temps ? Il m’était impossible de trouver une quelconque limite entre les deux couleurs, ni aucun dégradé m’ayant conduit en douceur du rouge au bleu. Le bleu azéan était là, tout simplement, il existait en un point précis de la toile, mais était impossible à délimiter concrètement du rouge. Il y était intrinsèquement lié, en faisait partie en quelque sorte comme sa face cachée… Une face cachée du rouge, sa part sombre, qui était bleue.

    Alors j’ai repris mes palettes de couleur, et me suis mis à mélanger le bleu et le rouge ; toutes les nuances du bleu avec toutes les nuances du rouge. Mais je ne trouvais jamais rien d’autre que du violet, une couleur que je déteste désormais. Pendant que je m’adonnais à mes farfelus barbouillages, ma femme est entrée dans la pièce de façon impromptue. Elle avait visiblement décidé de recoller les morceaux, mais ne se doutait pas que je n’en avais pour ma part rien à faire, ni que ma santé mentale n’avait guère changée depuis l’épisode du vernissage. Après qu’elle se fut approchée de moi pour me demander d’une voix douce ce que je faisais, je me suis mis à lui expliquer l’origine du bleu azéan, baragouinant dans mes moustaches sans lâcher ma palette de peinture des yeux.

    — Je faisais erreur depuis le début… Quel idiot ! C’est dans le rouge qu’il fallait que je le cherche, tu comprends ? Dans le ROUGE ! C’est un bleu ROUGE… Un rouge marin, ou alors un bleu… mais oui ! Un bleu sanglant ? Sanglant… Sanglant…

    Le mot avait accroché mes pensées, et je me suis mis alors à le répéter encore et encore, jubilant un peu plus à chaque fois qu’il franchissait mes lèvres. Ma femme a retiré sa main de mon épaule, alors même que je n’avais pas remarqué qu’elle l’y avait mise, puis a reculé sans me lâcher du regard, l’effroi se peignant sur ses traits.

    — Tu es complètement malade, Gaspard ! l’ai-je vaguement entendue crier tandis qu’elle fuyait sans même prendre le temps de refermer la porte.

    Mais je n’avais pas le temps de me préoccuper de cette pauvre femme. Je venais de comprendre où trouver du bleu azéan, et en abondance en plus… Ne vous ai-je pas déjà dit que ce qui le caractérisait le mieux au monde, si tant est que des mots de notre langage puissent convenir pour évoquer pareille merveille, c’était sa vitalité ? Or, qu’y a-t-il donc de plus vital que ce flux coulant dans nos veines, irriguant notre cerveau et nos membres, et faisant de nos corps autre chose que des pantins inertes ? Ce flux rouge… ou bleu… oh, je ne sais plus désormais. Les choses se mélangent dans ma tête, le bleu azéan a tout envahi. Mais je ne suis qu’une étape, une infime marche dans sa longue conquête, et dans l’établissement de son empire.

    Je savais désormais qu’aucun tube de peinture que j’avais acheté ne pourrait jamais me procurer le bleu (rouge) que je souhaitais. Alors j’ai couru à la salle de bain et ai vidé la poubelle sur le sol. Il y avait bien ce que je cherchais : une serviette hygiénique de ma femme, tout imbibée de son flux bleu. Je l’ai amené à la lumière des grandes fenêtres de l’atelier et alors, tandis que je la brandissais devant mes yeux, j’ai failli m’évanouir. C’était lui : c’était le bleu azéan que je cherchais depuis tant de semaines. Pourquoi ne l’avais-je pas cherché là plus tôt ? Toutefois, sur la serviette de mon épouse le sang était desséché, rendant la couleur légèrement terne, moins éclatante et grouillante qu’elle n’aurait dû l’être. C’était du flux mort, et le bleu azéan ne s’épanouissait pleinement que dans la vie. Je me suis alors tailladé l’avant-bras avec la lame de mon couteau suisse, et l’ai observé couler sur ma main, courant le long de mes doigts jusqu’à ce qu’une goutte, une unique goutte bleue, ne vienne tomber sur une toile que j’avais posée au sol.

    Tout cela s’est passé il y a précisément une heure et trente-deux minutes. En voyant la couleur sur la toile, un bleu azéan parfait, j’ai su quelle était ma mission, celle qu’il voulait me voir accomplir. Alors j’ai décidé de d’abord tout consigner dans cette longue lettre, récit que j’aurais pu tout aussi bien intituler : « genèse de l’empire azéan : le temps des premières conquêtes ». Je suis désormais assis à mon bureau, la main droite bandée, et je m’apprête à poser le point final. Je vais ensuite m’acquitter de ma mission ; je vais libérer le bleu azéan de sa prison ! Tout est méticuleusement prévu, et je sais où trouver les instruments nécessaires.

    Gloire au bleu azéan ! Que son empire s’étende à jamais !

    Gaspard Lépange.

    Extrait du rapport de police relatif à l’affaire Lépange : découverte des premières victimes présumées du tueur, son épouse Alysson Lépange (44 ans) et son fils Théo Lépange (2 ans).

    Les corps ont été découverts entre 2h48 et 2h54 du matin, dans la nuit allant du 16 mai au 17 mai 2020, par l’agent Touzin.

    Alysson Lépange gisait en différents morceaux dans la chambre du couple. La tête était posée sur l’abat-jour de la lampe de chevet, et le sang en dégoulinait encore le long du tissu. Le bassin et les bras se trouvaient sur le lit, dont le drap, présumément blanc à l’origine, était désormais complètement barbouillé de rouge. Les jambes étaient quant à elles éparpillées dans deux coins différents de la pièce. Le corps semblait avoir été découpé et démembré à la hache. Un trait particulier de cette scène de crime, telle que décrite par l’agent, est son aspect sanglant, au sens le plus propre du terme. L’auteur du crime paraissait avoir délibérément propagé le sang dans la pièce, l’avoir étalé même par endroit, comme s’il avait souhaité étendre la surface de contact de ce dernier avec le monde qui l’entourait.

    Cette caractéristique se retrouve dans la deuxième scène de crime, relative au meurtre de Théo Lépange. L’enfant a été retrouvé coupé en deux au niveau du ventre, les deux morceaux de son corps accrochés à son mobile, qui tournait encore et continuait de propager de la musique quand l’agent est entré dans la pièce. Le sang avait été barbouillé sur les murs, le sol, ainsi que le plafond.

    Extrait du rapport de police relatif à l’affaire Lépange : extrait de l’interrogatoire de Maryline Poussin, assistante maternelle à la crèche de nuit de Metz. Témoin.

    « … On a d’abord cru que c’était un père venant chercher son enfant, mais ma collègue s’est mise à crier quand elle a aperçu la hache qu’il cachait dans son dos. Alors, il lui a donné un coup de pied pour la repousser, puis lui a fendu le crâne. Malgré mon choc, j’ai voulu m’interposer, mais il m’a repoussée et faite tomber derrière le bureau. Je l’ai ensuite entendu se diriger vers le dortoir en hurlant des choses bizarres…

    — Qu’est-ce qu’il hurlait ? Vous vous en souvenez ?

    — Pas exactement, non. Mais ça avait quelque chose à voir avec le bleu. Il parlait d’un empire dont il était le serviteur, et qu’il devait aider à grandir. Il voulait libérer quelqu’un aussi, un nom qui se terminait en « an » je crois…

    — Que s’est-il passé ensuite ?

    — J’ai entendu les enfants se mettre à crier dans le dortoir. Alors, j’ai essayé de me relever, pour aller voir ce qu’il leur faisait et… (Maryline Poussin tombe en larmes, et ne parvient à reprendre qu’après une minute environ). Par la porte-fenêtre, je l’ai vu qui brandissait sa hache au-dessus des lits, les coupant en deux les uns après les autres… Et bien sûr aussi les petits corps qui s’y trouvaient. Alors certains d’entre eux ont essayé de s’enfuir, mais il en a frappés plusieurs au passage. Ils sont venus me rejoindre et je suis allée les mettre à l’abri dans le bureau. Puis, je suis retournée voir ce qui se passait dans le dortoir et c’était horrible. Il y avait du sang partout sur les murs et les draps. Les enfants qui restaient s’étaient agglutinés dans un coin, et lui marchait vers eux en continuant de hurler ses paroles sans sens. C’est à ce moment-là que des policiers sont entrés en trombe, apparemment interceptés par une voisine qui avait entendu les cris depuis chez elle. Ils sont entrés dans le dortoir et quand il les a vus, l’homme à la hache s’est précipité vers les enfants et a donné des grands coups dans le tas. C’était comme s’il voulait se dépêcher de faire le plus de dégâts possibles avant que les agents ne le descendent. Finalement, ils l’ont abattu, mais il avait déjà fait un massacre et la pièce était jonchée de cadavres. Le sang… C’est ce qu’il m’a le plus marqué. La pièce était complètement rouge.

    — A-t-il dit quelque chose avant de mourir ?

    — Oui. Alors qu’il était en train d’agoniser sur le sol, il s’est mis à rire en regardant autour de lui. Puis, il a plongé ses mains sous son t-shirt, là où les policiers avaient tiré, et les a ressorties pleines de sang. Alors… Il a tourné sa tête vers moi et a brandi ses paumes ouvertes et dégoulinantes dans ma direction. « C’est un beau bleu, n’est-ce pas ? » m’a-t-il demandé. Et puis il est mort. Il avait un sourire aux lèvres, et des étoiles plein les yeux…».

    Extrait du rapport de gendarmerie relatif à la découverte du corps d’Alexandre Tchakhozov, présumé suicidé dans la nuit du 16 au 17 mars 2019.

    Le corps d’Alexandre Tchakhozov, né à Volgograd (Russie) le 21 novembre 1935, a été découvert par le commissaire Granlouvier, appelé par des voisins qui n’avaient plus vu le vieil homme depuis deux semaines. Il a été découvert dans une pièce du premier étage. L’individu semble s’être donné la mort en se coupant la gorge, après s’être préalablement tailladé les veines et plusieurs parties de son corps. Le cadavre a été découvert dans une grande flaque de sang séché, à côté d’un mur blanc sur lequel était inscrit, à la peinture bleue : Fuis, ô bleu de mes rêves !

    (En-dessous de ce passage se trouve rajouté dans le rapport une note manuscrite) :

    N.B. : Une incertitude subsiste sur un détail du rapport ci-dessus. L’agent Houssin, qui était présent avec le commissaire Granlouvier lors de la découverte du corps, affirme avec force que le message sur le mur était tracé à la peinture rouge, et non bleue, et dit qu’il avait d’ailleurs cru qu’il s’agissait de sang. Le mur a malheureusement été repeint, ce qui ne nous permet pas de trancher sur ce point de détail.

Pablo Behague

Vosges, Avril 2020

Merci à L. pour son illustration !

Le ballon dans le jardin

    Si Gérard avait décidé d’acheter deux ans plus tôt cette maison, petit pavillon de banlieue sans charme semblable à des milliers d’autres, ce n’était pas par manque de moyen mais parce que l’anonymat lui allait comme un gant. A la mort de Mamoune, il avait décidé de revendre la bâtisse familiale. Son entretien sur le long terme lui aurait demandé trop de travail, et le jardin, bien que de taille raisonnable, n’aurait pas manqué de devenir une friche en à peine quelques années avec un piètre jardinier comme lui. C’était le type de maison qui convenait à une famille, avec des enfants et des amis à recevoir pour dîner sur la terrasse. Mais Gérard n’avait rien de tout ça, ni enfants, ni amis, alors pourquoi aurait-il besoin d’une aussi vaste demeure ? Il était vieux garçon, ni tout à fait par choix ni tout à fait par contrainte. La vie avait suivi son cours, tout simplement, et il l’avait laissée couler sans chercher à en dévier la trajectoire. Fils unique, il s’était occupé de Mamoune pendant toute sa vie, jusqu’à ce que son cancer y mette fin de manière brutale deux ans plus tôt. La retraite était arrivée presque au même moment, mais il n’était pas de ceux qui prévoient des voyages au bout du monde, ni même des voyages au fond d’eux-mêmes en s’inventant sur le tard une vocation d’écrivain ou de peintre à l’huile.

    Alors il avait déménagé ici et attendait que le temps passe. Il s’était acheté un perroquet pour tromper la solitude, qu’il avait appelé Jojo, nom peu original mais finalement semblable à son existence. Et il regardait la télé, jour après jour dans son même fauteuil, en ouvrant toujours à la même heure sa même marque de bière préférée, rafraîchissante mais sans trop de goût. L’après-midi, il sortait un peu dans le jardin, qui n’était en fait qu’une petite parcelle d’herbe mal tondue, et écoutait les bruits de la ville. Il aimait en particulier entendre les enfants jouer dans le terrain de jeu, juste derrière sa palissade. A vrai dire, s’il avait choisi ce pavillon plutôt qu’un autre, c’était aussi en partie à cause de cela. Il s’était dit que la solitude serait plus supportable avec la joie des gamins en paysage sonore, et effectivement cela lui donnait du baume au cœur. Mais la fente dans la palissade en faisait aussi un paysage visuel. Tous les mercredis après-midi, Gérard allait y poser son œil et regardait le terrain vague. Il observait les enfants glisser sur les toboggans, jouer au ballon entre les petits buts en bois, ou traverser les ponts de singe en riant, et tentait alors de se remémorer l’époque où lui aussi profitait de la vie avec autant d’insouciance. Il n’y parvenait pas néanmoins. Le rêve avait depuis longtemps disparu, et il ne restait plus dans sa tête de vieil homme que la lassitude des secondes qui s’écoulent, et la tristesse d’une vie passée seul, ou presque.

    Pourtant, en espionnant les enfants qui jouaient, il avait l’impression de vivre une parcelle de leurs vies, d’être plongé dans un petit monde parallèle fait de secrets, auxquels il n’était pas convié mais qu’il parvenait néanmoins à effleurer du doigt. Suivre la vie du terrain de jeu était plus passionnant que de suivre n’importe quel feuilleton à la télévision. A force de poser son œil contre la fente, il connaissait désormais tous les acteurs. Il y avait par exemple les frères Lecoeuvre. C’étaient deux jumeaux d’environ huit ans qu’il voyait presque tous les jours pendant les vacances scolaires. Leur humour faisait d’eux des enfants populaires, et ils étaient aussi plutôt bon au foot. Il y avait aussi la bande de fillettes, dont la petite Mélody semblait être la meneuse. Elle avait de jolies petites couettes qui rebondissaient sur ses épaules quand elle faisait de la corde à sauter, mais Gérard ne supportait pas sa voix geignarde et plaintive. Il y avait aussi Téo, le rondouillard qui ne sortait que pour faire plaisir à sa mère. Jamais Gérard ne l’avait vu sur les jeux, ni même sur le toboggan ; il passait tout son temps sur un banc à jouer à la console, sauf quand les autres garçons venaient l’embêter. Gérard aurait pu citer encore un grand nombre d’enfants, mais sa préférée était sans conteste la petite Sarah.

    Sarah était la fillette la plus mignonne qu’il ait jamais vu, et il lui était même arrivé de se dire, un peu honteusement, qu’il serait probablement tombé amoureux d’elle s’il avait eu son âge. C’était une petite fille de sept ans, qu’il voyait la plupart du temps arriver dans le parc seule, et repartir seule. Elle avait des cheveux d’un roux presque blond, que jamais il ne lui avait vu attachés, et de grands yeux bleus qui balayaient le monde avec une innocence sucrée au milieu de ses tâches de rousseur. Gérard avait beaucoup de chance, car le coin préféré de Sarah était la terrasse bétonnée sur laquelle était tracée la marelle, et il se trouvait être juste derrière son jardin. Quand Sarah était là, Gérard n’était plus capable de quitter la palissade. Il l’observait sautiller à pieds joints sur les cases, atteignant le ciel puis recommençant encore et encore, devant les yeux ébahis de son lapin en peluche assis sur le banc. Il contemplait ses cuisses, que découvrait parfois sa jupe quand elle sautait à la corde. Et il se délectait de son rire, quand elle s’amusait à lancer son ballon bariolé de rouge et de vert contre la palissade. Parfois, la gamine s’arrêtait de jouer et allait s’asseoir sur le banc à côté de son lapin, le prenant dans ses bras et échangeant avec lui des secrets bien gardés. Cela rendait Gérard presque jaloux de la peluche. Finalement, il ne parvenait à rentrer chez lui que quand la petite fille partait elle aussi, qu’elle rangeait sa corde dans son sac et prenait sous son bras son ballon, son lapin et sa gourde « Reine des neiges », qu’elle ne quittait jamais. Penaud, il regagnait alors sa baie vitrée, et allait nourrir Jojo avant de se rasseoir sur son fauteuil et de rallumer la télé.

    Les choses paraissaient devoir durer ainsi éternellement, mais un jour un ballon était tombé sur sa pelouse. Il l’avait vu depuis sa baie vitrée, passer comme au ralenti au-dessus de la palissade, puis rebondir mollement dans l’herbe avant de s’arrêter contre un pot de fleur vide. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait, et à chaque fois il s’était contenté de relancer le ballon vers le terrain de jeu ; réaction normale sans doute pour un honnête homme que ne gênent pas les enfants. Cette fois, cependant, ce n’était pas n’importe quel ballon mais un spécimen bariolé de rouge et de vert. Le ballon de la petite Sarah. Alors Gérard avait ouvert la porte-fenêtre, puis avait descendu lentement, presque solennellement, les marches menant à son jardin. Il avait contemplé le ballon quelque temps en tournant autour – objet d’une joyeuseté incongrue dans ce jardin de vieux garçon triste – puis s’en était saisi et l’avait caressé quelques minutes. Il l’avait même reniflé, tentant de percevoir, par-delà l’odeur du plastique, celle qui pouvait émaner de Sarah, avant de se reprendre et de l’essuyer sur son polo. Finalement, il avait posé son œil contre la palissade et avait eu la surprise de constater que la petite fille aux tâches de rousseur n’était pas là. Que faire alors ? Rejeter le ballon par-dessus la palissade malgré tout ? Mais si un autre enfant le lui volait ? Non, la meilleure solution était encore d’attendre que la fillette revienne jouer derrière chez lui pour le lui relancer, ce qui ne manquerait pas d’arriver dans les jours à venir.

    Gérard réfléchissait à tout cela quand la Lettre à Elise s’était mise à retentir en 8 bit dans son dos ; mélodie de sonnette d’une banalité affligeante mais qui était déjà celle qu’il avait mise dans la maison de Mamoune. Son cœur s’était serré subitement, en même temps que Jojo se mettait à crier dans le salon, car personne à part le facteur n’avait jamais posé son doigt sur le petit bouton à droite de sa porte, et que ce dernier avait déjà livré le courrier depuis longtemps. Ce ne pouvait donc être que Sarah, gamine sans méfiance, pleine de l’innocence de ses sept ans, à qui il semblait naturel de sonner sans crainte chez un inconnu pour récupérer un ballon. Gérard s’était précipité dans son salon pour enfiler une chemise propre et un pantalon, puis s’était vaguement recoiffé devant le miroir avant de poser sa main sur la poignée de porte. Non sans avoir au préalable pris une grande inspiration, il avait ouvert et était tombé nez à nez avec la petite fille de ses rêves, Sarah, aux cheveux roux étincelants posés sur ses épaules frêles, qui le regardait de ses grands yeux bleus aux milles étoiles en serrant son lapin contre elle. Elle portait ce jour-là sa petite jupe verte – celle que préférait Gérard – et un débardeur aux motifs fleuris.

    — Bonjour Monsieur, avait-elle dit simplement.

    C’était la première fois que Gérard entendait sa voix, et elle lui avait noué les intestins. Elle était d’une telle douceur… Elle paraissait toute droit sortie d’un autre monde, ce genre de monde féerique qu’il voyait parfois dans les bande-annonce Disney à la télé. Pendant quelques instants, il n’avait pas été capable de prononcer le moindre mot. Il s’apprêtait à le faire quand la fillette s’était mise à rire, le clouant définitivement dans son immobilité extatique.

    — C’est quoi ces bruits qu’on entend ? avait-elle demandé entre deux éclats.

    — Ce… C’est… J’ai un perroquet. Il s’appelle Jojo…

    — Oh, comme Jojo Lapin ?

    — Euh… Oui, c’est vrai, comme Jojo Lapin. Mais c’est un perroquet.

    La gamine s’était alors esclaffée de plus belle, posant sa main sur sa bouche en imaginant peut-être – mais qui savait ce que pouvaient imaginer les enfants – un animal hybride entre son lapin en peluche et le perroquet. Quoi qu’elle ait pu imaginer, Gérard avait senti une drôle de sensation se répandre en lui, chose qui peut-être l’avait conduit à ricaner lui aussi, et à demander :

    — Tu veux le voir ?

    Jamais il n’avait su exactement ce qui l’avait poussé à proposer cela, ou du moins jamais il n’avait osé se l’admettre complètement. La fillette en tout cas avait accepté sans hésiter. Elle avait posé son sac et sa gourde Reine des neiges sur le tapis de l’entrée, puis s’était dirigée vers le salon, faisant sautiller sa jupe autour d’elle, avant de se figer avec de grands yeux devant la cage du perroquet.

    — Il sait répéter les choses qu’on lui dit ?

    — Bien sûr qu’il le sait. Enfin, un petit peu… Regarde. Jojo, cette jolie petite fille s’appelle Sarah ! Sarah. Sarah. Sarah. Sarah… Sar…

    Ses mots s’étaient éteints dans sa bouche en même temps qu’il se rendait compte de l’erreur qu’il venait de commettre. Comment aurait-il pu connaître son prénom sans l’avoir espionnée chaque mercredi après-midi par la fente de la palissade, jusqu’à finalement entendre un jour sa mère l’appeler pour lui dire de rentrer ? La bourde était faite, et il était bien impossible de la faire oublier maintenant que cet oiseau de malheur caquetait le prénom de la jeune invitée à tout va…

    SRAA, SRAA, SRAA

    Et la divinité enfantine au nom proclamé par la bête riait de plus belle, de son rire qui transformait le monde autour d’elle en quelque chose d’éclatant, et de beau. Ce n’était pourtant que son salon triste, sans cartes postales d’amis posés sur les meubles et sans photos sur les murs hormis celle de sa mère au visage neutre, mais l’aura de la fillette parvenait à en faire un lieu magique, vivant et agréable.

    — Tiens petite, voilà ton ballon… Je suppose que c’est cela que tu veux, avait fini par articuler Gérard en lui tendant la sphère en plastique bariolée.

    Mais la rouquine n’y avait pas prêté attention. Elle s’était contentée de le prendre machinalement et de le glisser sous son bras, sans jamais détacher son regard de Jojo, qui se pavanait fièrement sur son reposoir en braillant.

    — Il te plaît Jojo ? lui avait alors demandé Gérard.

    — Oh oui, il est trop drôle ! Est-ce que je pourrais revenir le voir, Monsieur ?

    La petite fille avait levé ses yeux bleu pétillants vers lui et il n’avait pu faire autre chose qu’accepter, évidemment. Au fond, il avait toujours souhaité qu’une telle chose arrive, qu’un jour Sarah, pour une raison ou pour une autre, ait une occasion de venir le voir, brisant par là sa solitude et lui permettant d’assouvir enfin une pulsion qu’il avait toujours sentie en lui, bien qu’il ait toujours réussi jusqu’alors à la cacher sous l’apparente banalité de son existence.

    C’est ainsi que Sarah était devenue son amie. Cela lui faisait tout drôle de prononcer ce mot, même dans sa tête, car il lui avait toujours été totalement étranger. Pourtant, il ne trouvait pas de terme plus approprié pour caractériser sa relation avec elle. Sarah venait chez lui tous les mercredis après-midi, sur le chemin du retour après être allé jouer dans le parc. Avant cela, la plupart du temps, Gérard l’observait depuis son jardin, impatient de la voir ranger ses affaires, prendre sa gourde Reine des neiges et se diriger d’un pas sautillant vers l’allée menant à sa rue. Il allait alors chercher le pichet de sirop de mangue dans le frigo, le parfum que préférait la gamine, et le posait sur la table basse du salon. Jamais elle ne semblait s’être demandé pourquoi le sirop était à chaque fois si frais quand elle arrivait, ni pourquoi le Monsieur à qui elle rendait visite empestait le parfum.

    Au début de sa relation avec la fillette, il s’était inquiété pour les voisins. Et si l’un d’entre eux le signalait à la police ? Et si quelqu’un trouvait ça louche de voir une gamine comme Sarah débarquer toutes les semaines chez un vieux garçon solitaire et un peu glauque comme lui ? Mais finalement il avait cessé de s’en faire pour ça. Dans ces quartiers pavillonnaires, les gens prenaient un soin tout particulier à ne pas se mêler de la vie des autres, et à ne pas sortir de leurs petites routines. L’anonymat, voilà ce qui était la règle dans ce type d’endroit, et c’était d’ailleurs une des raisons qui l’avaient poussé à venir s’installer ici. Les gens ne posaient pas de question, et quand bien même l’auraient-ils fait, Gérard n’aurait qu’à leur rétorquer que Sarah était sa nièce, ou quelque chose comme ça.

    Lors de ses premières visites, la petite fille avait gardé une part de mystère sur sa situation, se contentant d’aller nourrir Jojo et de rire merveilleusement à ses cascades idiotes. Mais progressivement, elle s’était mise à se confier au vieux Monsieur, derrière son verre de sirop, lui parlant par exemple de l’école ou de ses jouets préférés ; sa poupée Elsa et son lapin vert, qui s’appelait Martin et dont Gérard connaissait désormais les aventures par cœur. Elle en était même venue à évoquer sa vie à la maison, égrainant çà et là des éléments qui firent comprendre à Gérard que la fillette avait perdu son père, et vivait désormais seule avec sa mère. Jamais elle n’évoquait directement la perte de son géniteur, mais il semblait y avoir dans sa perception mentale du temps une rupture majeure divisant son existence en deux périodes : celle de « quand Papa était encore là » et celle « depuis que Maman est toute seule ». Derrière son sourire d’un charme infini, le vieil homme parvenait à percevoir la mélancolie qui berçait son être. Il en était venu à la conclusion suivante : Sarah n’était pas une enfant heureuse. Elle manquait visiblement de repère, et semblait perturbée par un passé de secrets dont elle ne parvenait pas à se détacher. D’après ce qu’elle voulait bien dire sur l’école, elle ne semblait pas y avoir beaucoup d’amis, hormis Martin le lapin. Cela n’étonnait pas Gérard outre-mesure car en deux ans, jamais il ne l’avait vue la moindre fois jouer avec quelqu’un sur le terrain de jeu.

    Six mois environ après la première visite de Sarah, Jojo était mort sans raison apparente. Gérard l’avait retrouvé au fond de sa cage un matin, la patte accrochée désespérément autour d’un barreau comme s’il avait voulu s’enfuir pour ne pas mourir enfermé. Le retraité avait alors craint le pire, à savoir que la petite fille cesse de venir lui rendre visite… Pourquoi continuerait-elle à le faire alors que l’objet initial de ses venues n’était plus ? Il avait même envisagé de racheter un perroquet pour remplacer Jojo, mais finalement n’avait pas eu le temps de le faire avant le lendemain, jour de visite de la petite fille. Quand il lui avait appris la nouvelle, elle était tombée en larmes et s’était jetée dans ses bras. Un peu gêné, Gérard lui avait passé une main dans les cheveux, d’abord avec un peu d’hésitation, tremblant, mais prenant progressivement confiance face à l’absence de recul de la gamine. Quand ses sanglots se furent taris, elle s’était détachée de Gérard et avait levé la tête pour le regarder dans les yeux.

    — Pauvre Jojo… avait-elle dit.

    — Oui, pauvre Jojo. Je suppose que désormais tu ne vas plus me rendre visite, n’est-ce pas ?

    La fillette avait alors froncé les sourcils en sondant son visage.

    —Bien sûr que si, avait-elle dit finalement. Pourquoi est-ce que je viendrais plus ?

    —Jojo… Tu venais pour voir Jojo…

    Le visage de Sarah s’était alors adouci, et après un léger rire fragile, elle s’était remise à serrer les jambes de Gérard contre elle.

    —Non, je viens aussi pour toi. Tu es mon ami.

    Cette fois le mot avait été prononcé en-dehors de sa tête, et l’entendre dans la bouche de cette petite fille semblable à un ange lui avait littéralement fait fondre l’estomac. Il s’était remis à lui caresser les cheveux et, en tournant la tête vers le miroir du couloir, s’était rendu compte qu’un sourire de bonheur béat avait fleuri sur ses lèvres. Pour la première fois de son existence, Gérard avait reçu de l’affection de la part de quelqu’un qui n’était pas Mamoune. Et ce quelqu’un était, qui plus est, la plus mignonne des fillettes qu’il lui ait été donné de voir sur cette terre. Une fillette dont il avait parfois l’impression de tomber amoureux.

    Le passé de Sarah s’était révélé à Gérard d’une façon un peu particulière. Si la gamine n’hésitait plus à lui parler de choses intimes, allant par exemple jusqu’à évoquer les monsieurs que ramenait sa mère à la maison et la haine qu’elle en ressentait, en revanche elle continuait d’être muette comme une tombe sur le décès de son père. Gérard refusait de la questionner explicitement à ce sujet, ne voulant par-dessus tout pas mettre en péril la relation de confiance qu’il brodait chaque mercredi. Elle finirait bien par en parler le moment venu, voilà ce qu’il se disait. Mais finalement il avait appris les circonstances du drame bien avant que ce temps ne soit arrivé : ce jour où Sarah était revenue du terrain de jeu avec une écharde dans le pied.

    — Tu es sûre que c’est une écharde ?

    — Oui… Je l’ai vu mais je n’arrive pas à la retirer toute seule. Tu veux bien le faire ?

    Gérard était allé chercher une épingle et un briquet, puis s’était assis sur le fauteuil et avait inspecté le pied droit que la gamine venait de poser sur sa cuisse.

    — Ça va, ça fait pas trop mal ? avait-il demandé après quelques secondes en se tournant vers elle.

    C’est alors seulement qu’il avait pris conscience de la vue particulière dont il disposait, dans cette position, sur le dessous de sa jupe. Il avait brusquement détourné le regard, gêné, et ses yeux étaient tombés sur la chaussure de la gamine, posée sur la table basse. Une longue étiquette dépassait de la languette, et dessus était inscrit au feutre, probablement de la main de sa mère, le nom complet de la petite fille : Sarah Frouvin.

    Frouvin… C’était la première fois qu’il prenait connaissance de son patronyme. Et il ne lui était pas inconnu. Peu après son emménagement dans le quartier, les gazettes locales avaient relayé l’histoire d’un Patrick Frouvin, qui s’était suicidé dans des circonstances particulièrement sordides. Gérard ne se souvenait plus avec exactitude du contenu des articles, mais il avait en revanche la certitude que l’histoire lui avait chamboulé l’estomac à l’époque. Il se rappelait aussi avoir entendu deux mères de famille en parler, durant une de ses après-midis passées à épier le terrain de jeu depuis son jardin. « Devant sa propre gamine ! Tu te rends compte ? » avait dit l’une. L’autre avait renchérit dans le registre de l’indignation : « Mais quelle horreur… Il y a des gens qui ne méritent pas d’avoir d’enfant. Pauvre gosse ».

    C’était tout ce dont il se rappelait sur le moment, alors que, sous le choc, il venait de perdre son aiguille entre les coussins du fauteuil. Mais si cette « gosse » en question était bien Sarah, comme il le pressentait, alors il trouvait là une explication de choix à sa mélancolie permanente.

    Immédiatement après le départ de la fillette, ce jour-là, Gérard s’était précipité à la médiathèque municipale. Il avait épluché les vieux journaux un par un pour retrouver les articles et les avaient tous scannés pour en garder une trace et les relire à tête reposée. Avec émotion, il s’était alors plongé dans l’horreur qu’avait dû vivre Sarah, cette créature féerique au regard plus doux que la soie, qui venait comme une fleur éclore chez lui chaque mercredi après-midi, mais qui pourtant semblait bien avoir vécu l’enfer par un sombre soir de juillet, deux ans auparavant. Bien que relativement évasifs, ne serait-ce que pour respecter l’intimité de la famille, les différents journaux relataient peu ou prou la même histoire : la petite fille aurait été appelée par son père au fond du jardin, et aurait alors assisté impuissante à son immolation. Patrick Frouvin aurait prémédité son geste, s’étant au préalable aspergé d’essence. Il aurait craqué l’allumette quand sa fille serait arrivée à l’angle du cabanon derrière lequel il se cachait. Gérard ne parvenait que difficilement à concevoir une telle ignominie… Comment un père pouvait-il faire ça à sa fille ? Surtout à une gamine qui était l’innocence même, et dont la douceur ne semblait avoir d’autre limite que celle de l’univers ? Son cœur se brisait quand il tentait d’imaginer le visage de Sarah se défaire, et son sourire naïf se transformer en une grimace d’effroi. Et son amour pour la petite fille, son admiration même, n’avait fait que grandir après avoir pris connaissance de cet épisode.

    Au fil des mois qui avaient suivi, Sarah s’était encore un peu rapprochée de lui, comme si elle avait senti instinctivement que quelque chose de nouveau était partagé entre eux. Elle se confiait davantage, et n’hésitait plus désormais à pleurer devant lui. Elle était devenue plus tactile aussi, venant se blottir dans ses bras ou s’asseoir sur ses genoux. Quand elle agissait ainsi, Gérard ne pouvait s’empêcher de culpabiliser pendant quelques secondes, mais finalement cédait à la tentation et se mettait à la caresser, entortillant ses beaux cheveux roux ou lui effleurant délicatement le dos. Il aimait par-dessus tout quand, ses doigts passant sur son cou, la petite fille était prise d’un léger frisson et riait fébrilement en levant les yeux vers lui. Elle souriait, ce qui laissait penser à Gérard qu’elle n’éprouvait aucune réticence, bien qu’elle se mît parfois à trembler légèrement. Gérard sentait qu’au fil des visites de Sarah, leur relation avait évolué vers quelque chose de malsain, et que ses pulsions ne pourraient pas être étouffées indéfiniment. Son regard ne pouvait s’empêcher de glisser le long de ses cuisses, et ses mains passaient de plus en plus naturellement sous le t-shirt de la gamine. Mamoune n’était plus là pour le surveiller désormais, et même le regard inquisiteur de Jojo avait disparu du salon. Il était un vieux garçon découvrant finalement l’amour, un petit oisillon en quelque sorte qui, pour la première fois, était appelé à voler de ses propres ailes.

    Alors Gérard avait fini par prendre une décision. Sombre pantin d’un drame sans saveur, sa vie avait été un échec lancinant, sans fracas et sans bruit. Mais il ne partirait pas comme ça, anonyme parmi les anonymes, sans rien léguer à quiconque. Il allait passer à l’acte, offrir son amour, enfin se sacrifier en quelque sorte. Il savait quel cadeau faire à Sarah pour la rendre heureuse à jamais, et il n’allait pas se défiler. Le courage, voilà une vertu que lui avait transmise Mamoune. Il faut prendre ses responsabilités, fiston, disait-elle souvent en buvant son café noir le matin, et en tendant vers lui un doigt moralisateur. Quand on est face à un trou, il vaut mieux sauter par-dessus soi-même que d’attendre, au risque d’être poussé par quelqu’un d’autre. D’accord Maman. Tu as raison. Il avait mis en œuvre son plan, tout préparé minutieusement pour que ce moment magique ne soit gâché par rien. Tout était parfaitement au point et il n’y avait plus qu’à attendre désormais.

    La petite fille devait arriver d’une minute à l’autre. La dernière fois qu’il avait posé son œil contre la fente de la palissade, elle semblait déjà sur le point de partir du terrain de jeu, son ballon et sa gourde « Reine des neiges » rassemblés sur le banc, à côté de Martin le lapin. C’était une belle après-midi de juillet, dont le vent atténuait la chaleur et rendait la température particulièrement agréable. Quelques papillons volaient nonchalamment au-dessus de sa pelouse, cherchant désespérément des fleurs qu’ils ne trouveraient pas ici. Il contemplait leur ballet aérien depuis son salon, les mains jointes dans son dos, quand, suivant l’un d’entre eux, son regard tomba sur le pot de fleur vide. C’était là que le ballon bariolé de Sarah s’était arrêté, ce jour où il l’avait vu passer au-dessus du mur et rebondir mollement dans l’herbe, changeant à jamais le cours de son existence. Il se souvenait parfaitement de ces quelques secondes magiques, qui avaient brisé le mur infranchissable entre lui et la petite fille, et fait de sa morne existence une sorte de rêve éveillé. Il avait descendu les marches et s’était saisi du ballon. Puis il avait hésité à le rejeter vers le terrain de jeu, mais avait finalement décidé d’aller d’abord espionner par la fente de la palissade. Ne voyant pas la petite rouquine, Gérard avait alors hésité sur la marche à suivre. Finalement…

    La lettre à Elise retentit dans son dos, le sortant de ses pensées. Un sourire en coin naquit sur ses lèvres. Il se retourna et alla brièvement se recoiffer devant le miroir avant de rejoindre l’entrée. Après une longue inspiration et une vague d’adrénaline semblable à celle qu’il avait ressentie lors de la première visite de Sarah, il ouvrit. La petite fille se tenait sur le porche, souriant jusqu’aux oreilles en tenant contre elle son ballon et son lapin. Elle portait, ironie du sort peut-être, la même jupe verte que le jour où elle avait demandé à voir Jojo.

    — Salut ! s’exclama-t-elle

    Et dès que la porte fut refermée, elle se jeta contre ses jambes pour l’enlacer.

    — Salut Sarah… lui murmura-t-il en se mettant à lui entortiller ses mèches rousses. C’est un jour un peu spécial aujourd’hui, tu sais…

    — Un jour spécial ?

    La fillette releva la tête et plongea ses grands yeux bleus dans les siens.

    — Oui. J’ai une surprise pour toi. Un cadeau que j’aurais dû te faire il y a bien longtemps déjà.

    — Mais c’est pas mon anniversaire !

    — C’est vrai. Mais ça t’embêterait de faire comme si ?

    Apparemment troublée, la gamine se détacha de Gérard et haussa les épaules.

    — Mais pour que tu puisses déballer ton cadeau, il faudrait que nous montions à l’étage. Il est dans ma chambre. Tu viens ?

    Sarah sembla hésiter un instant, observant la main que lui tendait Gérard avec la bouche à demi ouverte et le regard vide. Elle finit cependant par s’en saisir, et par se laisser emmener docilement dans l’escalier, montant vers le premier étage baigné par les ombres. Gérard était son ami après tout.

    Ils atteignirent la dernière marche, puis il la conduisit le long du couloir, jusqu’à la porte de sa chambre, qu’il déverrouilla lentement. Quand ce fut fait, il se tourna vers elle une dernière fois et lui ébouriffa les cheveux. Malgré la pénombre, Gérard parvenait à distinguer l’éclat de ses yeux, qui brillaient comme deux petites pépites en enfer, éclatant d’une innocence sans faille.

    — Prête, princesse ? susurra-t-il.

    La fillette hocha la tête et il poussa la porte sans plus attendre.

    SRAA SRAA SRAA

    — Je lui ai déjà appris à dire ton nom. Il te plaît ?

    C’était un perroquet, très ressemblant à Jojo, qui s’était mis à crier dès que la porte s’était ouverte. Et désormais, se mélangeant à ses cris, le rire de Sarah venait envahir la pièce pleine de ballons multicolores, cascade de bonheur chaud jailli d’un autre monde féerique, et coulant dans les veines de Gérard. C’était le plus beau son qu’il ait entendu, et il savait devoir en profiter avant que tout ne prenne fin.

    — Cet oiseau est à toi Sarah. Tu n’auras qu’à dire à ta mère qu’un vieux Monsieur te l’a donné parce qu’il n’avait plus la force de s’en occuper. Comment veux-tu l’appeler ?

    — Jojo 2 !

    Gérard se mit à rire avec la petite fille, mais rapidement son rire s’éteignit, en même temps qu’il se rappelait la suite des événements. Car son plus beau cadeau, ce n’était pas le perroquet, ni même d’ailleurs le gâteau au chocolat qui les attendait dans le frigo, et sur lequel il avait disposé des bougies en forme de lapin. Non, son plus beau cadeau se trouvait dans une enveloppe posée sur la petite table en bois, juste au pied de la cage de Jojo 2.

    SRAA SRAA SRAA

    L’oiseau appelait la petite fille à elle. Gérard l’observa se rapprocher de la cage, ses cheveux roux tombant le long de son dos gracieux, tourbillonnants jusqu’à sa jupe. Martin le lapin était serré contre sa hanche et son sac à dos rose, qu’elle n’avait pas encore enlevé, se balançait sur ses épaules frêles. Dans la poche arrière de sa jupe verte, Gérard remarqua un petit rectangle en relief, qu’il supposa être une boîte de Smarties. Quand elle arriva devant l’enveloppe, elle s’en saisit et la lut à haute voix, butant légèrement sur les mots.

    — Pour Sarah… la plus merveilleuse enfant… de l’univers.

    Elle se retourna alors pour le regarder, et dut s’apercevoir qu’il pleurait car elle lui esquissa un bref sourire de compassion. Dans l’entrebâillement de la porte, Gérard s’essuya les yeux, puis se moucha avant d’articuler d’une voix cassée :

    — C’est une lettre pour toi. Lis-là. Je n’aurais pas eu la force de te dire ce qu’elle contient en face.

    Fronçant les sourcils, la gamine se tourna à nouveau vers la cage de Jojo 2, qui désormais s’était tu comme s’il tenait à respecter lui aussi la solennité du moment, et s’empara de la lettre dans l’enveloppe.

    Sarah,

    Le cadeau que je t’ai fait aujourd’hui est un cadeau d’adieu. Toi comme moi savons que notre relation n’est pas saine, et que les choses auraient fini par mal tourner si tu avais continué à me rendre visite tous les mercredis. Je sais que tu es une petite fille intelligente, et que tu peux comprendre cela. Tu as sans doute perçu tout cela autant que moi. C’est donc la dernière fois que tu viens ici, et la dernière fois que tu me vois, moi qui ai tenté d’être ton ami, mais qui ne suis jamais parvenu à l’être totalement. Je n’ouvrirais plus la porte, si par malheur tu décidais de venir toquer à nouveau. Je compte de toute façon déménager dans les prochains mois, partir loin de toi pour ne plus polluer ton existence. Cette décision me fait mal, mais je la prends pour toi, pour ne pas briser cette magnifique innocence que je vois encore dans tes yeux. Je la prends pour que tu sois heureuse, et pour que le monstre en moi ne puisse jamais venir briser ton petit cœur déjà tant meurtri par ce que les adultes lui ont fait autrefois.

    Je profite donc de ces derniers moments passés en ta compagnie pour te dire merci. Merci mille fois. Merci pour tout. Merci d’avoir donné un sens à ma vie, aussi éphémère fusse-t-il. Merci de m’avoir montré que l’on pouvait m’aimer pour ce que j’étais. Merci d’avoir apporté un rayon de soleil dans le ciel gris et morne de mon existence. Merci d’être toi, tout simplement. Je ne t’oublierais jamais, Sarah. Jamais tes sourires, ni l’éclat de ta voix si douce. Mais nos chemins doivent désormais se séparer : moi retourner à ma solitude, et toi trouver enfin la voie de ton bonheur. Sans moi. Avant que je ne fasse une bêtise, fuis. Sois heureuse, et prends soin de ton nouveau compagnon (dont j’ignore encore le nom au moment où j’écris cette lettre). J’espère qu’il s’entendra bien avec Martin. Pense à moi, si tu le souhaites, mais pas trop. Il faut aller de l’avant, petite princesse, et ne pas avoir peur de l’avenir. Ton bonheur t’appelle, juste derrière ce trou qui t’empêche de l’atteindre. Mieux vaut pourtant sauter par-dessus toi-même que d’attendre, au risque d’être poussé par quelqu’un d’autre. Courage, petite Sarah. Sois heureuse pour moi.

    Merci pour tout.

    Gérard.

    P.S. : J’ai préparé un gâteau chocolat-banane, ton préféré je crois. Il nous attend dans le frigo.

    La gamine ne se retournait pas.

    Cela faisait pourtant un temps bien long depuis qu’elle s’était emparée de la lettre, un temps bien suffisant pour qu’elle ait eu le temps de la lire, et même de la relire encore et encore si elle en avait eu l’envie. Dans le silence pesant, les ballons de baudruche accrochés aux murs se dandinaient, portés par des courants invisibles. Même Jojo 2 continuait de rester muet dans sa cage, son regard passant de la petite fille au vieux monsieur presque aussi vite que le cœur de ce dernier battait dans sa poitrine. Après qu’une nouvelle minute ainsi se soit écoulée, Gérard ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais finalement se ravisa. Car en fait, il ne savait pas quoi dire, pas avant d’avoir vu ce que serait la réaction de Sarah.

    Mais la gamine ne se retournait pas.

    Finalement, sa voix s’éleva dans la pièce, mais toujours sans qu’elle daigne montrer autre chose que son dos.

    — On s’en doutait, n’est-ce pas, Martin ?

    La tête de son lapin en peluche émergea par-dessus son épaule droite, lentement, puis se mit à parler d’une voix nasillarde.

    — Oh oui, on s’en doutait. C’est toujours ainsi qu’ils agissent, n’est-ce pas ?

    — Ils nous distraient, puis veulent nous abandonner, poursuivit la voix de Sarah, d’une froideur que Gérard ne lui avait jamais entendu.

    — Pourquoi font-ils tous ça ?

    — Oui, pourquoi ?

    — Ils pensent nous acheter avec des cadeaux, pour mieux se débarrasser de nous.

    — On ne se laissera pas faire. Un ballon ou un perroquet, rien ne nous achètera jamais.

    — Jamais.

    Alors la petite fille se retourna subitement et se mit à avancer vers lui d’un pas décidé. Elle tenait un grand couteau de cuisine dans la main droite, dont Gérard ignorait la provenance. Martin le lapin était tenu par l’autre main, serré contre sa hanche. Toute innocence avait disparu du regard de Sarah, et ne se trouvaient plus désormais entre ses tâches de rousseur que des éclairs de haines qui fondaient droit sur lui et transperçaient son cœur triste.

    — Sarah… Ne fais pas de bêtise, princesse. Je t’en prie.

    — Les princesses ont toujours fait des bêtises, répondit-elle, laconique. D’autant plus quand ce sont des petites filles.

    Puisqu’elle continuait d’avancer avec sa lame brandie, Gérard ne trouva pas d’autre alternative que de reculer dans le couloir.

    — Cela m’attriste d’en être arrivé là, poursuivit Sarah. Mais nous avons déjà trop été trahi.

    — Je ne t’ai pas trahi, Sarah… C’est pour ton bien que…

    La petite fille émit un ricanement mauvais.

    — Ils disent toujours ça, hein Martin ?

    — On ne les croit plus, répondit la peluche de sa voix geignarde.

    — Non…

    Ils arrivaient au bout du couloir désormais, sur le bord de l’escalier, et Sarah ne semblait pas décidé à cesser son manège psychopathique. La lueur noire n’avait pas quitté ses pupilles, et ceux-ci passaient successivement de Gérard à la lame qu’elle brandissait devant son visage d’ange. Un étrange sourire s’était formé sur ses lèvres, un sourire figé semblable à ceux des poupées en porcelaine que gardait autrefois Mamoune sur la commode de sa chambre.

    SRAA SRAA SRAA s’était remis à hurler le perroquet.

    Mais Gérard ne l’entendait plus. Il n’en avait plus le temps. Car la petite fille s’était soudain mise à courir vers lui, hurlant elle aussi.

    Elle le poussa dans l’escalier et il dégringola les marches en glapissant. Sa tempe cogna contre quelque chose, une marche peut-être, et il crut pendant un bref instant qu’il allait perdre connaissance. Mais le sang gagna à nouveau ses neurones, malheureusement peut-être, et il se rendit compte alors qu’il gisait sur le tapis de l’entrée, dans une position désarticulée, semblable à un pantin en bois qu’on aurait démembré puis remonté n’importe comment. En tordant le cou, il parvint à distinguer les chaussures noires de Sarah, qui descendait les dernières marches avec une lenteur toute solennelle.

    — Qui penses-tu qui s’inquiétera de ta mort ? demanda-t-elle d’une voix qu’il ne lui reconnut pas, trop mature pour une fillette de sept ans. A qui penses-tu qu’un pauvre déchet dans ton genre va manquer ?

    Il tenta d’élever la voix, mais ne jaillit de sa bouche qu’un filet de sang gémissant. Sarah, à ce moment-là, laissa tomber le couteau sur le sol, ce que perçut Gérard en entendant le léger tintement que faisait la lame sur le parquet.

    — On est peut-être un peu dur. Tu ne trouves pas, Martin ?

    — Si, il va nous manquer à nous. Un petit peu.

    — Oui, un petit peu. Mais on trouvera vite un autre type paumé dans son genre pour nous distraire.

    — La ville en regorge.

    — Et peut-être même qu’un jour on trouvera… un Papa digne de ce nom.

    — On peut toujours rêver.

    Les deux voix de Sarah s’éteignirent et Gérard entendit un bruit de fermeture éclair. Dans un effort surhumain, il parvint à se redresser légèrement pour voir ce que faisait la fillette. Le couteau était à quelques centimètres seulement de sa main gauche, et pendant un instant il songea à s’en emparer. Mais la voix de la fillette s’éleva de nouveau et le fit sursauter.

    — Ah, te voilà, dit-elle en sortant de son sac sa gourde « Reine des neiges ».

    Elle ouvrit le bouchon, puis s’avança vers Gérard, qui comprit immédiatement ce qu’elle allait faire alors que le bout de son doigt touchait enfin le manche du couteau. La gamine commença à verser le contenu de la gourde sur sa tête, inondant immédiatement ses narines d’une odeur d’essence écœurante. Il se saisit du couteau, puis tenta de se relever en un ultime sursaut de vie… Mais ses jambes ne purent le soutenir et il s’étala une nouvelle fois de tout son long sur le sol, pleurant de douleur. La petite fille se mit à rire de plus belle et, non sans lui avoir au préalable enlevé le couteau des mains pour le ranger dans son sac, recommença à faire couler l’essence sur son corps, n’oubliant aucune parcelle de peau ou de vêtement. Gérard tenta de hurler une nouvelle fois, mais ne parvint qu’à pousser de pitoyables geignements, semblables à la triste vie qu’il avait menée. Le goût du sang se mélangeait dans sa bouche à celui de l’essence, en un liquide infâme qui lui anesthésiait la langue et les lèvres. Et il pria intérieurement pour qu’on l’achève vite. Mamoune, à l’aide !

    Finalement, quand sa gourde fut vide, Sarah recula de trois pas, de façon théâtrale, et plongea la main dans la poche de sa jupe. Ce n’était pas une boîte de Smarties qu’elle cachait là, tout compte fait, mais une boîte d’allumettes. Elle en fit craquer une et la brandit devant ses yeux, faisant apparaître une dernière fois à Gérard son visage d’ange qu’il avait tant aimé. Puis elle lui fit au revoir de la main, souriant toujours, et jeta l’allumette sur son corps qui se transforma en brasier.

    — Adieu Papa 4 ! s’exclama-t-elle.

    4… 4… Le chiffre résonna quelques secondes dans la tête de Gérard, tel un mot d’une langue étrangère que la douleur lui empêchait de comprendre pleinement.

    Sarah alla s’emparer d’une part de gâteau à la banane dans le frigo, puis rangea ses affaires tranquillement et quitta la maison du vieux célibataire pour la dernière fois. En passant dans le couloir, elle prit soin d’éviter le corps brûlant et convulsant comme s’il s’était simplement agit d’une flaque sur le sol. La petite fille referma soigneusement la porte derrière elle et partit en sautillant. Les dernières choses que perçut Gérard, tandis que son cerveau fondait comme une guimauve dans les flammes, furent deux rires qui se succédaient, l’un geignard et l’autre doux, ainsi que le bruit d’un ballon en plastique rebondissant mollement sur les marches de sa maison.

Pablo Behague

Vosges, Mars 2020

Merci, Hydranemone, pour ton visuel !
Merci, Hydranemone, pour ton visuel !

Les bonhommes de neige

    Sébastien rêvait de la sapinière enneigée, celle avec la souche pourrie ressemblant à un animal cornu. Bientôt, il atteindrait la clairière avec le rocher moussu et alors…

    Cela faisait déjà la quatrième fois qu’il parcourait cet endroit en rêve, mais jamais il n’était parvenu à le retrouver dans la réalité, malgré de longues randonnées dans les forêts alentours.

    La première fois remontait à neuf jours. Ce jour-là, lui et sa bande s’étaient amusés à détruire le bonhomme de neige du petit Tim sur la place du village. Ce pauvre gamin, qu’il avait toujours suspecté d’être déficient mental, riait tout seul en grossissant les hanches de sa structure, visiblement sans se rendre compte que cinq adolescents l’espionnaient derrière le muret de l’église.

    — J’ai toujours aimé faire des bonhommes de neige ! s’était-il exclamé de sa voix fluette et ridicule en enfonçant la carotte entre les deux yeux.

    Puis, il avait émis son rire niais habituel, semblable au chant du pic vert (hé hé hé hé !), et s’était jeté dans les bras de sa créature. Il était resté ainsi longtemps, apparemment insensible au froid que la neige devait répandre sur la peau de son visage qu’il collait au torse du bonhomme.

    C’est Jimmy qui le premier s’était saisi d’une pierre et avait regardé ses copains avec un regard entendu.

    — Je paye une bière à celui qui décroche la tête.

    Ses yeux brillaient, et leur fougue destructrice avait vite contaminé ceux des autres. Sébastien avait davantage hésité que Max et Jason, mais s’était finalement résigné à suivre le mouvement, par peur peut-être de passer pour une poule mouillée. Ils s’étaient tous les quatre emparés de pierres, puis avaient attendu que le petit Tim recule pour bombarder son bonhomme de neige. Celui-ci avait volé en éclats, s’effondrant sur lui-même, la tête tombant du corps et venant rouler sur quelques mètres.

    Personne ne sut jamais qui avait touché la boule du haut, Max et Jimmy se disputant le trophée, mais Sébastien savait au moins une chose : plus jamais il ne voulait lire dans les yeux de quelqu’un la tristesse qu’il avait lue dans ceux du petit Tim, quand il avait croisé son regard en s’enfuyant. Derrière ses lunettes loupes, il avait perçu une peine immense… mais autre chose également, qui un instant l’avait fait s’immobiliser, comme pétrifié par les yeux d’un basilic. Une sorte de choc électrique avait parcouru sa tête, et il s’était effondré dans la neige, ne se relevant qu’après quelques secondes en constatant avec surprise que le gamin débile avait disparu.

    C’était ce soir-là, quelques heures seulement après l’incident, qu’il avait pour la première fois rêvé de la clairière.

    D’abord, il avait enjambé le ruisseau gelé, puis avait traversé dans un silence pesant les talus enneigés de la sapinière, passant devant l’énorme souche cassée ressemblant à une bête cornue. Ensuite, il avait grimpé la petite côte et avait débouché sur le replat, juste derrière l’affleurement rocheux recouvert de mousses gelées. Au milieu de la clairière, de l’autre côté, se trouvait un bonhomme de neige, constitué d’un tas dressé pour le corps et d’une boule pour la tête. La créature blanche portait une casquette rouge ; une casquette rouge qu’il avait immédiatement reconnue. C’était celle de Jimmy, qui le premier s’était saisi d’une pierre quelques heures plus tôt. En s’approchant, il avait constaté que le visage de la sculpture présentait aussi des points communs avec celui de son ami : l’expression générale lui ressemblait et le créateur du bonhomme avait même placé une graine noire sur la joue gauche, là où le véritable Jimmy présentait un grain de beauté.

    C’est quand Sébastien avait levé la main pour toucher la neige qu’il s’était réveillé en sursaut.

    Après avoir repris ses esprits, il s’était étiré en se contemplant dans le miroir. Dans son pyjama Star Wars, il avait encore le look d’un enfant malgré ses seize ans. Il s’était ébouriffé les cheveux d’un geste désinvolte, puis les avaient replaqués sur son front pour cacher la cicatrice qui s’y trouvait. Il se l’était faite en chutant à ski, quelques années plus tôt, lors d’une virée sur les hauteurs avec Jimmy, Max et Jason.

    Sa toilette faite, il avait gagné la cuisine en ricanant, s’imaginant déjà le moment où il raconterait à ses potes le rêve tordant qu’il venait de faire. En croisant le regard de sa mère, assise à la table sans rien devant elle, il avait toutefois compris que quelque chose ne tournait pas rond.

    — Les parents de ton copain Jimmy ont appelé il y a quelques minutes… Ils n’ont plus de nouvelles de lui depuis hier soir. Tu ne saurais pas où il est par hasard ?

    La bouche de Sébastien s’était ouverte comme celle d’un poisson, puis s’était refermée sans prononcer le moindre son.

    Jimmy ne s’était plus pointé chez lui de la journée, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni aucun des jours suivants. Jimmy avait tout simplement disparu, sans laisser le moindre mot, ni la moindre trace dans sa chambre où pourtant ses parents étaient certains de l’avoir vu rentrer pour dormir.

    Sébastien avait vaguement pensé à raconter son rêve aux policiers qui enquêtaient sur l’affaire, mais il s’était ravisé. La thèse privilégiée était celle d’une fugue – phénomène banal à l’adolescence – et son rêve n’aurait pu que passer pour une coïncidence un peu étrange, si tant est qu’on le prenne au sérieux.

    Mais trois jours plus tard, il avait de nouveau rêvé de la sapinière enneigée, la parcourant exactement de la même manière que la première fois… Il enjambait le ruisseau glacé, passait devant la souche cornue, grimpait jusqu’au rocher moussu, puis pénétrait sur le tapis blanc de la clairière. Cette fois, cependant, il n’y avait plus un mais deux bonhommes de neige. Celui de Jimmy était toujours là, mais à côté s’en trouvait un autre… autour duquel on avait noué le foulard vert que portait toujours Max. En s’approchant, Sébastien avait constaté avec horreur qu’une fois encore, les traits du bonhomme de neige étaient très ressemblants de ceux de son ami… Le créateur avait même enfoncé une boucle en métal dans la carotte, pour imiter le piercing au nez.

    Il s’était réveillé et avait couru à la cuisine. Sa mère n’y était pas, mais en appelant chez les parents de Max, sa sœur lui avait appris que toute sa famille était à sa recherche. L’affaire avait pris dans les jours suivant un peu plus d’ampleur, mais la thèse de la fugue restait celle priorisée par les enquêteurs, notamment parce que les deux adolescents disparus étaient des amis proches. Sébastien avait été interrogé par un agent de police, mais n’avait pas osé mentionner son rêve. A quoi cela aurait-il pu servir, si ce n’est à lui forger une réputation de fou ? En revanche, il avait multiplié les marches en forêt après cela, parcourant les collines boisées à la recherche de la clairière au rocher moussu dont il avait rêvé à deux reprises. Jamais il ne l’avait retrouvée, cependant… hormis en rêve bien sûr.

    C’était environ trois jours après la disparition de Max. Cette fois, après avoir grimpé la côte et contourné le bloc de rocher moussu, il avait découvert un troisième bonhomme de neige à l’effigie de Jason. Pour reproduire son gros nez aplati, le sculpteur avait remplacé la carotte par une grosse betterave. Il avait aussi inscrit sur son torse le nom de son équipe de foot préférée, en référence sans doute à leur maillot qu’il portait sans cesse. Des poils noirs avaient été introduits dans la neige, au niveau du menton, pour imiter la barbichette qu’il se laissait pousser. Sébastien avait voulu s’en saisir, pour comprendre en quoi ils étaient faits, mais c’est alors qu’il s’était réveillé, comme les fois précédentes.

    Jason avait évidemment disparu cette nuit-là, comme ses deux potes avant lui, et la thèse de la fugue commença à être remise en doute par les enquêteurs. Cela faisait quand même trois adolescents volatilisés en l’espace d’à peine dix jours, trois adolescents qui appartenaient qui plus est à la même bande de copains… Puisque Sébastien était le dernier restant de celle-ci, il fut décidé que des policiers monteraient la garde devant chez lui. Mais garder une maison n’a jamais empêché ses habitants de la fuir en rêve…

    Et c’est donc ce que faisait Sébastien, bien malgré lui. On était trois jours précisément après la disparition de Jason, et pour la quatrième fois il progressait dans la sapinière enneigée. En dépit de sa terreur, il ne parvenait pas à se réveiller, ni à modifier le cours de son rêve qui s’apparentait d’ailleurs plus à un cauchemar. Il marchait entre les troncs, dans ce silence si particulier qu’engendre l’hiver dans les paysages, étouffant jusqu’au bruit de nos propres pas. Seule sa respiration brisait subtilement le néant, souffle tremblant qui produisait des nuages éphémères de condensation. Il passa devant la grosse souche aux cornes. Elle lui faisait penser à la silhouette du Minotaure, ou alors à celle du diable. En quoi cela importait-il ? Sans se retourner – il en était incapable – il gravit la côte et atteignit le bloc rocheux qu’il caressa nonchalamment. Les tiges de mousses étaient gelées, ce qui donnait à leur couleur une nuance pistache et les rendaient cassantes sous ses doigts. Terrifié mais incapable de prendre le contrôle de son être, il longea la paroi en grès et déboucha dans la clairière.

    Quatre. Il y avait quatre bonhommes de neige.

    Jimmy, Max, Jason… alignés aux côtés d’un nouvel arrivant.

    Ce dernier avait une cicatrice tracée sur le front, juste au-dessus des yeux en boutons de chemise. Une cicatrice qu’il s’était faite en faisant du ski. Sur le torse de la sculpture en neige était écrit maladroitement : « Star-Wars : la guerre des étoiles ».

    Évidemment, c’était lui. Il s’arrêta de respirer et tenta de progresser dans la clairière avec l’impression que ses jambes flageolantes allaient céder sous son poids à tout moment. Quand il ne fut plus qu’à quelques mètres de l’amas neigeux, il reconnut son visage, semblable à celui qu’il contemplait chaque matin dans le miroir. Outre la cicatrice et le torse à l’effigie de sa saga préférée, le créateur avait retranscrit à merveille son expression lorsqu’il souriait du bout des lèvres. C’était du travail méticuleux, celui d’un artiste de génie.

    Arrivé à portée de main du bonhomme de neige, il le contempla dans les yeux ; se contempla dans les yeux. Puis, il leva la main avec l’intention d’effleurer la cicatrice du front.

    C’est alors qu’il se réveilla en sursaut.

    Du moins, il l’aurait fait s’il avait pu sursauter, mais il ne le pouvait pas.

    Froid, froid, froid… Ce sont les premiers mots que son cerveau parvint à produire.

    Il était immobilisé, congelé, et malgré ses yeux désormais ouverts, il ne trouvait rien d’autre dans son paysage visuel que le noir complet. Quelque chose de glacial collait partout à sa peau, lui recouvrant le corps de haut en bas et lui donnant envie de hurler. Il en était incapable cependant. Il n’était rien qu’il puisse faire, comme si le lien entre son cerveau et ses membres avait été déconnecté, ou gelé.

    Sentant qu’il n’était pas allongé mais dans une position verticale, il comprit où il était. Après des journées passées à rechercher cette foutue clairière, voilà qu’il s’y trouvait désormais… Mais à son insu. Or, si lui ne l’avait pas découverte malgré de longues randonnées, comment espérer que quelqu’un vienne le sauver ? Qui pourrait bien s’aventurer jusque-là dans les heures à venir, ou même dans les jours à venir ? Malheureusement pour lui, son cerveau était encore capable de fonctionner à peu près normalement, et d’appréhender l’horreur de sa situation. Il en était de même de ses yeux, d’ailleurs, qui ne distinguaient rien mais parvenaient à produire des larmes, qui se frayaient un couloir entre sa joue et la couche de neige qui la recouvrait avant d’être absorbées.

    Dans sa prison glaciale, il attendit la mort. Mais cette dernière mit trop longtemps à arriver. Bien, bien trop longtemps. Douloureusement, il se rendit compte que le froid brûlait. Il avait l’impression que des centaines de flammes lui léchaient la peau… du moins là où il était encore capable de souffrir. Car il ne sentait plus du tout son bras droit, comme si quelqu’un le lui avait coupé. Des images d’une blancheur infinie se formaient dans sa tête ; de grandes routes enneigées et toutes semblables, droites et interminables, que ne brisaient que l’horizon d’un bleu tout aussi glacial.

    Froid, froid, froid.

    Si le bonhomme de neige souriait, l’humain qui y était séquestré, lui, pleurait. Faute de pouvoir hurler.

    La clairière ne fut finalement découverte qu’au début du printemps, avec les premiers beaux jours de mars, au moment où les bourgeons s’ouvraient sur les branches nues des sureaux et où les fleurs printanières se mettaient à transpercer la couche de neige pour dire bonjour au monde. Mais les plantes ne furent pas les seules à percer la neige cette année-là : des bras, des jambes, et des têtes, apparurent progressivement, se laissant deviner en même temps que les températures grimpaient sur les thermomètres des jardins.

    C’est durant une battue collective qu’ils tombèrent sur ce secteur reculé de la forêt vosgienne.

    Benjamin, le garde-forestier, sursauta en distinguant une tête dépasser d’un talus neigeux. Dessus était perché un corbeau croassant, qui attendait apparemment avec impatience le dégèle pour entamer son festin. Benjamin avait immédiatement soufflé dans son cor de chasse, faisant fuir le volatile, et tous les autres habitants du village avaient rappliqué. Bientôt, ils étaient une cinquantaine à entourer les quatre tas de neige alignés, desquels dépassaient des mains et des visages gelés dans une expression d’horreur effroyable. Sur celui le plus à droite, on ne distinguait pas encore pleinement la tête, mais seulement un nez qui dépassait de la neige, précisément à l’endroit où autrefois devait se tenir une carotte ; carotte dont il ne restait plus rien désormais, dévorée par les animaux sauvages.

    — Quelle horreur… s’indigna quelqu’un dans la foule.

    Tous hochèrent la tête en silence.

    Tous, sauf un petit garçon à l’arrière des badauds, qui pouffait dans la manche de son manteau. Lorsque les grandes personnes se mirent à avancer vers les cadavres blanchis, il jeta un dernier coup d’œil à ses créations, ravi, puis se retourna et dévala la pente forestière en ricanant. Les pinsons chantaient dans les sapins, desquels tombaient régulièrement des couches de neige, et des écureuils s’affairaient sur une souche cornue, grignotant des cônes. Le gamin était heureux, même s’il savait que l’hiver prenait fin et qu’il faudrait désormais attendre quelque mois avant de recommencer ce jeu rigolo.

    — Hé hé hé hé ! J’ai toujours aimé faire des bonhommes de neige !

Pablo Behague

Vosges, Mai 2020

Merci à L. pour cette illustration hivernale !

Le Néant

    Il était dans un labyrinthe. C’était un palais en pierre grise, dont les seules lumières étaient celles des torches accrochées aux murs. Le silence était pesant, absolument total, et une légère odeur était perceptible, comme celle d’une fleur en train de faner. Partout, des couloirs infinis, entrecoupés de portes innombrables. Par où se diriger ? Il l’ignorait jusqu’à ce qu’une poignée s’enclenche devant lui et que s’entrouvre une faille en un grincement qui le fit sursauter. Peu à peu, le bruit des gonds s’interrompit, se fondant dans le silence, et c’est quand il n’y eut à nouveau plus rien de perceptible qu’une main, lentement, passa par l’entrebâillement de la porte. C’était une main décharnée aux longs ongles jaunis. Elle était noircie comme celle d’un cadavre carbonisé et semblait se décomposer par endroit.

    Soudain, un rire aigu et nasillard brisa une nouvelle fois la pesanteur du silence. C’était un rire des plus étranges, à la fois diabolique et sournois mais aussi étonnamment… joyeux et même, oui, presque enfantin. Il provenait de derrière la porte, émanant sans doute du propriétaire de la main, qui désormais balançait son index d’avant en arrière pour inviter l’étranger à le suivre.

    C’est ce qu’il fit, découvrant alors une immense pièce ronde entourée de portes. Mais cette fois il n’était plus seul. Partout se tenaient des êtres noirs aux corps membraneux ; des créatures sombres aux gros yeux rouges, exorbités comme ceux de tarsiers. Combien étaient-ils ? Des centaines ? Des milliers peut-être ? Il était bien incapable de le dire. Ce qu’il savait en revanche, c’est que tous étaient absolument semblables, tels les clones monstrueux d’un laboratoire secret. Ils le regardaient sans ciller, sans jamais détourner le regard, et même s’ils ne semblaient pas physiquement agressifs, leurs regards pénétrants étaient déjà en soi une forme de violence tant il avait l’impression que son âme était scannée. Les créatures, pourtant, étaient immobiles, et leurs longs bras ballants les faisaient ressembler à des enfants punis, attendant que leur mère se décide à lever la sanction. Ces êtres le rendaient mal à l’aise, non pas en raison de leur monstruosité mais justement parce qu’il arrivait à percevoir, bien cachée au fond de leurs yeux mais néanmoins réelle, leur humanité. C’étaient là de grands enfants, des nourrissons même, mais qui étaient affublés du costume de l’horreur.

    Incapable de supporter plus longtemps le poids des regards, il se mit en quête de la main. Une porte s’ouvrit alors sur sa gauche, en même temps que s’élevait le rire et que le membre en putréfaction se mettait à agiter ses doigts vers lui. Il traversa la pièce en prenant soin de ne pas toucher, ne serait-ce qu’effleurer, les êtres noirs qui ne le quittaient pas de leurs yeux rouges.

    Lorsqu’il passa la porte cette fois, il fut étonné du changement de décor. Il n’était plus dans le palais dédaléen mais dans une ruelle nocturne encadrée de hautes murailles en pierres. L’atmosphère était cependant toujours aussi pesante, et le silence complet au point que ses oreilles lui paraissaient bouchées comme en altitude. En observant le ciel, il constata que les étoiles brillaient de mille feux mais ne reconnut aucune constellation. Il reposa les yeux sur la ruelle pavée. Elle n’était pas en elle-même éclairée, mais menait à une petite fenêtre lumineuse encastrée dans la muraille, une petite fenêtre vers laquelle il savait devoir se diriger. Il marcha dans le noir, ou plutôt, ses jambes le portèrent. La main n’était plus visible désormais mais il lui semblait parfois distinguer faiblement le rire aigu devant lui et même, par intermittence, percevoir une ombre se mouvoir dans les ténèbres.

    La petite fenêtre était toute poussiéreuse, et des toiles d’araignées passaient de l’un à l’autre des montants. Il voulait voir ce qu’il y avait derrière autant qu’il en avait peur. Ce qu’il souhaitait n’avait toutefois aucune importance car ses mouvements se firent tout seuls. La marionnette qu’il était mis sa main en visière, puis appuya son front contre le carreau sale. Et alors…

    Le visage de sa mère.

    C’est la première chose qu’il vit. Son père était là lui aussi, assis à ses côtés. Ils étaient attablés à une longue table en bois sur laquelle étaient disposées des bougies à la cire coulante. Avec eux se tenaient d’autres personnes qu’il connaissait : des amis de ses parents, ainsi que des gens qui lui rappelaient ses années de jeunesse et qu’il n’avait plus revus depuis des années. Il y avait Jeanne, la voisine de sa maison natale, une vieille femme qui lui offrait autrefois des friandises par-delà la clôture. Il y avait aussi Gaspard, l’ancien maire du village et un des meilleurs amis de ses parents. À côté de lui se tenait Charlie, son meilleur copain quand il était en primaire et qui aux dernières nouvelles vivait toujours dans le Nord. Il y en avait plein d’autres, peut-être une vingtaine, tous des amis de son village, tous des gens autrefois proches qui lui rappelaient son enfance à Hantaucourt. Que faisaient-ils tous dans cette pièce, attablés comme dans une auberge ?

    Il se retira de la vitre et chercha une porte permettant de rentrer. C’est alors qu’il entendit un grincement sur sa gauche, se mélangeant à un rire sournois, tandis que la main apparaissait pour l’inviter à le suivre.

    Lorsqu’il entra, tous les convives tournèrent la tête vers lui comme un seul homme.

    — Bonjour Christophe, lui lancèrent-ils d’une façon synchronisée, trop synchronisée pour que ce soit naturel.

    Leurs visages étaient neutres, vides de toute expression, comme ceux de statues de cire dans un sinistre musée poussiéreux et abandonné.

    En s’avançant dans la lumière, il remarqua que la table était mise et ornée de grandes soupières dans lesquelles se mouvait, comme de la lave en fusion, une sorte de purée noire dont l’odeur l’écœura. La fumée qui s’élevait de cette nourriture douteuse avait des reflets verts. Comment pouvaient-ils manger ce truc ? Il s’approcha de ses parents et c’est alors seulement qu’il remarqua leurs yeux. L’iris et la pupille avaient totalement disparus, ne laissant qu’un globe blanc, vulgaire œuf écaillé dans son coquetier. Tous les convives étaient touchés par le phénomène. Il en eut des frissons.

    — Maman ? On est où ? Qu’est-ce qui vous est arrivé à tous ? demanda-t-il d’une voix qui lui parut à des milliers de kilomètres de son cerveau, qu’il ne reconnut pas.

    Sur le visage jusque-là impassible de sa mère se dessina alors une sorte de sourire.  Mais il avait tout de mécanique, comme celui d’un automate dans une maison hantée. La voix qui s’éleva en revanche quand elle ouvrit la bouche, était bien celle de sa mère.

    — Nous sommes les choses que tu croyais immuables et qui se perdent pourtant. Nous sommes le temps révolu qui glisse dans le néant.

    La phrase se répéta dans sa tête comme un écho, se mélangeant au rire diabolique qui venait à nouveau de s’élever quelque part dans la pièce, insaisissable et terrifiant. C’est à ce moment-là seulement qu’il remarqua les plaques noires sur la peau de tous les invités. Elles formaient une espèce de croûte membraneuse et irrégulière. Sa mère en avait une sur la joue et le bras de son père, qui dépassait de sa chemise, semblait déjà complètement recouvert. Par ailleurs, dans les grands yeux blancs et luisants de sa mère fixés sur lui, il lui semblait désormais distinguer autre chose que le blanc… des reflets rougeâtres, comme ceux d’un pétale de coquelicot délavé par une pluie d’orage. Par-delà le rire, il tenta désespérément d’élever la voix. Mais sa parole semblait se perdre…

    — Maman ?

    Le néant. Le rire. Le néant.

    Tous les personnages de son enfance étaient là devant lui, le regardant de leurs yeux vides. Et le rire n’en finissait pas de rire.

    Les souvenirs perdus.

    Ils se noient dans le sang.

    Le temps révolu.

    Il glisse dans le néant.

*

    Il se réveilla en sursaut, hurlant, les draps trempés de sueur, les dernières paroles de son rêve se répétant dans sa tête comme une litanie diabolique. Lorsqu’il prit conscience d’être revenu dans le monde réel, son cri se transforma en un gémissement guttural. Christophe se redressa dans son lit et s’appuya contre le mur pour reprendre son souffle. Il ne rêvait pas souvent… Était-ce toujours aussi horrible ? Et surtout aussi réaliste ? Les visages de ses parents lui avaient paru si clairs, si réels, presque palpables…

    Ses parents.

    Cela faisait tellement longtemps qu’il n’était plus allé leur rendre visite. La dernière fois remontait à presque un an, pour les fêtes de fin d’année. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait de les revoir et de passer un moment à Hantaucourt, mais son travail lui demandait tellement de temps et d’investissement qu’il lui était tout bonnement impossible de se libérer. Il était cadre dans une grande banque privée, alors autant dire qu’il n’avait pas de quoi se plaindre. Parfois, cependant, il en venait à se questionner sur la finalité de tout cela. Certes, il gagnait bien sa vie, mais à quoi lui servait tout son argent ? Il faisait des journées de 10 heures par jour, parfois plus, ne prenait presque jamais de vacances, se foutait la santé en l’air… Et tout ça pour quoi ? Pour vivre seul dans ce grand appartement parisien luxueux ? Pour pouvoir s’intoxiquer tous les matins une heure dans les bouchons au volant d’une Mercedes flambante ? Tout cela n’avait aucun sens, et il le savait au fond. Mais on comptait sur lui, et la routine l’avait tiré dans ses rouages, l’avait amené à courir si bien qu’il ne savait plus vraiment comment s’arrêter maintenant.

    Pourquoi songer à cela en cet instant ? Parce que son rêve avait ravivé en lui les souvenirs d’un autre temps, loin des mallettes et des costumes cravates, loin des cartes bleues et des ascenseurs dans les buildings. C’était le temps de son enfance, la seule époque authentique qu’il ait jamais connue, la seule époque où il eut réellement l’impression d’exister et de vivre, d’être autre chose qu’un numéro sur un dossier. À Hantaucourt, il se prélassait au jardin, faisait du vélo dans les champs, jouait au foot avec ses copains dans les parcs du village… Cette époque avait le goût des tomates du potager croquées à pleines dents, celui des sirops de menthe qu’amenait Maman sur la table du jardin et des tartines du goûter. C’était le temps des pansements sur les coudes, celui de la neige rentrant dans les bottes en hiver, des cabanes dans les arbres et de l’odeur du feu les soirs d’été. C’était l’époque de la vie, tout simplement, sa vie avant qu’il ne se mette à mourir à petit feu, avant qu’il ne rentre en école de commerce et qu’il n’intègre la morne vie des adultes. Tous les souvenirs de cette vie étaient rattachés à son village natal, à des visages comme ceux de ses parents mais bien d’autres encore… comme celui de la vieille Jeanne qu’il avait vue dans son rêve et qui lui offrait les cerises de son jardin, celui de Gaspard prenant l’apéro avec ses parents dans la cuisine, et évidemment celui de tous ses amis d’enfance comme Charlie avec qui il avait fait les quatre cents coups.

    Les souvenirs de ce temps béni se ravivèrent en lui plus forts qu’ils ne l’avaient fait depuis longtemps, et il fut soudain pris d’une envie irrésistible, presque pulsionnelle, d’établir un lien avec cette époque. Pour une raison qu’il ne parvenait pas à saisir, il devait appeler ses parents, entendre leurs voix, prouver par là que cette époque existait, que son village était quelque part sur terre et l’attendrait pour toujours. Il avait besoin de ressentir l’existence d’un endroit par le monde qu’il pourrait toujours appeler « chez lui ».

    Le réveil indiquait 8h16, il n’était pas trop tôt pour appeler. Il s’empara de son téléphone sur la table de chevet et fouilla dans son répertoire à la lettre « M ». Mais entre « Maelys » et « Mathieu », il n’y avait pas « Maison ». C’était étrange car il était persuadé d’avoir rentré le numéro de ses parents à ce nom. Cela ne faisait rien, il le connaissait par cœur de toute manière. Il composa les chiffres et attendit.

    — Allô ?

    C’était une voix de jeune femme. Clairement pas la voix grave de sa mère.

    — Allô ! s’enquit la voix impatiente.

    — Euh… oui excusez-moi, je suis bien chez Monsieur et Madame Moutier ? tenta-t-il.

    — Ah non, désolée Monsieur, je crois que vous faites erreur.

    — Vous êtes sûre ? Je veux dire…

    — Oui tout à fait sûre, Monsieur. Bonne journée à vous.

    L’interlocutrice raccrocha, laissant Christophe dérouté, le téléphone toujours porté à l’oreille. Après quelques secondes, il se décida finalement à laisser tomber son bras et regarda dans ses appels le numéro qu’il avait composé. Il relut plusieurs fois les chiffres un à un et fut obligé d’admettre que le numéro était pourtant le bon, du moins celui qui avait toujours été celui de ses parents. Comment l’aurait-il oublié alors qu’il n’avait pas changé depuis 20 ans ? Déjà au collège il appelait à ce numéro lorsqu’il ratait son bus ou terminait les cours plus tôt. Ses parents auraient-ils donc changé de téléphone ? Ce n’aurait pas été leur genre de le faire sans le prévenir, mais quelle autre solution envisager ?

    Il eut alors l’idée de sortir le vieil annuaire du Nord qu’il gardait dans son bureau. Il pourrait y chercher le numéro d’un ami du village, par exemple Gaspard, afin de le contacter et obtenir le nouveau numéro de ses parents, si nouveau numéro il y avait bien. Après avoir enfilé un jean, il alla donc chercher le gros annuaire jauni sur la bibliothèque et s’installa sur la table basse. Il feuilleta le livre jusqu’à trouver la lettre H puis se mit à chercher la page correspondant à son village.

    Hantannier-sur-Deûle… Hantasticourt…Hantaverdin-en-Mélantoie…

    Il avait dû louper une page. Il revint en arrière.

    Hantasticourt… Hantaverdin…

    Hantaucourt aurait dû être là, entre les deux ! Il revint en arrière, deux fois, trois fois… Puis posa les coudes sur la table et se prit la tête entre les mains en soupirant. Devenait-il fou ? Comment était-ce possible que son village n’apparaisse pas dans l’annuaire ? Il regarda sans conviction la couverture de l’ouvrage pour être sûr de ne pas s’être trompé de volume, mais c’était bien l’annuaire du Nord et il le savait ; Hantannier-sur-Deûle et Hantaverdin étaient des villages qu’il connaissait bien. La page avait-elle été arrachée ? Afin d’en avoir le cœur net, il ouvrit grand l’annuaire jusqu’à la reliure et pencha son visage vers la fente du livre. Il n’y avait rien, pas la moindre trace de papier déchiré. Tentant de se ressaisir, il ferma les yeux et se frotta le visage vigoureusement à plusieurs reprises, puis il regarda à nouveau dans l’annuaire. Rien n’avait changé.

    Décidé à ne pas se laisser abattre, Christophe alluma son ordinateur de bureau avant de partir se préparer un café. À la cuisine, écoutant le bruit de la cafetière, il constata que le temps dehors était gris et qu’une légère bruine humidifiait les carreaux. Le moins que l’on puisse dire était que son week-end commençait de manière bien sinistre… Ce rêve terrible, ses parents qui avaient changé de numéro sans le prévenir, l’annuaire dans lequel n’apparaissait pas le nom de son village… Il soupira en posant ses mains sur les hanches, puis, quand le bruit de la cafetière s’arrêta, se servit une tasse et retourna dans le bureau.

    Là, assis dans son fauteuil, il but une gorgée avant d’ouvrir son navigateur internet. « Annuaire Hantaucourt » tapa-t-il sur son moteur de recherche plein d’espoir. Il faillit recracher son café lorsqu’il constata qu’aucun résultat ne semblait avoir le moindre lien avec son village. On lui proposait des liens en Anglais et en langues qu’il ne comprenait pas, on le menait vers des pages d’une tribu en Mongolie… Essayez « Annuaire Hampton court » ou « Annuaire Hanjautour » avait même le toupet de lui proposer le moteur de recherche. Il tapa du poing sur la table et renversa de rage son café sur une pile de feuilles. Il s’inquiétait pour ses parents et même internet ne voulait pas lui proposer l’annuaire téléphonique de son village… Que fallait-il faire alors ?

    Il prit une décision. Puisqu’il n’arrivait pas à joindre ses parents, il n’avait qu’à aller leur rendre visite directement. Il n’y avait pas plus de 3h30 de route depuis Paris et passer un week-end à la campagne lui ferait le plus grand bien. De plus, depuis son rêve de ce matin, il avait un désir presque obsessionnel de revoir son village natal. C’était une occasion comme une autre. Pendant un instant il se mit à hésiter en pensant aux dossiers sur lesquels il avait prévu de travailler, mais son désir de revoir Hantaucourt, ainsi que l’inquiétude pour ses parents, le convainquirent que sa décision était la bonne. Le travail attendrait. Pour une fois, il avait bien le droit de s’accorder une journée de repos.

*

    Il approchait maintenant, mais le temps était toujours aussi gris et triste que quand il avait quitté Paris. Comme il était sorti de la nationale, il roulait désormais sur des routes de campagne désertes, entourées de champs nus et gras, avec pour seul relief visible des terrils qui se dressaient çà et là tels des pustules sur la peau d’un adolescent. Quelques bosquets de saules s’observaient par endroits, ainsi que des haies arbustives le long des fossés, mais l’absence de feuilles sur les arbres en cette saison donnait à la campagne un aspect vide. Beaucoup auraient trouvé ce décor sinistre, mais pour Christophe il avait quelque chose de chaleureux. Ce paysage était celui de son enfance, celui du Nord dans lequel il avait grandi. Il aimait ces grandes plaines à perte de vue, ces villages en briques rouges qu’il traversait régulièrement au volant de sa Mercedes et ces tas de betteraves croulants sur le bord des routes.

    Progressivement, il tomba sur des secteurs qui lui étaient encore plus familiers. Il passa tout d’abord au pied d’un terril où il allait régulièrement autrefois se promener avec ses parents. Un jour, il avait compté le nombre d’églises visibles depuis le sommet avec son père. Si son souvenir était exact, ils en avaient trouvé quatorze identifiables. Puis, en entrant à Maucourt, il constata avec une pointe d’amertume que le « bar du Coq », un endroit que fréquentaient autrefois ses parents, était à vendre. Un petit écriteau était suspendu à la porte et les rideaux étaient tirés sur les carreaux. Mais le village autrement n’avait que peu changé : il y avait toujours les petits bancs verts sur la place et la grosse ferme en carré à la sortie, dont des tuiles blanches sur le toit indiquaient la date de sa construction initiale (1769).

    Il s’engagea ensuite sur une grande route droite bordée de platanes, puis tourna dans le village de Jauvrin. Là-encore, les choses semblaient presque immuables. Il y avait toujours la vieille église en brique rouge, même si Christophe eut l’impression qu’une partie de la façade avait été refaite, ainsi que le cimetière qui y était accolé, duquel dépassait toujours de la palissade le même vieux Christ à la peinture blanche écailleuse. Il passa ensuite devant la maison où habitait autrefois Martin, un de ses meilleurs amis du collège, en se demandant si ses parents y habitaient toujours. C’était avec Martin qu’il avait bu son premier verre d’alcool, durant une après-midi d’école buissonnière. En sortant de Jauvrin, il tourna à droite sur la route qui traversait le Bois d’Audinain. C’était là que Charlie s’était cassé la jambe en faisant une descente à vélo, alors qu’ils revenaient de leurs cabanes dans le Vieux Chêne. Les choses cependant avaient changé : de nombreux secteurs avaient été tronçonnés et un bâtiment était en train d’être construit en bord de route. Une fois passée la lisière, il prit la grande route à travers la plaine. Les champs argileux s’étendaient autour à perte de vue et on voyait çà et là des paysans s’activer sur leurs machines fumantes.

    Il était tout proche d’Hantaucourt maintenant, vraiment tout proche. Dans un ou deux kilomètres, à l’endroit où pousse sur le bord de la route un vieux tilleul tortueux abritant un banc en bois, il devrait tourner à droite et s’engager dans le chemin pavé. À l’idée de retrouver le lieu de son enfance, il ne put s’empêcher de sourire. Il arriverait par le petit chemin aux pâtures de la ferme Massoux, même s’il n’y aurait probablement pas les bêtes en cette période de l’année. Puis il longerait le grand fossé dans lequel ils s’amusaient autrefois à glisser quand il était pris par la glace. La petite chapelle en briques apparaîtrait alors sur le bord de la route, avec le lierre qui lui grimpe dessus. Puis il y aurait le panneau du village, le petit bosquet dans lequel une souche avait la forme d’un crocodile, et enfin la première maison, celle de l’ancien curé François. Il s’engagerait alors dans la rue principale, passerait devant la maison de Charlie, puis devant l’église et sa petite place pavée. Enfin il atteindrait le cimetière, et c’est-là qu’il tournerait à droite dans le petit chemin menant à la maison de ses parents. S’il était venu au printemps, le passage aurait probablement été entouré des tournesols qu’aimait planter sa mère. Il sourit une nouvelle fois à cette idée.

    C’est alors qu’il vit apparaître, par-delà la ligne de crête, le grand tilleul. Le petit banc était toujours là, bien que le bois de son dossier semblât quelque peu pourri. Il mit son clignotant à droite machinalement et braqua le volant pour tourner dans le chemin pavé.

    Il freina d’un coup sec, les deux pneus avant déjà engagés dans l’herbe boueuse du bas-côté.

    Car il n’y avait plus de chemin. Il n’avait plus devant les yeux qu’un champ nu et boueux à perte de vue. Le cœur battant à tout rompre, il se passa une main dans les cheveux.

    Le chemin aurait dû être là. Il avait toujours été là. Alors où était-il ? Il sortit de la voiture et contempla l’horizon en plaçant sa main en visière. À gauche, il apercevait au loin l’église de Marquirin, et à droite, un peu avant la lisière du bois qu’il venait de quitter, celle de Salonier. Mais ne devrait-il pas normalement aussi apercevoir l’église d’Hantaucourt d’où il était ? Il lui semblait que depuis le tilleul, on pouvait autrefois distinguer l’église de son village. Mais il s’agissait vraisemblablement d’un souvenir erroné car il n’y avait plus maintenant à l’horizon qu’une ligne de partage floue entre champs et ciel, qu’aucune église ne venait interrompre.

    — Ce n’est pas possible… marmonna-t-il.

    Il n’en revenait pas. Où était passé le chemin pavé ? L’avait-on supprimé à la faveur d’un remembrement ? C’était pourtant la principale voie permettant d’atteindre Hantaucourt. Et pourquoi ne voyait-il pas son village, qui devrait pourtant bien être là, à droite de la route ? Ne pouvant trouver de réponse à ses questions, il décida de couper directement à travers champs afin d’arriver au plus vite chez ses parents. Il n’y en aurait pas pour longtemps à pied, et il lui serait facile de regagner sa voiture quand il devrait repartir à Paris. Il prit donc sa veste sur le siège du passager, verrouilla sa Mercedes et se mit à longer la parcelle jusqu’à atteindre un petit fossé dont la bande herbeuse lui permit de progresser plus facilement qu’à travers la terre argileuse. Cela présentait également l’avantage d’éviter d’avoir à salir son pantalon, qui n’était certes pas son smoking de travail, mais malgré tout un vêtement relativement cher et peu adapté à la vie de campagne.

    Il marcha ainsi pendant près de cinq minutes, longeant le petit fossé vaseux, ses chaussures prenant progressivement l’eau en raison de l’humidité de l’herbe. Plus il avançait et plus l’absence de son village lui paraissait incongrue. Il y avait certes quelques haies devant lui, mais cela faisait longtemps qu’il aurait au moins dû voir l’église. Parfois, il s’arrêtait et se secouait la tête frénétiquement, pour être sûr de ne pas rêver. Mais toujours quand il relevait les yeux, il se trouvait nez-à-nez avec l’horizon, vide de tout clocher.

    Au bout d’un moment cependant, quelque chose vint enfin briser la monotonie de la campagne et des champs infinis qu’il voyait devant lui. Au loin, un tracteur avançait le long des sillons, vieille machine dont la fumée noire se dessinait sur fond de ciel gris. Si Christophe accélérait un peu, il pourrait intercepter l’agriculteur et lui demander comment accéder à son village. Il se mit à courir, sa veste noire se balançant contre sa hanche, jusqu’à ce qu’essoufflé il ne s’arrête pour marcher d’un bon pas. Quand il jugea que le fermier était assez proche pour le voir, il fit des grands signes de la main pour attirer son attention.

    — Hé ho ! cria-t-il, mais il lui semblait que sa voix se perdait dans l’immensité de la plaine malgré l’absence de vent.

    Le tracteur allait arriver au bout de la parcelle, au niveau du fossé, mais Christophe était encore loin. Il fallait donc maintenant espérer que le paysan l’ait vu et qu’il vienne à sa rencontre.

    Ce fut le cas. La machine s’arrêta et Christophe vit une silhouette bedonnante descendre de la cabine et s’approcher de lui d’un pas assuré. Progressivement, il put constater que l’homme, moustachu, portait des bottes et un vieux pull marron, ainsi qu’un béret à carreaux qui semblait tout droit sorti d’une autre époque. Puis, il le reconnut. C’était le fermier Marcel. Il n’habitait pas Hantaucourt mais avait des parcelles à proximité et Christophe le voyait souvent près de chez lui quand il était enfant.

    À la vue de cet homme, son esprit fut envahi de souvenirs lointains. Il se rappela notamment qu’une fois, lui et Charlie étaient allés jouer à cache-cache dans un de ses champs de maïs et que l’agriculteur les avait poursuivis avec sa fourche. Il pouvait encore entendre distinctement les cris de Marcel, tandis qu’ils quittaient le champ et sautaient par-delà la clôture pour couper à travers une pâture à vache. Charlie s’était à cette occasion arraché le bermuda sur un fil barbelé, au niveau de l’entre-jambe. En tout cas, le fermier Marcel ne les avait pas attrapés ce jour-là, mais il les avait reconnus et quelques jours plus tard, Christophe avait dû subir le savon de ses parents… Esquissant un sourire en coin à l’évocation de ce souvenir, il se demanda si l’homme le reconnaîtrait aujourd’hui.

    Mais tandis que le visage du fermier se dessinait plus clairement, Christophe fut soudain pris d’un doute quant à l’identité de l’individu qui avançait vers lui. Ses yeux… Il y avait quelque chose d’anormal dans ses yeux, quelque chose qu’il n’y avait pas autrefois. C’était bien lui mais… en différent, comme un autre lui. Avait-il eu un problème avec ses yeux ? C’était comme si l’iris et la pupille étaient en train de fondre l’un dans l’autre et d’envahir le blanc, comme s’ils se faisaient recouvrir d’une transparence gélatineuse… Christophe avala difficilement sa salive, mais tenta malgré tout d’esquisser un sourire tandis que l’homme enlevait son béret et levait la main dans sa direction.

    — B’jour M’sieur. Z’avez un problème ? Z’êtes embourbé ?

    Le fermier Marcel s’avança jusqu’à sa hauteur et lui tendit une main pleine de boue séchée. Christophe la lui serra mais fut pendant un instant incapable d’articuler, le regard hypnotisé par les yeux effroyables du fermier.

    — Euh… Non non. Je ne suis pas embourbé. Vous êtes Monsieur Marcel, c’est ça ?

    Le fermier le dévisagea en s’entortillant la moustache, visiblement étonné que l’étranger connaisse son nom.

    — Oui, c’est bien moi M’sieur. In s’connait ?

    — Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi, je suis le fils Moutier.

    — Moutier… Moutier… Ça m’dit rien ça.

    — Quand j’étais petit, vous nous aviez attrapés dans votre champ de maïs avec Charlie Boutel. Vous ne vous souvenez pas ?

    Devant l’expression gênée de l’homme en face de lui, Christophe préféra ne pas insister et alla droit au but.

    — Oh, ça ne fait rien. Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis cette époque… Dites-moi, est-ce que vous pourriez m’indiquer comment me rendre à Hantaucourt d’ici ?

    — C’mment vous dites ?

    — Hantaucourt. Mes parents y habitent. Je voulais prendre la route pavée depuis Jauvrin, celle qui partait autrefois du vieux tilleul, mais elle n’existe plus !

    — Jamais entendu parler d’un tel nom. Répétez voir ?

    — Han-tau-court. Vous savez bien, le petit village entre Marquirin et Salonier… Vous y avez des terres !

    Le vieil homme se tira une nouvelle fois la moustache en dodelinant de la tête, ses yeux mourants fixés dans ceux de Christophe.

    — Ha nan M’sieur. Sauf vot’ respect, vous d’vez faire erreur. J’habite Marquirin, et y’a jamais eu d’village entre Marquirin et Salonier. Et rien dans l’coin qui ait le nom que vous dites.

    Christophe se passa une main dans les cheveux (combien de fois l’avait-il fait aujourd’hui) et souffla un grand coup. Bon, le fermier Marcel était vieillissant. Peut-être avait-il même Alzheimer. En tout cas, il semblait clair qu’il n’avait plus toute sa tête. Comment pourrait-il ne pas connaître Hantaucourt ? Il devait dérailler, et quoi de plus normal à son âge ? Mais Christophe ne voulait pas s’avouer vaincu.

    — Si je marche par-là, demanda-t-il en montrant du doigt l’horizon vers l’endroit où devait se tenir Hantaucourt, je vais bien arriver à un village non ?

    — Ah ça sûrement pas, M’sieur. Et j’vous déconseille d’aller par-là dans l’tenue qu’vous êtes ! Ch’tun marécage. D’puis toujours ch’tun marais. Y’a même pas d’nom. Même en botte j’m’aventure pas là d’dans, il y a des trous d’eau partout, et des histoires bizarres qui tournent, ça ouais.

    Christophe se sentit soudainement envahi d’un désespoir indescriptible. Il se sentait lessivé, à bout, incapable de faire face au monde qui semblait vouloir lui faire perdre la raison. Il laissa tomber ses bras le long de son corps et se secoua une nouvelle fois la tête. Un marais… Et puis quoi encore ? A part quelques fossés et mares, Hantaucourt et ses environs étaient plutôt secs.

    — Certains y ont entendu des voix… poursuivit le fermier Marcel. Ch’est ce qu’on dit à Marquirin. Peut-être juste des poivrots qui dessaoulent… Mais j’ai rien à y faire moi, alors j’y mets pas l’pied.

    Christophe le remercia par politesse en lui serrant la main, puis poursuivit sa route le long du fossé tandis que le vieux Marcel regagnait son tracteur de son pas lourd. Cinq minutes plus tard, comme le fossé semblait désormais s’écarter de la direction d’Hantaucourt, Christophe se résigna à marcher dans le champ. Il s’arrêta un instant et scruta l’horizon pour être sûr de prendre la bonne direction. À gauche, il y avait l’église de Marquirin. À droite, il y avait celle de Salonier. Entre les deux, il aurait dû apercevoir celle de son village natal. Bien sûr, elle n’y était toujours pas. À la place, il n’y avait que le vide des champs et l’horizon gris et morne qui s’y mélangeait. Mais c’était bien par là qu’il fallait qu’il aille, il n’avait pas le choix. Au fond de son cœur cependant, une petite voix de plus en plus insistante semblait le mettre en garde contre ce qu’il allait y trouver. Il le redoutait mais ne pouvait s’empêcher d’avancer.

*

    Il marchait, marchait, marchait. Mais il n’y avait rien. Toujours rien qui ressemble à une habitation. La végétation avait changé néanmoins, et les champs ressemblaient davantage maintenant à des friches abandonnées qu’à de véritables terres cultivées. Le sol était quant à lui de plus en plus humide au fur à mesure qu’il progressait vers l’endroit où aurait dû se trouver Hantaucourt, et il sentait désormais une légère odeur envahir ses narines qu’il ne parvenait pas à définir clairement.

    Progressivement, les friches se transformèrent en un véritable marécage. Le vieux Marcel avait donc au moins raison sur ce point : la direction qu’il avait indiquée menait bien à un marais. Désormais, il y avait des flaques d’eau partout, des mares envasées où flottaient quelque pauvres plantes chétives et mourantes, et des roselières entrecoupées de mottes de joncs et de laîches rabougries. Surtout, il y avait de grandes étendues nues, sur lesquelles Christophe avait l’impression de marcher sur un radeau flottant. C’était comme si le sol tremblait sous ses pieds, comme s’il risquait de passer à travers à chacun de ses pas. À plusieurs reprises, c’est d’ailleurs ce qui advint : son pied traversa la tourbe et son pantalon noir se retrouva complètement couvert de boue. C’était un secteur désolé, profondément morose et surtout… vide. Il y avait certes un peu de végétation çà et là, mais les plantes elles-mêmes semblaient être ici tels des spectres veillant sur un monde mort, ridiculement chétives ou malades, rabougries, repliées sur elles-mêmes comme si elles avaient peur de la terre même sur laquelle elles poussaient. Mais ce qu’il y avait surtout en cet endroit, c’était de la boue, une terre lourde et grasse qui s’accrochait aux chaussures et ralentissait les pas des visiteurs. Les grandes étendues de boues nues étaient étrangement désertes, et même les joncs sur ces secteurs ne parvenaient pas à s’installer.

    Ce genre de paysage ne lui disait rien, jamais il n’en avait vu de tel autour de son village. Pourtant, cela ne faisait aucun doute qu’il était au bon endroit. C’était là, sur ces terres désolées, qu’aurait dû se tenir Hantaucourt. C’était là qu’il avait passé son enfance. Il prit soudainement conscience de la situation, de l’horreur de ce qu’il avait devant les yeux : son village disparu, remplacé par une lande marécageuse désolée. Il fallait bien qu’il admette l’évidence, il n’y avait plus rien ici. Et sous la boue dans laquelle il traînait les pieds, c’étaient tous les souvenirs de son enfance qui semblaient enfouis, ainsi que sa raison qu’il avait la très nette impression d’être en train de perdre. Où étaient les pommiers qui entouraient le village ? Où était le petit ruisseau et les ponts en bois qui l’enjambaient ? Où était l’église chaleureuse dans laquelle ses parents s’étaient mariés quelque mois avant sa naissance ? Et eux, où étaient-ils ? Papa ? Maman ? Charlie et tous les autres copains du village ? Gaspard ? Jeanne ? Les gens pouvaient mourir, certes, mais pouvaient-ils disparaître ? Un village entier pouvait-il…

    (glisser dans le néant)

    Soudain, tandis qu’il tombait à genoux sur une touffe de jonc sale, les mots de son rêve se formèrent dans son esprit comme si une main invisible les y inscrivait contre sa volonté. Les souvenirs perdus. Ils se noient dans le sang. Le temps révolu. Il glisse dans le néant. N’en pouvant tout simplement plus, il se prit la tête entre les mains et se mit à pleurer, puis à hurler.

    — Maaaaaman ! Papaa ! Vous êtes où ?

    Mais sa voix semblait perdue ici, inutile. Elle ne pouvait tomber nulle part. Car il était nulle part. Il était là où il avait toujours cru que la vie et le bonheur se tiendraient, purs et inatteignables, à un endroit où il pensait qu’à tout jamais il pourrait retrouver la chaleur de l’enfance, si le monde des adultes lui faisait trop mal. Ce lieu avait toujours été celui des rêves, celui de la vie à l’état brut, de la naïveté de la jeunesse que les mains de l’âge n’avaient pas encore réussi à briser. Son village lui avait toujours paru à l’abri de la rouille du monde, comme si le temps n’y existait pas ; jardin d’Éden caché en enfer. Mais il savait maintenant que tout cela n’était qu’un leurre, car les choses mouraient, et que cet endroit était aussi mourant maintenant que son innocence, qu’il avait depuis longtemps perdue dans les méandres des relevés bancaires et des crédits de consommation. Il prit soudainement conscience que les cerises n’auraient plus jamais le même goût, qu’elles ne l’avaient plus depuis longtemps, et que jamais il ne pourrait retrouver, même en le faisant, ce sentiment de puissance qu’il éprouvait autrefois quand il se pendait par les jambes depuis la plus haute branche d’un arbre, contemplant le village de bas en haut. Les souvenirs s’effritaient, se perdaient dans sa tête, se noyaient dans le sang. Il n’y avait plus rien maintenant, que ce ciel gris et triste surplombant une terre désolée, marécageuse, là où autrefois pourtant se tenait son paradis.

    — Où vous êtes, tous ? hurla-t-il une nouvelle fois.

    Et son esprit lui remit devant les yeux les images de son cauchemar, d’abord celle de ses parents et de leurs amis aux visages impassibles, la peau couverte de plaques grises, mangeant une mixture écœurante dans de grands bols sombres, leurs yeux blancs abritant des reflets rouges comme ceux de pétales de coquelicot fanant. Puis ce fut le tour de ces créatures dérangeantes, à la fois enfantines et monstrueuses, dont la transformation cette fois était terminée. Ils étaient des êtres dont la vieillesse avait rongé l’âme sans pour autant venir à bout complètement de leurs espérances et de leurs rêves.

    Incapable d’autre chose, il continua de pleurer jusqu’à ce qu’il entende, brisant le silence total des lieux, des cris, ou ce qui ressemblait à des cris. En fait, il s’agissait plutôt de lamentations, de voix tremblantes et déchirées produisant des râles sans fin. Le son lui parvenait distordu, faible, comme si le vent balayait les cris dans la plaine. Il n’y avait pourtant pas la moindre brise. En se concentrant, il parvint à déterminer la direction des voix. Il se leva alors tant bien que mal et se mit à marcher dans la boue instable de la tourbière. Le son était tellement faible et inconstant qu’il se demanda un instant s’il n’était pas encore une fois en train de rêver, ou même en train de s’enfoncer un peu plus encore dans la démence.

    Tandis qu’il traînait ses chaussures alourdies par la terre grasse, il ne put s’empêcher de penser aux limbes de l’enfer et à cette anecdote qu’il avait entendue plus jeune dans une émission de radio ; celle de ces scientifiques russes qui auraient creusé si profondément la terre que leurs appareils auraient enregistré des cris humains… Certains avaient vu dans cette anecdote la preuve que l’enfer existait et que les âmes pécheresses allaient bien au purgatoire après la mort. Toutes ces histoires paranormales le passionnaient quand il était gamin, mais en y repensant plus tard, une fois devenu adulte, il avait trouvé cela complètement absurde. Aujourd’hui pourtant, ces cris agonisants, ces hurlements de damnés balayés par un vent inexistant, le faisaient douter de la notion d’absurdité. Après tout, n’était-ce pas absurde qu’un village, son village, et ses habitants, disparaissent sans laisser de trace ? Sans aucun doute, mais c’était pourtant bien dans un marais désolé qu’il avait le sentiment de marcher actuellement. Et il n’y avait plus rien d’autre que lui, seul face au temps perdu. Et ces voix, ces voix qui semblaient appeler à l’aide et vers lesquelles il se dirigeait en essuyant ses larmes de ses mains sales.

    Fantôme sur un champ de bataille désolé, il passa au milieu d’une jonchaie sinistre, puis entre des roseaux fanés. Ensuite, tandis qu’il débouchait sur une nouvelle étendue de boue nue, il s’arrêta, car les voix étaient toutes proches maintenant, spectrales mais distinctes, semblant provenir d’à peine quelques mètres devant lui. Mais il n’y avait toujours personne, toujours rien d’autre que le néant à perte de vue et cette odeur qui lui emplissait les narines. Il la reconnaissait désormais : c’était celle des fleurs fanées, le parfum triste d’un coquelicot mourant en fin de saison.

    Une voix féminine semblait pleurer, une autre, masculine, hurlait à la mort. Il déglutit difficilement et sentit son cœur se tordre dans sa poitrine quand il reconnut ces voix, du moins certaines d’entre elles. C’étaient celles de ses parents. D’autres voix encore s’y mélangeaient et elles lui semblaient toutes familière ; c’étaient celles de vieux souvenirs enfouis dans les méandres de sa tête qui demandaient à revenir aux premières loges. Le gémissement tremblant ne lui rappelait-il pas celui de Charlie, ce jour où il s’était pris les jambes dans le fil barbelé ? Il était plus déchirant, certes, mais la voix semblait bien être la même. Et la voix nasillarde qui bêlait derrière, ne ressemblait-elle pas à celle de la vieille Jeanne, quand elle l’appelait depuis la clôture de son jardin pour lui donner un panier de fraises ou de cerises ? Il tenta de courir mais la terre accrochée à ses godasses le fit trébucher et il s’étala de tout son long dans la boue. Se relevant difficilement, rampant presque, il se précipita vers les voix une nouvelle fois.

    C’est alors qu’il vit la flaque.

    Malgré l’absence de vent et l’immobilité totale des plantes du marais, l’eau à cet endroit était l’objet d’un phénomène pour le moins surprenant. Des ronds concentriques s’observaient sur la surface, comme si un objet était tombé dans l’eau la seconde précédente. Cependant, le phénomène était continuel et surtout, les ronds ne s’étalaient pas vers l’extérieur mais semblaient au contraire se rétrécir de manière régulière jusqu’à devenir un simple point et disparaître au milieu de la mare. Là, de légères bulles apparaissaient sur la surface, donnant l’impression d’un trou dans l’eau.

    — Papa ? Maman ? demanda-t-il naïvement d’une voix chevrotante.

    Il eut bien du mal à la reconnaître car elle n’était pas la sienne mais celle de l’enfant qu’il avait été autrefois. L’adulte, l’homme d’affaire respectable qui roulait en Mercedes et klaxonnait sur le périphérique quand cela n’avançait pas, celui qui riait aux blagues salaces de ses collègues et marchait fièrement dans les couloirs dorés des buildings, avait disparu. Il n’y avait plus dans ce marais qu’un enfant, un enfant apeuré cherchant son papa et sa maman pour rentrer à la maison. Un enfant à la recherche du temps perdu dans le néant.

    — Maman ? Il y a quelqu’un ? tenta-t-il à nouveau.

    Mais il savait au fond de lui que nul ne lui répondrait. Les cris continuaient sous l’eau mais personne ne semblait l’entendre. Il se mit alors à hurler, lui aussi, comme jamais il ne se serait cru capable de le faire.

    — MAMAN ! PAPA !

    D’un geste désespéré, il plongea brusquement la main dans la flaque. Il ne trouva néanmoins sous l’eau que de la boue visqueuse qui lui glissa entre les doigts. Instinctivement, il se mit alors à creuser le fond, enlevant poignées de boue par poignées de boue. Il fit cela de manière désespérée, noyé se débattant dans les vagues pour ne pas mourir. Il creusa sous l’eau, encore et encore, jusqu’à ce que le mouvement devienne mécanique et que ses muscles lui fassent mal. C’était son bonheur qui se trouvait là dessous, son enfance et ses rêves, son village natal qu’il avait toujours cru immuable, inatteignable, totem sacré protégé par les dieux contre toutes les atteintes du monde. C’était la vie avant qu’elle ne tourne au vinaigre. Il devait la retrouver.

    Il creusait, creusait. Cela ne servait cependant à rien, car l’eau était toujours là et que la boue semblait se remettre en place toute seule au fond de la flaque. Dès qu’il s’arrêta, les ronds concentriques se reformèrent d’ailleurs sur la surface de l’eau, lui faisant éclater sous les yeux l’inutilité de tout ce qu’il avait entrepris jusqu’alors. Ne voulant toutefois pas se laisser abattre, il décida de creuser juste à côté de la flaque, dans la boue. Mais là encore, ses efforts s’avérèrent vite inutiles. La boue semblait glisser toute seule vers l’endroit qu’il creusait et le trou se rebouchait comme si des mains invisibles travaillaient à côté des siennes. Il continua cependant, désespérément, haletant, hystérique.

    Ce n’est que quand ses muscles se raidirent au point qu’il ne puisse plus continuer du tout, qu’il s’arrêta et se laissa tomber en arrière dans la boue, pleurant toutes les larmes de son corps. Son village était tombé dans l’oubli à tout jamais, et avec lui tous les moments merveilleux de sa jeunesse. Il percevait la fragilité du monde désormais. C’était le temps et ses ravages qui dansaient sous ses pieds, comme pour le narguer. Le temps, intraitable et cruel, qui effaçait tout, même ce qu’il avait toujours cru éternel. Rien n’était éternel, il le savait maintenant. Et les choses mouraient, les unes après les autres, lentement, comme des dominos tombant dans le vide. Le bonheur faisait désormais définitivement partie du passé, et ce passé qu’il avait toujours cru pouvoir ressusciter à loisir, était désormais mort, enfoui sous un marécage désolé, tombé dans le néant. Plus jamais il ne pourrait ressentir le monde comme il le faisait étant jeune, plus jamais il ne rirait avec autant d’insouciance que cette fois, il y avait si longtemps de cela, où lui et Charlie avaient enfilé des vieilles robes de grand-mère dans le grenier. Plus jamais il n’aurait ce sentiment de bien-être et d’invincibilité qu’il éprouvait autrefois lorsqu’il se faufilait la nuit sur la plus haute branche du noyer au fond du jardin pour regarder les étoiles. Plus jamais les cerises, ni les tomates, ni la vie elle-même, ne récupéreraient ce goût si intact, si pur et parfait qu’elles avaient autrefois. Tout cela n’existait plus. Le monde était mort.

    Entre deux sanglots, il murmura les derniers mots de son cauchemar de la veille.

    « Les souvenirs perdus.

    Ils se noient dans le sang.

    Le temps révolu.

    Il glisse dans le néant. »

    Puis, essuyant ses larmes d’un revers de manche, il se releva en chancelant et se retourna. Jetant un regard vers l’horizon, il s’arrêta net. Car quelque chose d’autre clochait…

    Son nom… Il ne savait plus quel était son propre nom.

    Et c’est seulement lorsqu’il prit conscience de ce que cela impliquait qu’il entendit le rire derrière lui se mélanger aux cris de ses proches. Il avait un aspect bien plus réel, bien plus clair et distinct que les hurlements. C’était un rire qui lui rappelait des couloirs sombres et des portes innombrables ornant de longs murs en pierre grise, des lanternes à la flamme chancelante et des êtres aux yeux rouges dont les regards ne semblaient jamais pouvoir le libérer.

    Un palais dédaléen où régnait une odeur de fleur morte.

    Ce rire à la fois enfantin et diabolique était bien sûr celui de son rêve, et lorsqu’il se retourna à nouveau, il ne fut presque pas étonné de voir qu’une main décharnée était sortie de la flaque et agitait langoureusement ses doigts aux longs ongles jaunis dans sa direction. Et le rire, bien sûr, n’en finissait pas de rire. Il n’en finirait jamais. Car le temps était perdu à tout jamais, il avait sombré en un lieu inatteignable, rongé, malade. Il tombait continuellement, et avec lui le bonheur de la jeunesse que jamais il ne pourrait rattraper.

    Hurlant, il tourna les talons et se mit à courir. Même s’il en venait maintenant à le regretter, n’était-ce pas au fond ce qu’il avait toujours fait ? Et de toute façon, que pouvait-il faire d’autre maintenant que courir, seul, jusqu’à ce que le néant vienne le chercher lui aussi ?

Pablo Behague

Nord, Octobre 2017

Un grand merci à L. pour cette illustration !