Retour sur la bourse aux livres d’Etival-Clairefontaine

Dimanche dernier, je me suis rendu à la bourse aux livres d’Etival-Clairefontaine avec quelques exemplaires des Disparus de Darlon et d’autres ouvrages auxquels j’ai participé. C’était une bien chouette journée, remplie de belles rencontres aussi bien humaines que littéraires.

Merci aux participants, et en particulier à mes nouveaux lecteurs ! En espérant que vous ne vous égarerez pas dans les ténèbres de Darlon, ou pire encore, dans celles de vos âmes. 😉

Merci également aux organisateurs, ainsi qu’à Corinne et Jean-François pour la bonne compagnie.

A dans quelques semaines pour le salon du livre !

Bourse aux livres d’Etival-Clairefontaine

Dans une semaine, le dimanche 26 septembre 2021, aura lieu la bourse aux livres d’Etival-Clairefontaine, à 15 minutes de Saint-Dié-des-Vosges.

J’y serai présent avec des exemplaires des Disparus de Darlon !

Je retournerai également dans cette charmante petite ville vosgienne à l’occasion du salon littéraire des 3 abbayes, le 24 octobre.

Cliquez sur l’image pour plus d’informations

Le plan de Gaëlle dans la revue Légende

Ma nouvelle intitulée « Le plan de Gaëlle » a eu la chance d’intégrer le premier numéro de la revue Légende, qui est sortie aujourd’hui ! Il s’agit d’une histoire fantastique, mettant en scène une petite fille taciturne et mystérieuse, qui dessine continuellement le même hameau sinistre au crayon noir…Ce numéro, qui comprend pas moins de 413 pages, est libre et gratuit en téléchargement. On y trouvera donc 15 nouvelles (dont « Le plan de Gaëlle »), ainsi que des conseils d’écriture et des portraits des différents auteurs (dont moi-même). N’hésitez pas à nous lire, et à nous donner votre avis.

Pour télécharger la revue !

https://revuelegende.wordpress.com/nos-numeros/

Le bruit de l’eau et celui du vent

    Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le clapotis d’une rivière, ou le son que produit le souffle du vent lorsqu’il caresse les feuilles des arbres, nous sont à ce point agréables ? Pourquoi les apprécie-t-on tant, au point de les enregistrer pour en faire des cassettes de méditation ? Qu’est-ce qui explique un tel apaisement, lorsqu’ils nous envahissent l’âme et pénètrent nos cerveaux ?

    J’ai beaucoup réfléchi à cette question, au cours de ma longue et peu trépidante vie, peut-être parce que j’avais une prédisposition particulière à comprendre la réalité d’un tel phénomène ; phénomène qui m’a hanté depuis le plus jeune âge. Or, je crois que si le bruit de l’eau et celui du vent nous font autant de bien, c’est parce qu’ils nous permettent d’oublier quelques instants le silence ; ce silence froid et éternel, qui est l’essence même de nos vies, et le cœur de ce cosmos noir et vide au sein duquel nos âmes flottent sans but depuis la nuit des temps. Pour le dire autrement, je crois que le bruissement des feuilles et le clapotis des gouttes sur les rochers sont un pansement pour le cerveau humain, colmatant la brèche qui permettrait sinon à sa conscience de fuir son illusoire bonheur terrestre pour atteindre une réalité qu’il préfère indubitablement ne jamais connaître. Le silence est angoissant, ne trouvez-vous pas ? Il est angoissant car il nous confronte à la creuse réalité de nos vies, au néant glaçant dans lequel nous nageons tous – ou plutôt nous débattons – jour après jour avec moult éclats. Ce cosmos… Ce cosmos que l’on croit explorer en envoyant des fusées dans le ciel et des satellites en orbite, mais qui en réalité se trouve aussi au fond de nos cœurs, comme en chaque chose. Tout n’est que rien, j’en ai la certitude maintenant, même si notre perception parvient à produire des images et des sons qui nous font imaginer le contraire. Ces sensations recouvrant le réel nous font croire à l’existence d’un monde vivable… et plus mensonger encore, à l’existence d’un monde heureux.

    Le silence, au contraire, est une allégorie de notre existence vide. Voilà pourquoi il nous effraye, et voilà pourquoi on le fuit en permanence comme la peste. Pourtant, me direz-vous, nous sommes nombreux à revendiquer haut et fort aimer le silence… Ce n’est dans les faits que rarement le cas, car ce que nous appelons silence n’est qu’une atmosphère dans laquelle les bruits des voitures et des klaxons – ou ceux des bombes et des coups de feu – sont remplacés par le gazouillis des oiseaux et le froissement de l’herbe – par le bruit de l’eau et celui du vent. Nous aimons le caractère reposant de la campagne, qui soulage nos âmes aspirées dans le tourbillon illusoire de la vie terrestre, mais ce n’est pas le silence qu’on y trouve en définitive ; seulement un bruit de fond plus régulier et moins agressif, qui suffit à nous faire oublier le vide qui nous gouverne. L’être humain parait donc avoir besoin d’un juste milieu, qui le place en un endroit où il peut à la fois oublier la course effrénée dans laquelle ses semblables l’ont traîné, et oublier le silence écœurant de ce cosmos dans laquelle autre chose l’a traîné, et le traîne chaque jour davantage. Car nous n’entendons pas le silence en tant que tel, comme quelque chose qui aurait en soi une existence, mais plutôt comme tout ce qu’il n’est pas ; en se confrontant au silence, on perçoit les milliards de rires qu’il étouffe, les milliards de voix qu’il étrangle, les enfants dont il coud la bouche et tous les derniers râles des mourants qu’il est venu recouvrir de sa substance moite.

    On m’objectera encore, sans doute, que certains épisodes de l’existence humaine sont nappés de silence, et que pourtant ils demeurent des moments agréables. Un randonneur un jour, qui me rencontrait à mon spot habituel – cette souche sur laquelle je passe toutes mes journées et parfois mes nuits, au bord d’un petit ruisseau que balaye le vent d’Ouest – m’a ainsi expliqué que tout le monde adorait la neige, alors que les paysages enneigés avaient pourtant la réputation d’engendrer des atmosphères insonores. Je dois dire que sa remarque m’a aiguillé l’esprit, et que j’y ai réfléchi durant les jours suivants avec une véritable ardeur. Mais j’en suis venu à la conclusion suivante. Tout d’abord, il est faux de dire que tout le monde est à son aise dans un paysage entièrement blanc ; j’ai pour ma part toujours détesté cela. Ensuite et surtout, je crois que si beaucoup d’entre nous apprécions les ballades dans la neige, c’est parce que le silence, encore une fois, n’y est pas total. Le silence est réel, certes, lorsque nous sommes immobiles au cœur de la forêt. Mais il suffit de faire un pas pour que crisse la neige sous nos chaussures, nous libérant alors du néant cosmique dans lequel notre esprit était en train de sombrer la seconde précédente. Le silence est trop facilement brisable pour qu’il nous effraie, et nous avons au contraire, lorsque nous évoluons dans la neige, un sentiment de contrôle sur le monde qui nous permet de mieux encore nous baigner de nos illusions d’existence. Enfin, et pour conclure sur cette histoire de neige, je crois qu’elle nous apaise précisément en raison de sa couleur… Car elle est blanche, et nous offre provisoirement l’impression d’être nappés dans le linge de Dieu ; d’avoir en quelque sorte un destin divin sur ce caillou qui tourne en rond. Tout cela, inutile de le préciser, est une vulgaire chimère. Pour que nous comprenions l’essence fondamentale de nos vies, peut-être aurait-il fallu que la neige qui tombe sur nos têtes soit noire, tel le linceul sombre et corrompu de ce cosmos dans lequel nous sommes enveloppés, enfermés, crucifiés pour toujours. Mais la fumée de nos fantasmes, bien sûr, nous cache les yeux, tout comme cette neige immaculée nous donne le sentiment d’avoir un sens à donner à nos vies futiles. Si elle avait été noire, au moins aurions-nous pu percevoir que notre monde n’était pas dans la main d’un quelconque Dieu, mais plutôt dans celle de son antithèse, que je ne ferais pas l’affront d’oser appeler par un nom aussi ridicule que Satan. Une neige noire, peut-être, nous ferait comprendre en tombant dans nos mains que le monde est un cercueil, à sa façon, dont le couvercle est trop solidement cloué pour être un jour ouvert.

    Mais nous nous contentons d’écouter le bruit de l’eau et celui du vent, pour oublier le néant. Nous nous contentons de nous sourire les uns les autres, tout en nous détestant parfois, mais c’est bien là le seul moyen que nous avons trouvé pour ne pas perdre totalement pied dans ce grand vide qui nous aspire mais que nous ne voyons pas ; préférant nous cacher les yeux comme des enfants. Le silence est effrayant, et je conclurai en vous donnant un dernier exemple : celui des profondeurs océanes. Il ne s’y trouve là-bas aucun bruit, aucun son ; de l’eau certes à foison mais muette, et absolument aucun vent pour la rendre vivante et sonore. Il ne s’y trouve non plus aucune blancheur ; seulement une obscurité de plus en plus impénétrable avec la profondeur, et une pression qui nous étouffe. Je crois que les abysses sous-marins sont sur la terre l’endroit le plus représentatif de l’univers qui est le nôtre. Ils sont froids, noirs, et vides. L’être humain là-bas y succombe dans un silence inviolable, loin du regard de ses pitoyables semblables et loin des futilités du monde d’en haut. Il est confronté à la vie à son état brut, loin du mirage que son esprit a forgé pour être capable de rendre son existence supportable. Nous sommes là-bas inutiles, faibles et… noyés au sens propre comme au figuré. Et si nous nous noyons en ces lieux, nous le faisons aussi chaque jour dans le cosmos qui enveloppe nos âmes.

    Je crois que je pourrais encore disserter mentalement pendant des heures sur ce sujet, mais je n’ai malheureusement plus le temps pour cela. Moi, celui qu’au village on surnomme « le soucheux » en raison de l’endroit où je passe mes journées – cette parcelle d’herbe balayée par le vent au bord du ruisseau –, je m’apprête à mourir. J’ai senti ce matin que cette journée serait ma dernière. Certains seraient heureux d’avoir vécu aussi longtemps que moi, 93 ans, mais je sais pour ma part trop de choses pour me réjouir de quoi que ce soit. L’âge aussi n’est qu’une illusion quand l’éternel s’apprête à vous tirer à lui, dans le noir impénétrable du cercueil qui a toujours été le vôtre, et que jamais vous n’avez été capable de briser même si vos sens avaient pu vous le laisser bêtement croire. Le bruit de l’eau et celui du ventLe bruit de l’eau et celui du vent… Voilà les seuls médicaments qui pouvaient encore m’être utiles durant ces dernières années de maladies. Voilà mes sédatifs pour ne pas souffrir davantage. J’ai toujours refusé qu’on m’emmène à l’hôpital, de peur d’y trouver, au cœur des longues nuits solitaires, ce silence qui m’obsède, me révulse, me terrifie. Les gens au village s’inquiétaient pour moi, et me demandaient constamment pourquoi, à mon âge, je m’obstinais à aller quotidiennement m’asseoir sur cette souche pourrie, seul, même au cœur des journées les plus froides de l’hiver. Je vais écouter le bruit de l’eau et celui du vent, leur répondais-je systématiquement. Que pouvais-je trouver de mieux ? Ils me prennent pour un fou, mais eux aussi verront un jour ce qu’il en est, lorsque leurs bruits de l’eau à eux, leurs mirages quels qu’ils soient, s’évaporeront en mille atomes dans le cosmos… quand le silence recouvrira leurs vies, comme il finit par recouvrir toute chose.

    Le vent siffle dans mon oreille droite, et il fait bruisser les feuilles des aulnes au-dessus de ma tête. L’eau clapote dans mon oreille gauche, quoi que faiblement en raison de la glace qui recouvre le ruisseau. Mais devant moi… Oui, devant moi, tandis que je sens la vie me quitter et avec elle tous ses rêves inutiles, j’aperçois un long tunnel qui m’aspire à lui. On m’avait dit qu’il s’y trouvait au fond de la lumière. Je n’y ai jamais cru une seule seconde. Il ne s’y trouve en réalité qu’une nuit noire et froide, dépourvue d’étoiles, dans laquelle je sombre ; dans laquelle nous sombrons tous…

    Et le bruit de l’eau s’estompe.

    Et celui du vent s’étouffe.

    Ils n’étaient que des illusions, comme nous l’avons tous été dans cet univers.

    Ils savaient pourtant nous faire croire à quelque chose de beau et de poétique, nous laisser rêver à un destin divin ; presque à un sens quelque part dans cette dimension effroyable. Ce n’était qu’un leurre, mais ce leurre m’a permis de supporter toutes ces longues années.

    Il n’y a rien. Il n’y a jamais rien eu d’autre que ce vide abyssal dans lequel nous flottons, quoi que puissent en dire nos sens trompeurs.

    Ce cosmos avait toujours été là, par-delà toute chose, nous attendant pour l’éternité derrière nos impostures. Nous y sommes tous réduits, aujourd’hui je le sais, les morts comme les vivants, inéluctablement.

    Et quand s’estompent le bruit de l’eau et celui du vent…

    Ne demeure plus que… le silence.

    Un silence que même mes hurlements ne parviennent pas à briser.

Pablo Behague

Vosges, Février 2021

me

Image de Greg Rakozy

Un samedi de novembre

    Il ouvrit l’œil gauche.

    Des fleurs dansaient devant lui, et la vision de leurs couleurs chatoyantes et mal accordées lui provoqua un relent nauséeux. C’étaient celles de l’immonde tapisserie de grand-mère qui recouvrait l’un des murs du petit appartement d’étudiant qu’il louait. Sur sa table de chevet, la lumière tamisée émanant de la fenêtre éclairait un tas de mouchoirs, de toute évidence usagés, et il prit soudainement conscience de la situation gênante au sein de laquelle il émergeait.

    Il ouvrit l’œil droit et, au prix d’un effort surhumain, se redressa contre son oreiller. La pièce tanguait et son cœur battait dans son crâne telle une masse s’y abattant à n’en plus finir. Un seau au pied du lit, rempli d’un liquide grumeleux, lui fit comprendre qu’il avait vomi durant la nuit. Comment avait-il fait pour rentrer chez lui ? Il n’avait strictement aucun souvenir depuis ce moment où il avait rejoint les autres sur la terrasse du bar, en fin d’après-midi. En se concentrant, peut-être aurait-il pu réunir quelques obscures images mentales de la soirée de la veille, mais il régnait dans l’immeuble un étrange bruit de fond irrégulier – un glougloutement entêtant probablement produit par la tuyauterie – qui obnubilait chacune de ses pensées.

    En parcourant la pièce du regard, il constata que ses vêtements y étaient éparpillés aux quatre coins, comme si avant de se coucher il s’y était déshabillé en titubant d’un bout à l’autre. Juste à gauche de son bureau, sur la tapisserie du mur en face de lui – qui était blanche celle-là, quoi que fort sale par endroits – il remarqua également une tâche d’humidité. Ses contours faisaient vaguement penser à un visage sans sourire et il se demanda comment il avait bien pu faire pour asperger le mur ainsi. Avait-il, en raison de son ivresse, renversé un verre en rentrant chez lui ?

    Posant un pied sur le plancher glacial, il en trouva en tout cas un posé sur le bureau. C’était un grand verre à pied en forme de Graal, une pinte de bière, dont la marque inscrite en noir sur le contour, d’une calligraphie moyenâgeuse, était à moitié effacée et ne permettait plus de déceler que quelques lettres distantes l’une de l’autre. L’avait-il volé dans un bar ? Cela n’aurait pas été fort étonnant de sa part. Ce qui l’était davantage, en revanche, c’était la couleur de ce qu’il contenait. Le récipient en verre était en effet rempli jusqu’à mi-hauteur d’un liquide rouge pâle, presque rosâtre ; de la couleur d’une bière de type kriek, mais il détestait ça et n’en prenait jamais d’habitude. Cependant, ce n’était pas non plus dans ses habitudes de boire jusqu’à en perdre tout souvenir, alors…

    Après s’être levé et s’être laborieusement mis en marche vers le bureau, il s’interrompit subitement au milieu de la pièce en se rendant compte qu’il se trouvait à côté du verre deux autres objets qui n’avaient rien à faire là : un briquet aux motifs psychédéliques multicolores et un rouge à lèvres à moitié sorti. Il se secoua la tête vigoureusement ; ce qui ne lui fit en aucune façon retrouver la mémoire mais accentua en revanche pendant quelques secondes les spasmes qu’il ressentait dans les tempes. En se penchant au-dessus du verre et en le reniflant, il constata que le liquide rosâtre n’avait strictement aucune odeur. Il décida d’aller le jeter à l’égout.

    Perdu dans ses pensées, il observa la porcelaine du lavabo se teinter quelques instants de rose, puis redevenir blanche et luisante au fur et à mesure que le mystérieux liquide fuyait en tournoyant dans le trou central. Le son des canalisations continuait de lui bourdonner dans les oreilles de façon lancinante, alors il profita de sa venue à la salle de bain pour vérifier que les toilettes ne fuyaient pas. Tout était en ordre mais il décida néanmoins de couper l’arrivée d’eau. C’est au moment où il se redressait et se saisissait à nouveau du verre sur le lavabo qu’il entendit la sonnerie de son téléphone retentir dans son dos. Il regagna la pièce principale d’un pas mal assuré et s’empara de l’appareil sur la table de chevet. Un nom s’affichait sur l’écran, mais pendant quelques instants il resta figé à l’observer avec l’étrange impression que les symboles qui le constituaient provenaient d’une écriture indéchiffrable, ou issue d’un autre temps. Lorsque les hiéroglyphes se transformèrent enfin en lettres et qu’il comprit le sens qu’elles formaient toutes ensemble, il dut encore les relire plusieurs fois pour relier le nom à un visage. Ma-rine… Mari-ne… Mar-ine… Marine

    Il décrocha.

    — Thomas ?

    Mais ne répondit pas.

    Son regard venait de retomber sur la tâche d’humidité sur le mur, celle qui en séchant avait pris la forme d’un visage neutre. Celui-ci paraissait le regarder, mais de ses traits émanait une impression de froideur, et d’anonymat ultime, qui lui faisait penser à certains masques utilisés dans le théâtre de la Grèce antique et dont il avait vu des photographies dans un bouquin.

    — Thomas ?

    Était-ce ainsi qu’il s’appelait ? Oui, de toute évidence.

    — Thomas ?

    — Oui… Qu’est-ce qu’il y a ? parvint-il à articuler d’une voix cassée, en dépit de la sécheresse de sa bouche.

    — C’est Marine ! Comment ça va ? Tu as bien dormi ?

    Le ton démesurément gentil et presque infantilisant qu’elle employait lui confirmait, si tant est que cela était nécessaire, qu’il avait dû faire très fort la veille.

    — Ça va… Je ne me souviens juste plus… de…

    — Oh, ça ne m’étonne pas. On t’avait rarement vu dans un tel état. Dis-moi Thom, il faudrait qu’on parle…

    — Ah…

    Il entendait sa voix résonner dans les profondeurs du téléphone mais elle lui paraissait à des années lumières de sa conscience et il devait produire un effort démesuré pour en capter le sens. Son regard était toujours figé sur la tâche d’humidité en forme de visage sur la tapisserie, et dans ses oreilles continuait de résonner le bruit de canalisation irrégulier, qui de toute évidence ne venait donc pas de chez lui mais sans doute plutôt de l’appartement voisin.

    — Thomas, tu m’écoutes ? T’es bizarre, tu ne réponds pas.

    — Euh oui… Désolé.

    — Je te disais qu’il fallait qu’on parle. C’est important.

    — D’accord.

    — On est à la terrasse de « chez Jack », tu nous y rejoins ?

    Il ignorait qui pouvait être ce « nous » mais il n’avait de toute façon aucune envie de sortir de chez lui.

    — Thomas ? Tu comprends ce que je te dis ?

    — Euh, je ne sais pas trop… Ma-ri-ne. Je suis un peu…

    — C’est vraiment important, Thom. Il faut que tu viennes.

    — Non, désolé mais…

    — C’est à propos d’Alice.

    Al-ice… A-lice… Ali…sse. Après quelques instants, un visage se connecta à ces syllabes bizarres. Celui d’une fille brune aux yeux bleus, avec du rouge à lèvres et du noir sous les yeux, qui lui souriait nue dans un lit. C’était sa petite copine. Oui, c’était cela. Alice était sa petite copine et cela faisait… trois ans qu’ils étaient ensemble ? Quelque chose comme ça en tout cas.

    — Ecoute, je n’ai pas trop la tête à…

    — Thom, n’abuse pas. C’est vraiment très important. Il faut que tu viennes coûte que coûte.

    Il souffla et finit par accepter. Après avoir raccroché, il jeta le téléphone sur le lit et se dirigea vers ce qu’il n’avait pas quitté du regard durant tout l’appel : la tâche d’humidité brunâtre sur la tapisserie. Il la renifla mais ne décela aucune odeur. Pour la cacher, il n’aurait qu’à accrocher un cadre par-dessus, par exemple avec une photographie de ses amis ou de cette fameuse Alice. Mais à peine l’idée lui effleura-t-elle l’esprit qu’elle lui parut aussitôt absurde, pour ne pas dire totalement niaise, au point qu’il se demanda après coup comment il avait pu songer à une telle chose. Une fois tous ses vêtements retrouvés, il s’habilla et ouvrit le frigo. Mais la vue de la nourriture lui donna immédiatement un haut-le-cœur et il décida donc de s’abstenir de manger pour le moment. Il enfila son manteau, qui avait été jeté en boule au pied du bureau, puis sortit dans le couloir.

    En descendant les escaliers de l’immeuble, il fut soulagé d’entendre s’éloigner le son de tuyauterie, mais le brouhaha de la rue le fit vite déchanter. Pendant un instant, debout devant la porte, il hésita à prendre le métro pour rejoindre ses amis. Il se rétracta finalement en songeant qu’une promenade au grand air ne pourrait que lui faire du bien. Le ciel était globalement gris, certes, mais il ne pleuvait pas et le bar où ils avaient rendez-vous n’était qu’à un ou deux kilomètres tout au plus. Çà et là, quelques rayons de soleil timides parvenaient même à percer la couche nuageuse, inondant alors le monde d’une lumière surnaturelle.

    En s’engageant dans la rue commerçante et piétonne de l’Etoile, il regretta pourtant vite son choix de faire le trajet à pied en constatant le monde qui s’y trouvait. Nous étions samedi, et la foule se pressait sur les pavés, des sacs de course plein les bras ou des glaces dans les mains. Pour une raison qui lui échappait, tout cela le mettait mal à l’aise, mais il se força à continuer d’avancer en essayant de penser à autre chose. Mais à quoi ? Son esprit lui paraissait vide, presque mort, et il était bien incapable pour l’heure de trouver en lui un moment lumineux auquel se raccrocher. Le monde qui l’entourait était constitué d’une substance étrange, pétillante, celle d’une hyper-réalité dont les détails étaient trop nombreux et trop scintillants pour pouvoir être contemplés sans avoir l’impression de rêver… ou de devenir fou. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et ses jambes tremblaient sous son poids, parvenant à peine à le porter. Aux regards fixes que lui jetaient les gens qu’il croisait, il devina d’ailleurs que sa démarche devait être un peu gauche, et que sans doute il n’avait pas très bonne mine. Son apparence était toutefois le cadet de ses soucis ; il était bien plus inquiet pour son pauvre cœur, qui paraissait s’accélérer encore un peu plus à chacun de ses pas.

    Afin d’éviter de tomber dans les pommes, il décida de s’arrêter quelques instants contre un mur pour reprendre sa respiration. Devant lui, au pied d’un immeuble d’habitation encadré d’un magasin de friandises et d’une librairie, il remarqua alors que des policiers montaient la garde devant des rubans de scène de crime. L’un d’eux tentait de disperser les quelques badauds qui s’étaient assemblés alentours tandis que l’autre restait aussi stoïque qu’une statue. En levant les yeux, il discerna au deuxième étage des silhouettes noires se mouvoir derrière les rideaux blancs d’un appartement. Immédiatement, elles lui firent penser aux théâtres d’ombres chinoises, et il vit dans sa tête l’image d’une main – une main avec une peau qui s’arrachait et de longs ongles entortillés – qui s’avançait devant un projecteur et, par quelque magie, parvenait à produire l’ombre d’un être humain sur le mur derrière elle… Sa bouche s’ouvrit alors et sa tête se pencha doucement sur le côté en même temps que la réalité s’émiettait comme du pain sec dans son crâne. Car pendant un terrible instant, il avait été persuadé que ces silhouettes dans l’appartement n’étaient pas la projection de formes humaines que faisait jaillir une lumière contre des rideaux, mais bien de véritables ombres, sans autre consistance qu’un cosmos sombre et froid… et sans autre origine que celle d’une mystérieuse main qui à tout jamais demeurerait cachée de l’humanité, bien que jouant avec elle en chaque instant.

    Il se secoua la tête et reprit son chemin dans la rue commerçante. En réalité, il fuyait, et avait envie de courir, mais son cœur battait déjà trop vite pour qu’il puisse se permettre une telle folie. Bientôt, il arriva au croisement de la rue de l’Etoile et de la rue du Bailly. Il y avait là une petite place avec une fontaine et des bancs, mais elle était aujourd’hui l’objet d’un attroupement inhabituel depuis lequel émanait un brouhaha de rires et de cris. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait d’un spectacle de rue. Deux hommes et une femme, tous trois déguisés en clowns, faisaient des pitreries au milieu d’un cercle de spectateurs qui les applaudissait et les acclamait. Un des comiques jonglait avec des quilles, et régulièrement les laissait tomber sur sa tête en produisant des grimaces ridicules. Les deux autres lui tournaient autour en jouant à saute-mouton, se laissant çà et là basculer à la renverse en une pirouette grotesque qui engendrait une flopée de rires mécaniques en provenance de la foule. Hypnotisé par la scène, il ne se rendit compte s’être arrêté au milieu de la rue que quand le jongleur au maquillage bariolé et dégoulinant laissa subitement tomber ses quilles sur le sol pour le fixer, ses grands yeux écarquillés plongés dans les siens. Ses deux compères cessèrent eux aussi bientôt leurs acrobaties et se mirent à l’observer à leur tour, très vite imités par les spectateurs qui, par vagues successives, se tournèrent dans sa direction pour le contempler avec des sourires vides. Des hommes en costume cravate, des femmes en manteau de fourrure avec des sacs de magasin, des adolescents en casquette tenant par la taille des adolescentes en jupes, des petites filles avec des couettes et des barbes à papa dans les mains ; des grands yeux creux partout et des sourires aux lèvres retroussées laissant voir des dents carnassières… Son regard passa des clowns aux spectateurs ; des spectateurs aux clowns ; des spowns aux clectateurs… Et quelque chose vrilla, quelque part dans son cerveau. Tout devint confus et, pendant quelques instants, sa vision s’assombrit. Il ne sut soudain plus dire de quel côté de la place était le public et de quel côté étaient les clowns. Y avait-il en ces lieux une cinquantaine de spectateurs regardant les pitreries de trois clowns… ou trois spectateurs regardant les pitreries d’une cinquantaine de clowns ? Où étaient les badauds et où étaient les bouffons ?

    Il recula fébrilement d’un pas en arrière, bousculant un passant qui le repoussa violemment en grognant quelque chose qu’il ne comprit pas. Puis, le soleil jaillit subitement entre deux nuages gris et projeta du ciel des rayons qu’il lui sembla être capable de tous distinguer individuellement. C’était probablement un effet d’optique, bien sûr, mais ils ressemblaient à de fines ficelles dorées qui tombaient sur la terre… jusqu’à la foule au milieu de la place dont ils reliaient au ciel les bras, les jambes et les têtes. Son regard suivit ces fils depuis les cumulus d’où ils émanaient jusqu’à la rue, et il se rendit compte alors que les trois clowns (spectateurs) lui faisaient un petit coucou de la main, bientôt imités par les gens autour d’eux (les autres clowns). Il n’eut plus d’autre choix alors que de fuir à nouveau. Au moment où il passait enfin le coin du bâtiment qui le cachait des regards, il entendit cependant encore la foule éclater de rire dans son dos, et il était certain d’être l’objet de cette manifestation de… joie ? Quel mot étrange.

    Même si ce triste spectacle était désormais derrière lui, l’atmosphère de la ville ne cessait pas pour autant de l’oppresser. Les regards des gens, en particulier, ne semblaient jamais devoir le laisser en paix, et lorsqu’il croisa celui du vendeur de barbe à papa – un homme habillé tout de noir avec un chapeau à larges bords – il se décida à jeter un coup d’œil à son reflet pour être sûr que son apparence n’avait rien de trop anormale. Il s’approcha d’une vitrine au hasard et s’y contempla. En dehors de ses cernes sans doute un peu plus marquées que d’habitude et de ses cheveux mal coiffés, il ne décela rien de particulier. Il allait reprendre sa route quand son regard passa du reflet de la vitre à ce qui se trouvait derrière. Un visage neutre et lisse, d’une couleur rosâtre, qui le contemplait sans ciller ; celui d’un mannequin en plastique que l’on avait exposé face à la rue dans ce magasin de vêtements. Il était habillé d’une chemise à carreaux et d’un jean, ses deux bras légèrement avancés en direction de l’extérieur comme ceux de quelqu’un qui s’apprête à enlacer un être cher. Il y avait à ses côtés deux de ses semblables, l’un portant une robe fleurie et un chapeau, et l’autre un anorak et un bonnet. L’expression froide de leurs visages inertes lui disait quelque chose, mais il était bien incapable de se souvenir quoi.

    Il allait se retourner en direction de la rue quand il crut soudain percevoir un infime mouvement sur le visage du mannequin au bonnet. Sa bouche n’était-elle pas fermée quand il l’avait contemplé quelques secondes plus tôt ? Ne s’était-elle pas légèrement – vraiment très légèrement – entrouverte ? Non, sans doute pas. Il était fatigué et avait besoin de dormir, voilà tout. Mais derrière les mannequins de la vitrine, désormais, il en voyait une multitude d’autres. Ils se tenaient immobiles dans les rayons du magasin, leurs visages anonymes penchés sur des sous-vêtements, ou leurs mains en plastique plongées dans une rangée de manteaux accrochés à des cintres. Il y avait un petit mannequin à la bouche grande ouverte, tenant un jouet de sa main gauche et de sa main droite celle d’un plus grand mannequin avec une perruque rousse sur la tête. Il y en avait aussi qui se tenaient en file indienne, avec des articles posés sur leurs bras rigides, devant une caisse où était assis un autre de leur semblable qui les contemplait de ses orbites vides.

    Il cligna des yeux.

    Il n’y avait plus que trois mannequins, inertes dans leurs vitrines, et derrière eux une foule de clients qui faisaient leurs emplettes de façon tout à fait normale. En remarquant toutefois que la vendeuse derrière le comptoir et plusieurs autres individus le scrutaient d’un air intrigué, il décida de ne pas s’attarder davantage et de reprendre son trajet.

    Enfin, il atteignit la place où se trouvait le bar, sentant un certain soulagement l’envahir en constatant qu’il s’y trouvait moins de monde que dans la rue commerçante. Un groupe de quatre personnes était attablé à la terrasse, avec chacun une pinte de bière devant lui, et il supposa donc qu’il s’agissait de ses amis. En s’approchant, il les reconnut en effet – quoi que difficilement – et prit donc place à côté d’eux en leur disant bonjour.

    — T’en as mis du temps, Thom ! lui lança Max. On a eu le temps de finir une première pinte en t’attendant.

    — Désolé, je suis venu… à pied.

    — Bon, va te chercher une bière et viens t’asseoir avec nous !

    — Une bière ? Non, je crois que…

    — Allez, ça va te faire du bien tu verras. Il faut toujours remettre le couvercle après une cuite, c’est le meilleur moyen de se sentir mieux.

    Il n’avait pas la force d’argumenter, et n’y voyait de toute façon aucun intérêt, alors il haussa les épaules et pénétra à l’intérieur du bar. Celui-ci était désert, en dehors d’un gros monsieur barbu qui essuyait des verres derrière le long comptoir qui s’enfonçait dans les profondeurs de la pièce étroite.

    — Tiens, tiens, tiens… articula le barman. Regardez-moi qui voilà !

    — Bonjour, je voudrais juste… une bière… légère.

    Le barbu reposa le verre qu’il essuyait sur une étagère puis s’accouda au comptoir et le contempla en haussant les sourcils, un sourire en coin sur les lèvres.

    — Légère ? Voyez-vous ça ! Pas de problème, mon grand, je peux te servir ça. Mais tu diras à ton copain tout en noir qu’il a oublié de payer son dernier verre hier.

    — Mon… copain tout en noir ?

    — Ouais… Celui avec son grand chapeau et son long manteau… Celui qui n’enlevait jamais ses lunettes de soleil et n’a pas esquissé le moindre sourire de la soirée.

    Il ne voyait absolument pas à qui pouvait bien faire référence le barman, mais il était fatigué et ne voulait pas lui admettre qu’il ne se souvenait plus de rien de ce qui était arrivé la veille. Alors, il se contenta d’acquiescer, s’empara de la bière que lui tendait le serveur et ressortit sur la terrasse rejoindre ses… amis ? Voilà encore un autre mot qui lui parut bien étrange.

    Ses amis étaient en pleine discussion et il tenta en se rasseyant de s’y accrocher et d’en comprendre le sens. Stéphane racontait une anecdote, une histoire qui de toute évidence devait être hilarante puisque les trois autres étaient morts de rire. Il était question d’une poupée que quelqu’un avait mis dans un congélateur, et d’une autre personne criant en l’ouvrant au petit matin, imitation à la clef. Pendant un instant, il prit conscience de ce que ce récit pouvait avoir de potentiellement drôle, mais seulement comme un scientifique analyserait un phénomène lointain – la coutume d’une civilisation désormais disparue, par exemple – et tenterait d’en comprendre les mécanismes et le fonctionnement. Il lâcha quelques éclats de voix mécaniques, par simple instinct imitatif, puis tenta d’avaler une gorgée de bière. Elle avait un goût absolument immonde, au point qu’il en vint à se demander si le barman ne s’était pas trompé dans ce qu’il lui avait servi. En reniflant son verre, toutefois, il dut admettre que l’odeur était bien celle de la bière… Mais était-ce bien cette substance dont il avait ingurgité plusieurs litres, tous les week-ends, depuis maintenant plus de dix ans ? Il reposa son verre en essayant de ne rien laisser paraître, remarquant au même moment qu’un homme trapu s’asseyait sur une minuscule table non loin, juste en-dessous de la fenêtre du bar.

    — Thom ? Thom ? Ça va ?

    Il se secoua la tête et sortit de ses pensées. On agitait une main devant ses yeux et en suivant le bras du regard il comprit qu’il s’agissait de celle de Marine. Ma-rine. Mari-ne. Celle qui l’avait appelé tout à l’heure, qui le regardait maintenant avec de grands yeux amusés derrière des lunettes rondes ridicules.

    — Désolé, répondit-il. Je réfléchissais à quelque chose. Dites… un homme tout en noir, avec un grand chapeau et un long manteau, ça vous dit quelque chose ?

    Ses quatre amis échangèrent des regards complices, puis pouffèrent dans leurs manches.

    — Tu ne te souviens vraiment de rien, hein ? demanda Sophie.

    — Non… Hier soir, c’est le trou noir. Je ne sais même pas comment je suis rentré chez moi, alors s’il vous plaît… racontez-moi.

    A nouveau, ils s’observèrent à tour de rôle, se rejetant silencieusement la responsabilité du récit. C’est Marine qui finalement se résigna à parler, précisément au moment où le barman amenait un café fumant au petit homme sous la fenêtre et que celui-ci dépliait un journal devant son visage.

    — Est-ce que tu te souviens au moins qu’on est venus ici ? Bon, c’est déjà ça. Nous étions tous les cinq, et il y avait aussi Alice, Tony et Seb. On s’est installés à une table en terrasse, à peu près à l’endroit où on se tient actuellement, et on a commencé à boire des bières. Rapidement, on a tous eu un petit coup dans le nez, mais toi plus que les autres. Tu étais vraiment de bonne humeur, et bientôt tu t’es mis à aborder des inconnus et à trinquer avec eux. Tu ne te rappelles pas tout ça ?

    Bien sûr que non, il ne s’en rappelait pas du tout, et ce en dépit de tous les efforts mentaux qu’il produisait pour tenter d’y remédier. Il allait répondre à la question de Marine quand son regard tomba sur la couverture du journal que lisait l’homme sous la fenêtre. On y voyait la photographie d’une rue, en-dessous d’un titre qui indiquait : « Une étudiante retrouvée morte dans son appartement rue de l’Etoile ». En relevant les yeux, il se rendit compte que l’homme le regardait par-dessus son journal, ce qui l’incita à reporter son attention sur sa bière.

    — Non, je ne m’en rappelle pas du tout… Ma-rine.

    — C’était plutôt rigolo ! Mais à un moment, on est allés tous les deux se resservir une pinte au comptoir et tu t’es fait aborder par un drôle de type… un mec habillé tout en noir, avec un chapeau en feutre aux larges bords. Il portait des lunettes de soleil, alors même pourtant que la pièce était baignée d’une atmosphère sombre, et avait l’air totalement blasé par la vie. Je ne crois pas l’avoir vu sourire une seule fois de la soirée. C’est quand même étonnant que ce mec ne te dise rien, vu le temps que vous avez passé à parler…

    — Ah bon ? De quoi discutait-on ?

    — Je ne sais pas exactement. D’abord, il t’a payé ta bière, et je vous ai vu trinquer au comptoir. Vous avez échangé quelques mots à l’intérieur, mais rapidement il t’a proposé une cigarette et vous êtes ressortis pour vous mettre un peu à l’écart des tables de la terrasse. Pour ma part, je suis allée rejoindre les autres… Cela nous a tous fait rire de te voir palabrer avec un type aussi étrange, d’autant qu’à ce moment de la soirée tu avais encore l’air de très bonne humeur. Alice s’inquiétait un peu pour toi, cependant, alors quelqu’un est finalement allé voir si tout allait bien. C’était toi, Steph, non ?

    — Oui, répondit le dénommé Stéphane. Mais quand je me suis approché, tu m’as fait comprendre par tes regards que tu ne voulais pas qu’on vous dérange. J’ai néanmoins réussi à percevoir quelques bribes de phrases avant que le mec en noir ne s’interrompe dans son discours et ne se tourne vers moi. Je ne me souviens pas précisément de ce qu’il disait, mais ça parlait d’une communauté de personnes élues – une secte ou quelque chose comme ça – dont les membres avaient reçu la visite de quelqu’un. Sa visite. Je ne sais pas de qui il s’agissait, mais le type faisait toujours référence à cette personne par le pronom « il ».

    — Peu de temps après, reprit Marine, l’homme est retourné à l’intérieur. Tu en as profité pour repasser brièvement à notre table, et ton humeur était toujours aussi bonne… bien qu’un peu plus étrange qu’en début de soirée, sans doute. Je ne sais pas ce qui te passait par la tête mais tu rigolais bêtement en nous demandant à tous d’enlever notre maquillage et en voulant nous essuyer les joues. Enlève ton maquillage, Marine ! Enlève ton maquillage, Alice ! Toi aussi, Max ! Tu étais vraiment complètement bourré, mon vieux.

    Il souffla, dépité de ne se souvenir de rien, et remarqua alors que l’homme au journal était parti, ne laissant plus sur sa table qu’une tasse de café vide et un emballage de sucre.

    — Mais tu n’es pas resté longtemps avec nous. Apparemment, ton nouveau copain t’avait donné rendez-vous à l’intérieur, sur une petite table au fond de la salle, pour « jouer à un jeu ». C’est ce que tu nous as dit en nous abandonnant une nouvelle fois et en allant le rejoindre. A partir de ce moment-là, on ne t’a plus vu pendant longtemps, très longtemps même… Ce n’est finalement que quand je suis allée me rechercher une dernière bière que j’ai pu t’observer, depuis le comptoir, penché avec un crayon au-dessus d’un morceau de papier à côté de ton compère tout de noir vêtu. Depuis ma place, je ne parvenais pas à reconnaître le jeu auquel vous vous consacriez, mais ce qui est sûr c’est que tu avais complètement perdu ta bonne humeur. Tu fixais la feuille avec de grands yeux larmoyants, et il m’a même paru de loin – mais peut-être était-ce un effet de ma propre ivresse – te voir trembloter. Le barman m’a servi ma bière mais j’ai préféré ne pas ressortir tout de suite. Intriguée, je me suis approché discrètement le long du comptoir jusqu’à atteindre un point où il m’était possible de vous écouter. Le démaquilleur… parlait l’homme en noir, en un chuchotement guttural. Il rend visite à chacun d’entre nous, tôt ou tard. Pourquoi un tel nom ? N’as-tu donc pas encore compris après notre petit jeu ? Ne vois-tu pas la tonne de maquillage sous lequel nous dissimulons la réalité de nos existences ? Que cela te ferait-il de le voir couler, tout ce maquillage grossier, se déverser sur le sol pour ne laisser devant tes yeux que la matière brute et gluante de la vie ? Son vrai visage ? Tombé, le voile de nos illusions… Mort, le personnage que nous jouons tous dans cette sinistre tragédie… Voilà l’œuvre du démaquilleur… Voilà… Mais je vois que ton amie nous écoute, donc… chttt. L’homme au chapeau s’est tourné vers moi et m’a fixée d’un visage glacial, alors j’ai souri du mieux possible et suis vite ressortie pour rejoindre les autres. A peine quelques minutes plus tard, nous l’avons vu ressortir lui aussi, et s’en aller dans la nuit, jusqu’à ce que son grand chapeau disparaisse au coin d’une rue.

    — Et… Et moi ?

    — Tu nous a rejoint quelques minutes plus tard. Mais tu n’avais plus l’air bien du tout, et d’ailleurs tu as vomi sur le trottoir, juste à côté de la terrasse. On était sur le point de partir. Tony proposait de poursuivre la fête chez lui, mais quand on t’a demandé si l’idée te plaisait, tu t’es contenté de nous fixer sans prononcer le moindre mot. Finalement, tu es parti en courant, sans te retourner, indifférent aux cris d’Alice qui te suppliait en pleurant de revenir.

    — Oh, je suis… vraiment désolé, dit-il.

    Cela lui paraissait la réponse appropriée, même s’il ne savait plus dire en cet instant ce que signifiait concrètement ce mot, « désolé », sinon qu’il permettait de réparer quelque chose de… mal ? Mais qu’était-ce que le mal ?

    — A vrai dire… poursuivit Marine, c’est surtout à propos de cette soirée chez Tony que l’on souhaitait te parler. Mais peut-être que… Tu ne bois pas ta bière ?

    En baissant les yeux, il se rendit compte qu’il n’avait plus touché à son verre depuis la première gorgée dégueulasse qu’il y avait prise. Il se força à en prendre une deuxième, juste pour qu’on lui foute la paix, puis reporta son regard sur les lunettes ridicules de son amie.

    — Ecoute, je ne vais pas y aller par quatre chemins… Alice t’a trompé à cette soirée, avec un type qu’elle y a rencontré. Un certain Quentin. Un pote de fac de Tony, je crois. On se devait de te le dire, depuis le temps que tu es notre copain…

    Marine et les trois autres le regardaient avec des expressions compatissantes, et un silence s’installa qui lui fit comprendre qu’ils attendaient de sa part une réaction.

    — Ah… répondit-il alors, faute de mieux. Très bien.

    — Très bien ? s’indigna Sophie.

    Il n’avait aucune idée de ce qu’il devait répondre ; de ce que socialement il était bien de répondre en une telle circonstance. A vrai dire, il ne pouvait pas croire que c’était là la chose « importante » dont avait parlé Marine au téléphone, ce à quoi elle pensait quand elle lui avait dit qu’il fallait absolument qu’il vienne les rejoindre, « coûte que coûte ». Car la vérité est qu’il n’en avait strictement rien à faire, bien qu’une petite voix au fond de lui tentait de lui faire comprendre qu’une telle indifférence n’était pas normale. Avec l’impression d’être un acteur de théâtre dans un rôle ridicule, avec devant les yeux un script à réciter qui l’était tout autant, il se força à formuler une réponse.

    — Non, je veux dire… C’est vraiment triste. D’ailleurs, je crois que je vais rentrer chez moi pour… y penser et… pleurer.

    Ali-ce. A-lisse. A… lisse. Oui, il parvenait à voir son visage. Un visage maquillé, avec du mascaras et du rouge à lèvres, parfois même un peu de fond de teint.

    — Je vous laisse finir ma bière… Salut.

    Il se leva et se mit à marcher à travers la place, pour se rendre compte en s’éloignant des lampes de la terrasse que la nuit était désormais tombée sur la ville. Dans son dos, tandis qu’il tournait au coin de la rue, il entendit encore vaguement son nom, crié par ses amis qui lui demandaient de revenir pour de nouvelles futilités. Mais il ne se retourna pas, ne se retourna plus jamais, et s’engagea finalement dans la rue de l’Etoile, désormais presque déserte puisque les boutiques avaient baissé le rideau.

    Son cœur avait recommencé à battre la chamade dès qu’il s’était levé, et ses jambes ne paraissaient pas plus solides que lors du chemin aller. Le monde autour de lui, en revanche, avait changé. Il n’avait rien perdu de son caractère irréel, ça non, mais alors que tout à l’heure il chatoyait de mille couleurs pétillantes, et d’autant de détails qui grouillaient dans tous les recoins de sa vision, il paraissait désormais au contraire flou et… presque coulant. En jetant des regards apeurés autour de lui, vers ces boutiques aux noms étranges et aux vitrines garnies de babioles, il eut le sentiment terrible d’être une minuscule marionnette progressant dans un décor de soie. Le silence pesant dans lequel il avançait, en outre, lui donnait l’impression de marcher sur une fine moquette en feutre, au point qu’il se mit à taper délibérément du pied à chaque pas pour ne pas devenir fou.

    La petite place aux bancs, celle sur laquelle tout à l’heure se tenait le spectacle de rue, était désormais complètement vide. Il n’y demeurait plus que deux chats de gouttière qui, dans la lumière orangée d’un lampadaire, se regardaient en chien de faïence en émettant des râles stridents qui lui parurent résonner dans les tréfonds de son cerveau jusqu’à en secouer les moindres neurones. C’est au moment où il l’atteignit que, passant une main dans la poche de son manteau, il se rendit compte que son téléphone n’y était pas. Machinalement, il se mit alors à passer en revue les autres poches. Il n’y trouva pas ce qu’il cherchait et supposa par conséquent qu’il avait dû l’oublier au bar, ou ailleurs. Cela n’avait de toute façon aucune espèce d’importance. Dans la poche intérieure de sa veste, en revanche, il mit la main sur autre chose qui attira son attention : un bout de papier plié en quatre et légèrement humide. Il s’arrêta devant l’enseigne lumineuse d’un magasin de farces et attrapes – dont la vitrine était truffée de diables sortant de boîtes et de masques bariolés – et l’ouvrit.

    La première chose qu’il trouva fut un dessin rudimentaire au crayon noir : celui d’une potence en « L » sous laquelle était accroché un bonhomme pendu (moi). Le coup de crayon n’était pas le sien, mais les lettres qui étaient inscrites dessous au crayon gris, en revanche, paraissaient quant à elles bien avoir été tracées de sa main. Il y en avait cinq, mais certaines d’entre elles étaient espacées par des tirets bas, comme pour signaler la présence de caractères manquants.

    A_ _UR_ _TE.

    Il serra les dents et ses doigts tremblants se refermèrent sur le bout de papier, le compressant jusqu’à en faire une vulgaire boule qu’il remit dans sa poche avant de reprendre sa marche en avant.

    Les lampadaires défilaient à ses côtés, étirant puis rapetissant son ombre sur les pavés de façon écœurante, et il avait la désagréable sensation que le décor pour enfant dans lequel il progressait était petit à petit en train de se refermer sur lui ; les rues de devenir plus étroites, le ciel de plus en plus bas, son souffle de plus en plus rapide. Il passa devant la porte avec les rubans, près de laquelle se tenait encore un agent de police qui le regarda passer sans dire un mot, et dut se forcer pour ne pas lever les yeux vers les fenêtres lumineuses du premier étage. Finalement, il atteignit enfin le bout de la rue commerçante, puis contre toute attente la porte de son immeuble. Il s’engagea dans l’escalier mais dut s’arrêter à mi-chemin tant sa tête lui tournait. Posant son front contre le mur, il eut alors l’impression que les marches coulaient sous ses pieds, elles-aussi, comme ce décor de marionnette qu’il venait de traverser. Il se releva en gémissant et, au prix d’un effort surhumain, atteignit finalement son palier. Le son de tuyauterie ne s’était visiblement pas arrêté, puisqu’il continuait de l’entendre même à travers la cloison. En soupirant, il déverrouilla la serrure de sa porte et pénétra dans son appartement.

    Celui-ci était plongé dans une pénombre relative, mais les lampadaires de la rue suffisaient à produire une lueur largement suffisante pour s’y déplacer sans avoir à allumer la lumière. A vrai dire, il craignait d’appuyer sur l’interrupteur, de peur que cela ne révèle quelques détails auxquels il préférerait ne pas être confronté. Il vida ses poches sur le bureau, puis jeta son manteau quelque part au milieu de la pièce. C’est au moment où il allait se jeter lui-même sur le lit qu’il vit la lumière de son téléphone s’y allumer. En s’en emparant, il constata que quelqu’un essayait de l’appeler, une dénommée Alice. A-lice. Ali-ce. Al… Oui. Bien sûr.

    Il ouvrit la coque du téléphone et en retira brusquement la batterie, puis lança les deux morceaux sur le sol, en direction de la fenêtre depuis laquelle désormais on pouvait voir briller un fin croissant de lune entre les nuages. Comme possédé, il se dirigea ensuite vers son bureau et y déplia le morceau de papier qu’il avait trouvé quelques minutes plus tôt dans sa poche. Après s’être emparé du premier crayon qui lui tomba sous la main – un stylo plume à l’encre rouge dégoulinante – il compléta avec fougue le mot aux lettres manquantes.

    ABSURDITE.

    Les lettres parurent danser quelques instants devant ses yeux, les rouges se mélangeant aux grises en d’étranges symboles cabalistiques. Puis il souffla et parvint à retrouver une vision claire du monde qui l’entourait, quoi que celui-ci paraissait toujours étrangement fragile… et fondant dans tous ses moindres recoins. Il se retourna en direction du lit, mais cette fois se figea au milieu de la pièce quand son regard tomba sur la tâche d’humidité au mur… Car celle-ci était désormais en relief. Il n’y avait plus seulement une marque brunâtre prenant la forme d’une bouche, d’un nez et de deux yeux, mais désormais un véritable renflement qui jaillissait vers l’intérieur de la pièce.

    Ce n’était rien. L’humidité avait simplement dû faire gonfler le plâtre, ou alors la tapisserie elle-même… Et la bosse n’avait absolument pas la forme d’une tête dans le mur. Il n’y avait pas de visage, il n’y en avait jamais eu. Tout cela n’était qu’un effet de la fatigue.

    Sentant que son esprit sombrait en un lieu malsain et dangereux, il se retourna subitement en gémissant et gagna son lit sans plus jeter le moindre regard en arrière. Après s’être glissé tout grelottant sous les couvertures, il posa sa tête contre l’oreiller et tenta de convaincre son cerveau qu’il était plus que temps de dormir… que tout allait bien en ces lieux… que tout allait bien dans le monde… que la vie était une belle fête perpétuelle…

    Mais comme son esprit divague vers les contrées du sommeil, il se met à percevoir des mots dans ce qu’il avait d’abord pris pour un simple bruit de tuyauterie. Pantin… Rien… Absurde… Pitoyable… Non-sens… Grotesque… Marionnette… Illusion… Puis ces mots deviennent des assemblages de mots, avant de devenir des phrases, qui s’enchaînent à un rythme infernal en une terrible litanie murmurée qui l’oblige bientôt à relever les paupières. Son regard tétanisé se fige alors sur la protubérance dans le mur, celle en forme de tête coincée dans la tapisserie, dont la bouche parait s’être légèrement entrouverte. La tâche d’humidité était-elle déjà ainsi tout à l’heure ? Y avait-il déjà ces traits descendant le long du papier peint, depuis les yeux, les joues et les lèvres, semblables à du maquillage qui coule ? Tandis qu’il contemple bien malgré lui ce visage anonyme et sans sourire, dégoulinant et froid à l’instar du monde, ses yeux exorbités se remplissent progressivement de larmes et il se demande si, un jour seulement, il sera capable de les fermer à nouveau.

Pablo Behague

Novembre 2020

« That day may seem like other days

Once more we feel the tiny legged trepidations

Once more we are mangled by a great grinding fear

But that day will have no others after

No more worlds like this will follow

Because I have a plan

A very special plan

No more worlds like this

No more days like that »

Thomas Ligotti / Current 93 – I have a special plan for this world.

Être un monstre

    — Veux-tu me raconter ce qui s’est passé cette nuit-là, celle entre le 31 octobre et le 1er novembre de l’année dernière ?

    Voilà la question que m’a posée ma psychologue il y a quatre jours. Ce n’est pas la première fois qu’elle le fait, mais ce jour-là j’ai bien cru que j’allais enfin parvenir à vider mon sac. J’ai ouvert la bouche, et je crois même qu’un vague son en est sorti, mais presque immédiatement j’ai été rattrapé par les souvenirs et mes yeux se sont embués de larmes. Mes lèvres se sont alors recousues et j’ai baissé la tête, comme à chaque fois je le fais en de telles circonstances. Je n’arrive tout simplement pas à en parler, c’est au-delà de mes forces. Les images sont trop claires, trop vives, pour que je puisse le faire sans me mettre à pleurer. Pourtant, les événements remontent à un an, jour pour jour. Mais avec le mois d’octobre qui a vu les porches des maisons se couvrir de citrouilles illuminées, et les vitrines des magasins devenir des carnavals de masques hideux, les souvenirs se sont ravivés comme des braises soufflées par un vent chaud. Cela aurait-il toutefois suffi à me faire écrire cette lettre, si ne s’y était pas ajouté l’épisode d’hier soir ?

    Je m’appelle Samuel, et il y a un an, à cette heure-ci, je devais être en train de sangloter à ce même bureau, encore affublé de mon déguisement de Frankenstein. Je rentrais alors de la fête d’Halloween organisée par Mathilde, une de mes camarades de classe de l’époque. Mais ce qui s’est passé ce soir-là est intimement lié à un garçon que j’ai connu, dont il me faut retracer brièvement l’histoire pour que vous compreniez.

    J’ai connu Willy alors que nous avions tous les deux sept ans. Lui et ses parents avaient emménagé dans la maison à côté de la mienne, et puisque nos jardins étaient mitoyens, nous sommes vite devenus les meilleurs amis du monde. A cette époque, Willy était un petit garçon normal ; un peu taciturne certes, mais néanmoins curieux et joueur. Nous avons grandi ensemble, mais à l’époque du collège quelque chose d’affreux lui est arrivé. Cela s’est passé durant les vacances d’été de l’année de nos douze ans. Ma famille et moi étions partis deux semaines dans le Gard, pour les congés de mon père. A notre retour, quelle n’a pas été ma surprise de trouver les volets de la maison de Willy fermés, et personne pour répondre à mes coups répétés sur la porte. Inquiète, ma mère a appelé les parents de mon copain, qui lui ont appris que leur fils avait eu un terrible accident lors d’un barbecue qu’ils avaient tenu dans le jardin.

    Terrible, oui c’était le mot, et le terme était aussi parfaitement approprié pour décrire la nouvelle apparence de mon ami. Celle-ci a engendré chez moi un haut le cœur, lorsque je l’ai vu pour la première fois, quatre mois plus tard, à son retour de l’hôpital. Un monstre, voilà ce qu’était devenu Willy. Apparemment, lorsque le contenu du barbecue lui était tombé dessus, tous ses vêtements s’étaient enflammés d’un coup, le transformant en torche humaine. C’était un de ses oncles qui l’aurait renversé, titubant à cause de l’alcool. Willy avait passé ensuite cinq jours dans le coma, et avait subi de nombreuses greffes de peau, sur tout le corps. Son visage était pour ainsi dire méconnaissable : il n’était plus qu’une surface croûteuse et purulente dans laquelle on peinait à deviner ne serait-ce que le nez et la bouche. Seuls les yeux bleus me permettaient encore de déceler vaguement la présence de mon copain dans ce masque chaotique ; jardin d’éden perdu au milieu de l’enfer.

    Voilà pour les caractéristiques physiques du nouveau Willy, sur lesquelles je ne m’attarderai pas davantage, pour mon propre bien et pour le vôtre. Mais là n’était pas le seul changement que j’ai perçu chez mon ami, lorsque je l’ai retrouvé après son hospitalisation. A l’intérieur, il ne paraissait plus le même non plus. Il parlait tout seul, et tenait des propos énigmatiques. Surtout, il fuyait la présence des autres, comme s’il n’appartenait plus pleinement au monde et n’éprouvait plus pour ses habitants qu’un intérêt vague et lointain. Au collège, par exemple, il errait dans des salles vides, murmurant des paroles en se balançant d’avant en arrière. A ma connaissance, je suis le seul à être resté ami avec lui, en dépit de son apparence monstrueuse et de son comportement érémitique. J’étais son plus vieux copain après tout. Grâce à cela, j’ai pu progressivement en apprendre davantage sur son nouvel état psychologique… et celui-ci était pour le moins inquiétant.

    Certains épisodes, je crois, sont particulièrement révélateurs de la relation que j’entretenais alors avec Willy. Lui et moi avions construit une cabane dans un vieux chêne à l’arrière de nos jardins respectifs, et elle était devenue notre lieu de rendez-vous habituel. Pendant plusieurs mois après son hospitalisation, toutefois, il ne s’y est plus rendu. Ce n’est qu’un soir de novembre que j’ai enfin entendu sa voix s’élever à nouveau parmi les branches. Je me suis alors mis à gravir l’échelle, me demandant avec qui il pouvait bien discuter. Il y avait une étrange odeur dans l’air, une odeur de brûlé, comme celles que laissent des allumettes craquées lorsqu’on souffle dessus. Mais Willy, bien sûr, était seul dans la cabane, et il a sursauté en m’apercevant. Quand je lui ai demandé à qui il parlait, il s’est contenté de hausser les épaules et de se murer dans le silence. Des épisodes similaires se sont reproduits plusieurs fois, avec toujours ce même parfum de roussi dans l’air, avant qu’il ne finisse enfin par se confier à moi. C’était durant un soir de printemps, l’année suivant celle de son accident.

    Willy était en fait persuadé que le coma dans lequel il avait été plongé, qui l’avait conduit à un point intermédiaire entre la vie et la mort, lui avait ouvert la porte d’un monde inconnu du reste de la population : celui des hommes-phénix. Selon lui, cet univers parallèle n’était accessible, et perceptible, qu’à ceux qui comme lui avaient brûlé mais par magie avaient pu « rejaillir de leurs cendres ». Willy se considérait donc comme un être sacré ; il estimait qu’à l’instar du phénix, un nouveau lui était né de ses cendres au moment où était mort l’ancien lui, quand la vie était réapparue au plus profond de son coma de grand brûlé. Dans le monde des hommes-phénix, il affirmait s’être fait un ami en particulier : un certain Moldar. C’était à lui qu’il parlait à chaque fois que j’avais entendu sa voix dans la cabane. Quand je lui ai demandé, avec une ironie à peine feinte, s’il pouvait me le présenter, il m’a catégoriquement affirmé que je ne saurais le voir, puisque contrairement à lui je n’avais jamais « rejailli de mes cendres ». De toute façon, a-t-il renchérit, Moldar n’aimait pas les êtres humains qui n’avaient rien de phénix en eux. Il a toutefois accepté de me décrire son nouveau compagnon, et c’est là que j’ai compris à quel point mon ami avait perdu la tête. Selon Willy, Moldar était une créature qui avait la stature et l’attitude d’un homme, mais dont le visage était agrémenté d’un long bec crochu et le corps couvert de longues plumes rouges éclatantes, jusqu’à ses pattes d’oiseau à trois doigts griffus. Evidemment, il disposait aussi d’ailes, qui le rendaient capable de voler… Après tout, n’était-ce pas un « homme-phénix » ?

    J’ai écouté son charabia, un sourire en coin sur les lèvres, puis je lui ai posé des questions très précises sur ce monde parallèle, espérant lui mettre devant les yeux l’incohérence de ses propos. Mais mon ami avait réponse à tout, et il m’a décrit en détail la société des hommes-phénix. Une phrase en particulier me revient à l’esprit aujourd’hui, tandis que j’écris ces lignes. Lorsque j’ai demandé à Willy comment vivaient ces créatures, puisque leur dimension ne semblait constituée que de rivières magmatiques et de volcans en fusion, il m’a répondu de façon énigmatique : « Ils élèvent des bestioles ».

    Bien sûr, Willy est vite devenu le bouc-émissaire, au collège tout d’abord, puis plus encore au lycée. Etant pour ma part un garçon plutôt populaire, j’essayais de le défendre lorsque j’étais dans les parages. Mais je ne pouvais pas toujours être là pour lui sauver la mise, et lui-même ne faisait pas grand-chose pour améliorer son sort. Il est vrai que son apparence ne plaidait pas en sa faveur, mais son comportement dérangeant y était aussi pour quelque chose. Le monstre, voilà comment tout le monde l’a vite surnommé au lycée. Willy, le monstre répugnant. Willy, l’abomination hideuse. Parfois, je le trouvais en train de pleurer, lorsqu’on se retrouvait dans la cabane du vieux chêne. D’une certaine façon, cela me rassurait, car cela prouvait qu’il était encore conscient du monde réel dans lequel il vivait, que son esprit ne s’était pas complètement dilué dans celui des hommes-phénix. Cela montrait en fait que quelque part derrière ce visage effroyable, et derrière les paroles insensées qu’il murmurait continuellement en errant seul dans les couloirs, l’ancien Willy était encore là, vivotant quelque part.

    Les plus cruels bourreaux de Willy étaient ceux de la bande de Max. Ceux-là ne lui laissaient jamais la paix plus de quelques heures. Ils l’insultaient, lui crachaient dessus, et avaient même eu un jour la merveilleuse idée d’imprimer des affiches avec sa photo, qu’ils avaient placardées partout dans le bahut. La légende, en dessous de son visage, indiquait : « Attention, une créature hideuse a été aperçue dans le lycée. Elle s’est échappée de la foire aux monstres, merci de la retrouver ». Puisque la discrétion n’était pas le fort de Max et de ses copains, ils avaient écopé de trois heures de colle. Mais la plupart des élèves avaient trouvé ça fort amusant, et pendant quelques semaines, des doigts encore plus nombreux que d’habitude s’étaient pointés vers Willy quand il parcourait les couloirs.

    Max était le petit copain de Mathilde. Voilà pourquoi on a tous été si étonnés lorsqu’on a appris que cette dernière avait invité Willy à sa soirée d’Halloween de l’an passé. Après une petite enquête auprès de ses copines, j’ai compris qu’elle ne l’avait pas fait de son plein gré, mais parce que sa mère était en bon terme avec les parents de Willy et qu’elle lui avait forcé la main. Pour ma part, je ne savais que penser de cette invitation. Willy ne voulait évidemment pas y aller, mais ses parents souhaitaient le voir sortir de chez lui, et qu’il mène une vie semblable à celle des autres adolescents de son âge. Moi-même, j’ai fini par bêtement penser que c’était là une occasion pour Willy de se faire de nouveaux amis, et de se montrer sous un jour qui lui soit plus favorable qu’en train de baragouiner tout seul dans des salles de classe vides. Alors, comme sa mère insistait pour qu’il aille à cette fête, et que moi aussi je lui conseillais de venir, il a fini par accepter, bien qu’un peu à contre-cœur. J’avais sincèrement envie de l’aider, et que les choses se passent le mieux possible pour lui ce soir-là. Nous avons donc préparé nos déguisements ensemble, avec des vêtements et des masques qui traînaient dans mon grenier. Moi, Frankenstein, lui un zombie à la peau verdâtre.

    Nous sommes allés à cette fête d’Halloween. Mais comme vous vous en doutez, les choses ne se sont pas bien passées du tout.

    Mathilde vivait dans une grande et belle maison ancienne entourée d’un vaste jardin, que ses parents lui avaient laissé pour le week-end. Puisqu’elle avait décidé que la fête se tiendrait dans le grand salon du rez-de-chaussée, celui-ci avait été décoré en conséquence : des citrouilles étaient posées sur les meubles, et des ballons noirs et oranges pendaient du plafond, ainsi que de la mezzanine en bois qui surplombait la pièce. Lorsque nous sommes arrivés aux alentours de vingt heures trente, Willy et moi, la fête battait déjà son plein. Le salon était rempli d’adolescents déguisés, qui dansaient, riaient, et buvaient de l’alcool sans modération dans des gobelets en plastique. Il y avait des monstres de toutes sortes et de toutes les couleurs, des sorcières et des vampires, des loups-garous et des croque-mitaines, si bien que j’ai eu du mal à retrouver mes copains habituels dans la foule. Willy m’a d’abord suivi, mais se sentant un peu à l’écart des discussions, il a fini par aller s’asseoir dans un des fauteuils du salon, juste à côté de la bibliothèque où Mathilde avait disposé une caméra dont la lumière clignotante indiquait le fonctionnement. Je lui ai dit que j’allais le rejoindre bientôt, mais à vrai dire il m’est un peu sorti de l’esprit par la suite… C’est que Juliette est arrivée peu de temps après, dans un déguisement de sorcière qui lui allait étonnamment bien, et qui paradoxalement la rendait presque plus belle encore qu’elle ne l’était d’habitude. J’étais avec elle, plongé dans ses yeux verts, tentant désespérément de la faire sourire en prenant la voix de Frankenstein, quand j’ai entendu les éclats de rire de Max et de ses copains dans mon dos.

    En me retournant, j’ai tout de suite compris ce qui était en train de se passer ; ce qui de toute façon ne pouvait que se produire à un moment où à un autre de la fête, même si j’avais été assez idiot pour imaginer le contraire. Max avait arraché le masque de Willy de son visage, et il se pavanait devant ses potes hilares en le brandissant en l’air.

    — Pourquoi tu t’es mis ça sur le visage, le monstre ? s’exclamait-il. Tu n’en as pas besoin. Tu es déjà assez affreux comme ça, tu ne trouves pas ?

    Willy était toujours assis sur le fauteuil, les mains jointes mais légèrement tremblantes, et regardait ses persécuteurs les uns après les autres avec un regard vide. Sa bouche, du moins ce qu’il en restait, s’avançait d’avant en arrière, comme les fois où je l’avais trouvé en train de pleurer dans la cabane du vieux chêne. Pour le moment, néanmoins, je ne distinguais aucune larme couler sur ses joues cabossées et cramoisies.

    Après avoir ri un bon coup, Max a tendu le masque de zombie juste à côté de la tête de Willy, et a scruté successivement les deux visages en fronçant les sourcils.

    — Lequel est le plus moche selon vous ? a-t-il demandé, tandis que ses copains se pliaient en deux, s’esclaffant de plus belle. Pour ma part, je crois que c’est le visage de notre bon vieux monstre Willy.

    — Vous ne pouvez pas lui foutre la paix cinq minutes ? suis-je alors intervenu en m’approchant. Il ne vous a rien fait, si ?

    — Oh, ça va Sam, on est là pour s’amuser ! Les monstres sont là pour nous distraire, non ?

    — Ça n’a rien de drôle. Et s’il y a des monstres ici, c’est plutôt vous.

    Max a levé les yeux au ciel, mais est néanmoins parti vers le bar, suivi de ses acolytes.

    — Tu ne crois pas si bien dire, Sam… a alors murmuré Willy, à côté duquel je m’asseyais.

    — Comment ça ?

    — Oh, rien.

    Sur le moment, je n’ai pas prêté attention à cette petite phrase anodine. Je suis resté à ses côtés quelques moments encore, essayant de le rassurer, et m’excusant de l’avoir traîné ici. Je lui ai même proposé de rentrer avec lui s’il le voulait, mais il a catégoriquement refusé.

    — Tu n’as pas à gâcher ta soirée pour moi, Sam. Ce n’est pas grave, tu sais. J’ai l’habitude.

    Il a dit cela d’une voix claire, mais en tournant la tête vers lui, j’ai vu qu’une larme avait cette fois bel et bien fui son œil pour aller explorer les contrées sauvages et accidentées de son portrait. Je lui ai donné une petite tape sur l’épaule, et lui ai promis qu’on se ferait le week-end prochain une soirée juste tous les deux, dans la cabane, à se raconter des blagues en jouant aux fléchettes comme autrefois. Un sourire crispé est alors apparu dans le chaos de son visage, mais il a vite détourné son regard du mien. Quelques instants plus tard, Juliette m’invitait à danser et je laissais de nouveau mon vieux pote tout seul.

    C’est au milieu du troisième morceau, ma main posée sur la hanche de Juliette et le regard noyé dans ses yeux, que j’ai perçu une odeur de brûlé, semblable à celle d’allumettes que l’on vient de laisser s’éteindre. En jetant un regard vers le comptoir, j’ai vu que des gens fumaient, et que Mathilde venait d’allumer un bâtonnet d’encens. Par ailleurs, les bougies continuaient de flamber dans les citrouilles décorées. L’odeur venait probablement de là. Willy était quant à lui toujours dans le fauteuil, mais il avait une expression plus apaisée que tout à l’heure sur le visage. Il observait la fête d’un air intéressé, et tapotait ses cuisses avec ses doigts. Autour de lui se trouvaient cependant des cacahuètes, et en apercevant Max et ses amis sur une table un peu plus loin, j’ai compris d’où elles venaient. En reposant mon regard sur Juliette, j’ai constaté qu’elle fronçait les sourcils. Je lui ai souri du mieux que j’ai pu et nous avons repris notre slow comme si de rien n’était.

    Mathilde est finalement venue m’enlever Juliette pour lui montrer quelque chose. J’en ai alors profité pour me servir un verre, puis j’ai grimpé l’escalier qui menait à la mezzanine, là où se trouvaient les toilettes. En jetant un coup d’œil vers le coin des fauteuils, tandis que j’atteignais l’étage, j’ai constaté que Willy avait quitté sa place. Parfait, me suis-je alors dit. Peut-être était-il allé se chercher à boire, ou mieux encore avait-il trouvé quelqu’un avec qui discuter…

    Mais j’étais en train de pisser quand j’ai entendu un faible son métallique derrière moi, comme si quelqu’un trifouillait dans la serrure des toilettes. Je me suis dépêché de finir, et ai alors constaté avec effroi que la porte ne s’ouvrait plus. Quelqu’un m’avait visiblement enfermé. Paniqué, je me suis mis à tambouriner contre la porte en appelant à l’aide. Mais les toilettes étant situées à l’étage, je savais qu’il était peu probable que quelqu’un m’entende depuis le rez-de-chaussée, d’autant plus avec la musique dont les basses lancinantes faisaient trembler les murs.

    J’étais sur le point de laisser tomber lorsque j’ai perçu des bruits de pas sur le plancher, juste de l’autre côté de la porte. Je parvenais à distinguer deux individus, marchant calmement, presque de façon solennelle, faisant grincer le parquet à chacun de leurs mouvements. Je les imaginais s’approchant du parapet de la mezzanine, puis se pencher pour observer la fête en contrebas. Mais… quelque chose me chiffonnait dans ces bruits de pas. L’un était pour ainsi dire normal – bruit de chaussures classiques sur des planches en bois – mais l’autre… Il cliquetait sur le sol, et formait de légers pocs semblables à ceux que feraient des talons ; mais alors des talons particulièrement fins et instables, presque des échasses. Surtout, il produisait des sons de grattements désagréables, comme si l’être derrière la cloison n’était pas habitué à un revêtement aussi lisse et glissant que celui du plancher. Ce bruit de pas me rappelait quelque chose, et j’étais en train de réfléchir à quoi quand s’est élevé le premier des hurlements…

    C’était celui de Max. Les sons de basses se sont subitement arrêtés, et j’ai entendu des voix paniquées en provenance du rez-de-chaussée.

    — C’est quoi ça ? s’époumonait l’adolescent. J’arrive plus à l’enlever ! Aidez-moi !

    — Qu’est-ce qui lui arrive ? Il a… Aaaaaaaaaaaahhhhh !

    Progressivement d’autres cris ont jailli de l’étage inférieur. Parmi ceux-ci, j’ai reconnu d’abord la voix de Mathilde, puis de plusieurs autres de mes copains, avant que ce ne soit celle de Juliette, qui paraissait hurler autant qu’elle pleurait. Bientôt, les bruits qui me parvenaient du salon ne furent plus que reconstitution sonore de l’enfer des damnés : un brouhaha fait de longs râles stridents et de sanglots hystériques, que venaient briser çà et là des bruits de tapement sourds et des hurlements rauques emplis d’une terreur sans nom.

    Les pas avaient cessé de l’autre côté de la porte, même ceux si particuliers qui produisaient des petits grattements maladroits sur le parquet ; ceux qui me faisaient penser à… Oui, c’était cela. Je m’en rappelais désormais. Ils me faisaient penser aux sons des pattes des coqs de mon père, lorsqu’ils grimpaient sur le toit en bois de la cage à poule. Pour le moment, cependant, je n’entendais plus ces sons, seulement les plaintes déchirantes de mes camarades de lycée, de moins en moins reconnaissables, qui semblaient ne jamais devoir se tarir.

    Ils ont pourtant fini par le faire, et de quelle étrange manière… Leurs cris se sont estompés petit à petit, comme si le salon s’éloignait de moi pour s’enfoncer dans quelques profondeurs insondables. J’avais l’impression que quelqu’un jetait sur eux des couvertures les unes après les autres, les voiles de différentes dimensions qui se cumulaient au-dessus de leurs têtes, étouffant leurs voix à petit feu jusqu’à les faire s’éteindre complètement… et définitivement.

    Le silence s’est finalement fait complet. J’ai alors perçu un léger tintement dans la serrure des toilettes, et j’ai compris que la liberté venait de m’être rendue. Sortant de ma prison, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, j’avais cette étrange sensation de lendemain de soirée, lorsque l’on se réveille avant tous les autres, seul, et que l’on parcourt la maison dévastée, pleine de verres vides et de cendriers débordant de mégots. Les paroles d’une chanson qu’écoutaient souvent mes parents me sont revenues en tête, tandis que je posais mon pied sur le tapis en bas de l’escalier. Y’avait une fête ici. Maintenant ils sont partis. Toutes et tous repartis. C’était Charlélie Couture qui chantait ça, je crois. Des masques écrasés. Des cotillons débobinés. Et je reste là, au milieu de tout ça.

    Le salon était désert et parfaitement calme, mais il y régnait toujours cette odeur de brûlé si singulière. Les ballons noirs et rouges accrochés au plafond se dandinaient au gré d’un vent invisible, et les gobelets, plus ou moins remplis, gisaient sur les étagères, les tables et le sol. Les bougies dans les citrouilles sculptées étaient éteintes, mais de la fumée s’élevait encore au-dessus de certaines d’entre elles. Sur le comptoir, des parts de gâteau étaient disposées mais personne ne semblait avoir eu le temps d’y goûter. La gorge nouée, j’ai erré quelques instants dans la pièce, gagné par l’incompréhension la plus totale. Et c’est alors que mon regard est tombé sur le caméscope qu’avait placé Mathilde sur l’une des bibliothèques, probablement afin d’immortaliser les beaux souvenirs de sa fête d’Halloween… La lumière rouge était éteinte, ce qui laissait supposer qu’il ne filmait plus, mais peut-être avait-il eu le temps d’enregistrer quelque chose avant de s’arrêter ? Je m’en suis saisi, l’ai allumé, et ai lancé sur le petit écran le dernier film de l’appareil…

    L’angle de la caméra permettait d’observer tout le salon – depuis la grande baie vitrée donnant sur le jardin jusqu’aux fauteuils – ainsi que l’escalier et le bas des barreaux de la mezzanine. Le film commençait peu avant mon arrivée, mais puisque le début de la fête ne m’intéressait guère, j’ai appuyé sur le bouton d’avance-rapide jusqu’au moment où l’on me voit gravir les escaliers. C’est alors que les choses deviennent… troublantes.

    Peu de temps après m’être vu disparaître au sommet des escaliers, je distingue deux paires de jambes apparaître au premier étage, juste derrière la balustrade… L’une d’elle appartient indéniablement à Willy, puisqu’on reconnaît ses baskets et le jean troué qu’il a enfilé pour aller avec son masque de zombie. L’autre, en revanche… Ce n’est pas tout à fait une paire de jambes à vrai dire. Ce sont plutôt des pattes. Des pattes d’oiseaux, avec trois longs doigts griffus, surmontées de longues plumes d’un rouge éclatant qui remontent jusqu’à la limite du champ de vision du caméscope.

    Mais mon attention est vite détournée du premier étage, car le cri de Max retentit dans l’appareil. Près du bar du salon, je le vois alors en train d’essayer d’enlever le masque de zombie de Willy, posé sur son visage. C’est quoi ça ? J’arrive plus à l’enlever ! Aidez-moi ! L’adolescent tire sur les joues du masque, puis sur le front et sur le menton, l’air complètement paniqué… Mais je comprends vite que le masque n’en est plus un… il est devenu son propre visage ! La foule l’entoure, mais il continue de hurler, et bientôt les autres se mettent à l’imiter, quand ils se rendent compte eux aussi que leur déguisement a cessé d’en être un. J’aperçois par exemple David, qui s’était travesti en squelette, en train de perdre sa chair, qui se décompose sous ses yeux dans le reflet de la baie vitrée qu’il observe. J’aperçois aussi Mathilde, déguisée en vampire, en train de tirer sur ses deux grandes canines, qui désormais ne sont plus faites de plastique. J’aperçois beaucoup d’autres de mes camarades, devenir définitivement les monstres tentaculaires ou gluants qu’ils n’avaient souhaité incarner que le temps éphémère d’une soirée. Ils hurlent et pleurent en se lacérant le visage. Mais au premier plan, juste devant le caméscope, c’est Juliette qui attire toute mon attention. Elle contemple avec de grands yeux quelque chose sur la bibliothèque – le miroir qui s’y trouve – et tapote ses joues, son front, son nez… Ce dernier s’est allongé de quelques centimètres, et une grosse verrue y a poussé. Quant à son teint, il est devenu verdâtre et glauque, semblable à celui d’un crapaud mort. Son visage se décompose et elle se met à hurler, elle aussi, dévoilant dans sa bouche des dents pourries, cassées et tordues ; les dents de la sorcière dont elle n’avait voulu prendre que brièvement l’apparence.

    Mes yeux tombent ensuite sur la grande baie vitrée donnant sur le jardin. Mais il n’y a plus de jardin désormais : seulement un paysage de feu, fait de volcans et de rivières de laves par-dessus lesquelles volent des silhouettes rouges scintillantes. Je tentais de me concentrer sur ces dernières quand un chant d’oiseau strident a retenti dans le caméscope. Au même moment, l’écran est devenu noir et l’appareil a pris feu, me faisant le lâcher sur le sol avec effroi. Il s’est éteint tout seul, mais plus jamais il n’a été possible d’exploiter les films qui s’y trouvent…

    Voilà pourquoi la police ne m’a pas cru. Il ne restait plus aucune preuve, et rien qui puisse expliquer la disparition soudaine d’une quarantaine d’adolescents, dont Willy. Alors je n’ai plus jamais raconté ça à qui que ce soit, pas même à ma psychologue en dépit de ses demandes répétées. J’en suis même venu à douter moi-même de mon histoire. N’aurais-je pas seulement perdu la tête ?

    Mais hier soir, nuit d’Halloween, bien après que les enfants eurent effectué leurs tournées de friandises, je suis allé me promener seul dans les rues endormies, comme j’ai l’habitude de le faire depuis un an. Je suis bien sûr passé devant la maison de Mathilde. Elle est inhabitée depuis cinq mois, car ses parents n’ont pas supporté d’y vivre après ce qui s’est passé. Comme à chaque fois, il régnait autour de la demeure une odeur de brûlé, cette odeur si typique d’allumette à peine soufflée que je sentais lorsque je rejoignais Willy dans la cabane du vieux chêne. Hier cependant, poussé par je ne sais quelle force étrange, j’ai eu envie de m’approcher. J’ai enjambé la barrière, puis me suis avancé vers les fenêtres du salon à travers les herbes hautes du jardin, mon souffle produisant devant mes yeux des nuages de condensation en cette froide et brumeuse nuit d’octobre. Les vitres, puisque la maison n’était plus chauffée depuis des mois, étaient couvertes de buée. Je me suis planté devant l’une d’elle, frissonnant, hésitant à y poser mon front pour observer l’intérieur, de peur que cela remue en moi les affreux souvenirs d’il y a un an.

    Je n’ai pas eu besoin de le faire, cependant, pour que la terreur me rattrape.

    Des empreintes de doigts sont apparues dans la buée, puis d’autres encore, tâtonnant la surface glaciale de la vitre comme celles d’êtres invisibles tentant de s’en extraire.

    Ils élèvent des bestioles, répète la voix de Willy dans ma tête, tandis que j’écris ces lignes d’une main tremblante.

    Ah oui, au fait… J’allais presque oublier de préciser quelque chose. Ces empreintes de doigts n’allaient pas forcément par cinq, et elles n’avaient que peu à voir avec celles d’êtres humains.

Pablo Behague

Vosges, Mai 2020

Merci à L. pour son dessin glauque !

Une de mes nouvelles dans le recueil « Apocalypse »

Ma nouvelle d’horreur philosophique intitulée « La recette du Veskarian » vient d’être publiée aux éditions des Tourments, dans le recueil « Apocalypse » ! On y trouve donc mon texte, mais aussi quatorze autres nouvelles, toutes plus troublantes et saisissantes les unes que les autres. L’ouvrage est disponible à la commande dans de nombreuses librairies (Cultura, Chantelivre, librairie Eyrolles – bientôt Furet du Nord, Decitre, librairies locales, etc.). Bien sûr vous pouvez aussi passer directement par moi pour celles et ceux que ça intéresse !

Vous pouvez cliquer sur l’image pour le commander. 🙂

Mon livre à Remiremont

Bonjour à toutes et tous !

A partir de cette semaine, pour les Romarimontains, et plus largement pour les Vosgiens, mon roman « Les disparus de Darlon » est disponible à la Librairie Lire et Ecrire (à Remiremont, donc) ! 🙂

Pour ceux qui habitent plus loin, vous pouvez toujours demander à votre libraire de le commander (ou me contacter bien sûr !) …

La cave de l’inventeur

    Marie Cardon n’avait plus revu son mari depuis huit heures maintenant. Elle savait où il se trouvait, oh ça oui, mais elle n’osait pas le déranger. Il était à la cave bien entendu, comme d’habitude depuis deux mois, et cela n’avait rien de surprenant. Il était inventeur et travaillait en ce moment sur une machine dont Marie ignorait tout, comme toujours. Son mari ne lui parlait jamais de son travail, ou alors seulement de manière très vague.

    — Tu travailles sur quoi, chéri ?

    — Oh tu ne comprendrais pas Marie, c’est compliqué…

    Combien de fois avait-elle entendu cette réplique ? Elle ne saurait le dire mais elle avait parfois l’impression que son mari la prenait pour une gourde, une espèce d’attardée mentale simplement parce qu’elle n’appartenait pas à son monde à lui, à son cercle de grosses têtes à la noix. Certes, elle n’était pas un brillant inventeur comme lui (quoi qu’il n’ait jamais rien inventé jusqu’alors, à bien y réfléchir), mais elle n’était pas sotte pour autant. Du moins, elle ne se sentait pas sotte quand son mari n’était pas là pour la rabaisser sans cesse.

    Elle aurait bien aimé qu’il lui parle de temps en temps de ce qu’il fabriquait à la cave, mais elle n’avait même pas le droit d’y accéder. Sur la porte était inscrit en lettres rouges « INTERDIT D’ACCES !!! » et cela suffisait en règle générale à la dissuader d’entrer.

    En fait, elle n’avait osé passer la porte de la cave qu’une seule et unique fois, et cela devait remonter à deux ans. Son mari était parti à une conférence dont bien entendu il ne lui avait soufflé mot, et elle avait alors décidé de faire un tour dans son jardin secret. Mais à peine avait-elle ouvert la porte qu’une alarme monstrueuse s’était déclenchée, lui donnant rapidement une migraine de tous les diables. Ne sachant comment l’éteindre, elle s’était mise à descendre l’escalier. Mais à peine avait-elle posé son pied sur la première marche qu’elle avait reçu une décharge électrique, depuis sa main posée sur la rambarde. Elle avait fait demi-tour en pleurs et n’avait plus depuis osé retenter l’expérience. Évidemment, elle avait dû appeler son mari pour lui demander comment on éteignait l’alarme, et quand celui-ci avait appris son effraction, il était entré dans une colère noire. Elle ne l’avait jamais vu dans une telle rage qu’alors.

    Bref, elle et son mari ne partageaient plus rien maintenant. Autrefois, même s’ils ne parlaient pas de son travail, ils évoquaient d’autres sujets à table et le soir avant d’aller se coucher. Maintenant, plus rien. Le vide absolu. Mark ne prenait même plus le temps de manger : il se contentait de sortir quelques trucs à grignoter du frigo puis retournait dans sa cave comme un diable dans sa boîte. Avant, ils faisaient encore l’amour de temps en temps. Enfin, elle, elle lui faisait l’amour même si lui se contentait de la baiser. Mais même pour ça il n’avait plus le temps désormais, même plus pour tirer son coup.

    Il s’était sorti du lit à 4h30 ce matin, et bien qu’il soit déjà 15h, il était toujours dans son antre, en train de bricoler elle ne savait quoi… Sûrement quelque chose qu’elle ne pourrait pas comprendre, de toute façon.

    Marie soupira, puis quitta sa chaise pour se mettre à quatre pattes sur le carrelage de la cuisine. Elle posa son oreille sur le sol froid et essaya d’écouter. Il lui semblait percevoir un léger râle, mais rien de significatif.

    — Alors, on essaye de m’espionner ?

    Elle sursauta et se remit debout tant bien que mal, paniquée. Son mari se tenait dans l’entrebâillement de la porte, rouge comme une tomate et dégoulinant de sueur.

    — Euh, non Mark, je m’inquiétais juste de ne pas te voir remonter.

    Il émit un petit rire sarcastique et se dirigea vers le frigo. Marie s’aperçut alors qu’il avait le souffle court. Son mari prit une bouteille de Coca et but au goulot de grandes gorgées. En reposant la bouteille, un peu de liquide coula sur son menton qu’il essuya d’un revers de manche.

    — Bon, qu’est-ce que je peux manger ?

    — Il y a des pâtes au frigo, et des cordons bleus, je peux t’en réchauffer un si tu veux…

    — Mouais. Bof. Laisse tomber.

    Sans un regard en arrière, il quitta la cuisine et Marie entendit peu après le léger bruit que faisait la porte menant à la cave en se refermant. Elle soupira. Sa vie allait-elle se résumer à ça maintenant ? Préparer à manger, faire le ménage et la lessive, et attendre toute la journée seule dans cette grande baraque vide que son bien-aimé mari se décide enfin à monter de la cave ? Elle s’assit et se prit la tête à deux mains.

    Non, ça n’allait pas se passer comme ça.

    Elle n’était peut-être pas une lumière de la science comme lui mais bon Dieu, elle allait trouver un moyen de découvrir ce qu’il fabriquait là-dessous. Elle tapa du poing sur la table pour se donner de l’entrain et se mit à réfléchir.

    La première des choses à faire était d’éloigner Mark de la maison pour quelques heures. Malheureusement, depuis deux mois il ne la quittait plus jamais d’une semelle. Lui envoyer une fausse invitation à une conférence ne servirait à rien : on lui en avait proposé une il y a deux semaines et il avait prétendu être trop malade pour l’animer. Inutile de dire qu’il n’était pas malade du tout, puisqu’il avait passé la journée à travailler dans sa foutue cave, sur sa putain d’invention du moment. Peut-être que prétendre qu’il avait gagné un prix pour une de ses machines pourrait lui faire quitter la maison ? Elle n’y croyait pas trop à vrai dire. Mais alors quoi, qu’est-ce qui pourrait motiver Mark à sortir de sa cave ? La réponse lui vint subitement comme une évidence.

    Sa mère. Oui, son mari tenait à sa mère plus que tout (c’était triste à dire mais beaucoup plus qu’à sa femme) et Marie était sûre qu’il quitterait la maison si elle tombait malade ou avait un accident. Elle habitait à un peu plus d’une heure en voiture.

    C’était ça la solution.

    Et pour le reste ? L’alarme et les dispositifs « anti-intrusion » qu’avait mis en place son mari ?

    Le mieux serait peut-être d’improviser le moment venu. Si l’alarme continuait de sonner, tant pis, une petite migraine n’avait jamais tué personne. Et se prendre quelques coups de jus était un maigre prix à payer pour visiter enfin l’antre secrète dans laquelle travaillait son mari… Enfin, encore fallait-il que les coups de jus ne soient pas que l’entrée précédant le plat de résistance, mais cela elle ne pouvait pas le deviner.

    Marie savait ce qu’elle devait faire à présent, bien qu’elle n’eût aucune idée d’où cela la mènerait. Elle alla décrocher le téléphone dans le salon et composa le numéro de sa propre maison. Le deuxième appareil, celui qui était installé dans le couloir près de la porte de la cave, sonna. Elle laissa sonner trois fois et fit mine de décrocher, au cas où son mari remonterait furtivement comme il l’avait fait tout à l’heure. Après avoir pris un air faussement paniqué, elle raccrocha et courut vers la cave pour taper à la porte. Son mari ne lui répondit pas. Bien sûr, il ne répondait plus jamais maintenant. Elle frappa encore plus fort sans succès. Ce ne fut que la troisième fois qu’elle entendit enfin des pas monter l’escalier. Mark sortit de la cave, l’air franchement agacé qu’on le dérange.

    — Qu’est-ce qu’il y a encore, Marie ? demanda-t-il.

    — Un médecin de l’hôpital Saint-Paul a appelé, Mark. Ta mère vient d’être hospitalisée, elle a l’air d’avoir fait un malaise.

    Le visage de Mark se déconfit soudain et Marie eut presque honte d’elle-même, honte de lui faire autant de mal uniquement pour pouvoir espionner ses travaux. La mère de son mari souffrait de problèmes cardiaques sévères et un tel accident risquait de réellement se produire d’ici peu, ce qui évidemment rendait le piège d’un assez mauvais goût… Cela ne lui faisait pas regretter son stratagème pour autant. Mark la faisait souffrir tous les jours en l’ignorant et en la dévalorisant, n’était-il donc pas juste que pour une fois les rôles soient inversés ?

    — Ma mère ? Oh merde…

    Sans un regard de plus à sa femme, l’inventeur fila à toutes jambes dans la cave en claquant la porte derrière lui. Il revint presque aussitôt avec un blouson de cuir qu’il enfila, et sortit précipitamment de la maison, non sans avoir refermé derrière lui la porte de sa tanière à clef (chose qu’il faisait depuis la première et dernière incursion de Marie).

    Entre les rideaux brodés de la cuisine, la jeune femme regarda son mari monter dans sa grosse BMW et partir en dérapant dans les cailloux de l’allée. Lorsque la voiture disparut derrière la haie des voisins, Marie s’aperçut qu’un sourire avait fleuri sur ses lèvres. Elle rit et se dirigea vers la cave. Se passant une main dans les cheveux, elle analysa la porte verrouillée ainsi que la serrure, puis se demanda comment elle allait s’y prendre pour la forcer. Elle pourrait bien l’enfoncer, c’était une porte en bois, mais son mari le remarquerait alors à coup sûr… Après être allée chercher une lampe de poche, elle scruta la serrure avec attention. Un petit carré de métal en relief s’y dessinait et le faire tourner permettrait normalement de déverrouiller la porte. Elle sourit une nouvelle fois. C’était tellement facile ! Elle monta quatre à quatre les escaliers et pénétra dans la salle de bain où elle prit une pince à épiler. Une fois revenue devant la cave, elle se mit à genoux et, à l’aide de l’instrument, entreprit de faire pivoter peu à peu le petit carré en relief de la serrure. Ce n’était pas une tâche aisée, et elle ne progressait que lentement, mais chaque petite étape franchie faisait monter en son cœur un sentiment d’excitation qu’elle n’avait plus ressenti depuis longtemps.

    Tandis qu’elle jouait à la cambrioleuse, Marie ne put s’empêcher de penser à son mari de qui elle allait violer l’intimité. S’il rentrait dans la maison en cet instant, quelle serait sa réaction en voyant son épouse à genoux en train de trafiquer sa serrure ? Il s’énerverait sûrement, puis sa colère estompée, recommencerait à l’ignorer comme toujours. Elle n’avait donc plus rien à perdre, puisque de toute manière il ne lui restait déjà plus rien.

    Marie mit environ dix minutes à déverrouiller la serrure. Quand elle sentit enfin la poignée de porte se relâcher, elle sentit aussi une drôle d’impression monter en elle, une impression qu’elle avait du mal à définir. C’était un mélange de stress mais aussi d’enthousiasme, auquel certes venait s’ajouter une pointe de honte, mais très légère finalement. La main posée sur la poignée, elle se préparait à affronter l’insupportable sonnerie quand soudain, elle eut une idée. Elle se retourna, se dirigea vers le boîtier électrique de la maison au bout du couloir et, après l’avoir ouvert, tourna le gros bouton rouge sur 0. Confiante, elle alla ensuite ouvrir la porte de la cave.

    Aucune alarme ne se déclencha.

    Marie se mit à rire bruyamment puis se força à reprendre ses esprits. Son mari, lui qui la prenait toujours pour une débile, n’avait même pas pensé qu’il suffirait de couper le courant pour que tous ses pièges soient déjoués. Elle se sentit intelligente et, pour une fois, supérieure à lui. Oui, pour une fois ce n’était pas elle la victime, mais ce petit inventeur vaniteux. Un petit inventeur qu’elle aimait malgré tout, quoi qu’elle puisse en dire.

    Elle commença par descendre l’escalier avec méfiance mais, comme elle s’y attendait, il n’y eut pas de décharge quand elle posa la main sur la rambarde. Au bout de trois marches, elle se dit qu’elle n’avait jamais pénétré aussi loin dans l’antre de son mari et sentit de nouveau une vague d’excitation passer au travers de son corps. Une fois arrivée sur le petit palier qui faisait tourner l’escalier sur la gauche, Marie constata que ce-dernier continuait encore de descendre. On n’en voyait pas encore la fin en raison du plafond qui était particulièrement bas mais elle remarqua un fil transparent, presque invisible, au travers du passage. Pensant qu’il s’agissait probablement d’un nouveau piège, elle l’enjamba prudemment. Une fois passé néanmoins, elle se demanda s’il ne s’agissait pas en fait d’une simple toile d’araignée que son mari aurait évité sans prendre garde, ou simplement par amour des petites bêtes.

    En tout cas, maintenant l’obstacle passé, sa lampe de poche lui permettait d’avoir une vue sur la pièce proprement dite. Et ce qu’elle avait sous les yeux la stupéfia. Des machines toutes aussi loufoques les unes que les autres encombraient le moindre espace, et de certaines émanaient de fines fumées colorées. Son attention fut surtout attirée par un énorme tas de ferraille, le plus imposant de la pièce, qui ressemblait à une sorte de machine à coudre géante. Elle était reliée à des tuyaux de différentes couleurs qui allaient se perdre dans les murs en plâtre. La machine semblait alimentée par un générateur indépendant, ce qui expliquait qu’elle soit la seule à continuer de fonctionner, et à plein régime. L’énorme pic d’acier tapait sans cesse, comme un marteau piqueur, dans un tissu de consistance étrange…

    Un tissu qui ressemblait en tous points à de la peau humaine.

    Marie eut un haut le cœur car cela ressemblait vraiment à de la peau humaine. En s’approchant, elle vit même que de légers poils blonds émergeaient du tissu et qu’il y avait çà et là des grains de beauté.

    Elle eut envie de crier devant cette vision d’horreur et, pour la première fois, fut prise d’une envie de remonter en courant de cette cave atroce. Puis, elle se ressaisit. Mark était un inventeur après tout, alors il avait dû trouver un moyen de fabriquer quelque chose de semblable à de la peau humaine, dans le but, sans doute, de servir la médecine. Elle sourit. Qu’avait-elle donc imaginé ? Que son mari fabriquait un monstre à la Frankenstein dans sa propre cave ?

    Elle regarda les autres machines avec intérêt puis vit pour la première fois qu’il y avait une porte au fond de la pièce. En fait, ce n’était pas une porte à proprement parler mais plutôt une sorte de trappe arrondie que l’on pouvait ouvrir en tournant une vanne ; le genre d’entrée pour un refuge anti-bombe ou un bunker. Elle se demanda s’il était prudent d’essayer d’entrer car s’il y avait une telle protection, c’était probablement que la pièce contenait des produits hautement toxiques. De toute manière, la trappe devait sûrement être verrouillée elle aussi, alors pourquoi ne pas essayer ? Elle s’approcha donc et tenta d’ouvrir.

    À son grand étonnement, la manivelle tourna sans problème, mais au lieu de s’ouvrir sur une nouvelle pièce, elle le fit sur un hublot en verre de forme arrondie. De la fumée blanche flottait à l’intérieur, comme une brume épaisse, et Marie n’y voyait pas à plus d’un mètre. Elle était en train de poser sa main en visière contre la glace quand soudain, le hublot se mit à avancer à travers la cave dans un bruit d’ascenseur, dévoilant un tube de verre long d’au moins cinq mètres.

    Marie fut clouée de stupéfaction quand elle vit ce qui se trouvait au bout du cylindre transparent. Sur un fauteuil en ferraille ressemblant à une chaise électrique se tenait une femme. Une très belle femme. Enfin, ce n’était pas vraiment une femme et Marie comprit subitement à quoi servait le tissu à l’aspect de peau que tissait la machine folle derrière elle. La créature n’avait pas de pieds, mais pas de moignons non plus car à la place se trouvaient des fils électriques grésillant, de différentes couleurs et effilochés à leurs bouts. Sa tête était renversée sur le côté d’une manière désarticulée et son cou se fendait en deux juste au-dessus des épaules. Mais dans le trou béant, il n’y avait ni boyaux, ni sang, ni os ; juste des câbles électriques mis à nu qui se court-circuitaient en formant des étincelles, tantôt rouges, tantôt jaunes.

    Marie comprit où était passée sa mini-jupe noire qu’elle pensait avoir perdue depuis deux mois, de même que son débardeur bleu qui lui allait pourtant à ravir. Le robot-femme les portait et cela lui allait plutôt bien aussi, il fallait l’admettre. Marie contempla bouche bée le visage de la machine. Il était d’une authenticité incroyable.

    Puis, en remarquant un lit défait dans le coin de la pièce, elle comprit soudain plus qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle comprit pourquoi Mark semblait souvent essoufflé quand il remontait de la cave et…

    — Alors Marie, elle te plaît mon invention ?

    Marie ferma les yeux comme pour se sortir d’un cauchemar. Car elle savait que quand elle se retournerait, son mari se tiendrait sur l’escalier, la regardant de ses yeux moqueurs et méprisants habituels. Elle eut envie de pleurer mais au lieu de cela rouvrit les yeux. Car elle l’aimait, et même s’il couchait avec un robot, c’était toujours mieux qu’une autre femme, non ?

Elle se retourna et sourit le mieux qu’elle put. Mark se tenait en effet sur l’escalier, appuyé contre le mur du coin, les bras croisés avec une lanterne dans la main droite. En revanche, il n’avait pas son air sarcastique habituel. Il avait une expression que Marie ne lui connaissait pas ; une expression plutôt bienveillante qui l’apaisa.

    — Ah, Marie… tu me feras toujours beaucoup rire. Pensais-tu sincèrement pouvoir me berner en inventant une histoire à coucher dehors à propos de ma mère ?

    — Je… commença Marie.

    — Tu vois cette machine là-bas ? dit-il en désignant un petit écran sur lequel étaient disposées deux grosses antennes paraboles. Quand elle est branchée, elle détecte tous les appels reçus ou émis dans notre maison. Elle permet de voir le numéro de l’appelant et surtout, elle permet de mettre sur écoute la conversation. Quand j’ai vu apparaître sur l’écran notre propre numéro, tu te doutes bien que ça m’a paru un peu suspect… J’ai écouté, et ta fausse conversation m’a fait beaucoup rire… J’ai ensuite fait semblant d’être paniqué, et je suis parti comme si je croyais à ta petite histoire. Je suis en fait allé me chercher un sandwich à la boulangerie du coin, sachant très bien que je te trouverai ici en revenant. Et puis, si tu crois avoir déjoué mes protections en coupant simplement le courant, c’est que tu me sous-estimes beaucoup Marie. Toutes mes inventions, ainsi que la cave, marchent indépendamment du reste de la maison grâce à ce générateur là-bas (il désigna un gros cube en métal), et je l’ai coupé avant de partir pour te faciliter la tâche. Ne suis-je pas adorable ?

    — Si mon chéri. Excuse-moi, je t’en prie. Je me posais des questions. Je n’avais aucune idée de ce que tu fabriquais à la cave et je m’inquiétais, c’est tout…

    — Oh mais je ne t’en veux pas. L’as-tu découvert maintenant ?

    — Euh… Je crois que oui.

    — Tu as découvert ma créature… (il regarda le robot-femme, un sourire aux lèvres). J’en suis assez fier même si elle n’est pas tout à fait finie. Et figure-toi que je l’ai appelée Marie, tout comme toi ma chérie !

    — Oh, super.

    Marie ne savait pas comment réagir. Elle était à la fois prise de colère, de peur, et de haine contre son mari. Mais elle se rendait aussi compte plus que jamais qu’elle était amoureuse de lui.

    — Mais pourquoi as-tu créé ce robot, Mark ? Toi et moi, cela vaut beaucoup plus que ça non ?

    Il sembla un peu gêné et ne répondit pas. Il contempla la pièce depuis son escalier et son regard s’attarda particulièrement sur son robot-femme. Puis il le reposa posément sur Marie et elle vit qu’il réfléchissait de manière intense. Elle aurait reconnu cette expression parmi mille : ce sourcil qui se hausse, ces lèvres qui se pincent de manière élégante et ces yeux qui regardent éperdument dans le vide. Ses cheveux bruns tombaient devant ses yeux et il souffla dessus pour les remettre en place. Il était toujours appuyé nonchalamment contre le mur. Il était beau et elle l’aimait. Elle l’aimait plus que tout.

    Finalement, son regard sortit de nulle part et il reprit subitement son attitude habituelle. Il se mit à rire doucement, tout en gardant les yeux fixés sur Marie.

    — Il fallait bien que je te remplace un jour ma biche, tu te fais un peu vieille.

    Il descendit les dernières marches de la cave et s’approcha doucement de Marie qui le regardait bouche bée. Il avait un triste sourire aux lèvres, comme quelqu’un qui regarde pour la dernière fois un souvenir qui lui est cher avant de s’en séparer, avant de le jeter à la poubelle. Il la contourna et lui massa les épaules. Cela faisait tellement longtemps que son mari ne lui avait pas fait la moindre caresse… Marie se mit à sourire amoureusement. Elle sentit les mains de Mark soulever son t-shirt et lui effleurer le dos. C’était si bon. Puis elle sentit son dos s’ouvrir. Puis elle ne sentit plus rien.

    Son mari venait d’enlever les piles.

    — Tu te fais un peu obsolète, dit-il, sachant pourtant qu’il ne pouvait plus être entendu.

Pablo Behague

Nord, 2008

Merci à L. pour cette belle illustration !

Le bleu azéan

    Lettre de Gaspard Lépange datée du 16 mai 2020 (1er extrait)

    La première fois que mes yeux ont croisé la route du bleu azéan, c’était il y a précisément un mois et deux jours.

    Un couple de bons amis datant du lycée, Jérôme et Sophie, venaient alors d’emménager dans leur nouvelle maison ; un manoir du XIXe siècle situé dans les Ardennes dont le propriétaire était mort récemment. Ils m’avaient invité à venir leur rendre visite, et j’avais donc profité d’un des premiers beaux dimanches d’avril pour monter dans le break familial et abandonner pour la journée mon épouse et mon fils. J’avais eu Sophie au téléphone, quelques jours plus tôt, et elle m’avait brièvement raconté l’histoire de leur acquisition.

    L’ancien propriétaire se nommait Alexandre Tchakhozov. C’était un vieil homme particulièrement riche, d’origine russe, qui avait décidé de venir s’installer à la campagne pour finir ses jours. D’après ce que leur avait dit l’agente immobilière, c’était un monsieur qui ne faisait pas de vague, et qui ne sortait que très peu de sa grande propriété. Il se serait agi d’après elle d’une sorte d’artiste un peu excentrique ; le genre de personne à se terrer dans son salon toute la sainte journée avec une machine à écrire ou un piano. Dans le cas présent, toutefois, le vieil homme semblait avoir jeté son dévolu sur la peinture. Sophie m’avait dit au téléphone, de sa voix haut-perchée habituelle, qu’en tant que critique d’art, il fallait « absolument que je vois les œuvres magnifiques qu’avait laissées le vieil homme dans la maison ». Sophie est du genre à s’enflammer pour peu de choses, et ses connaissances en matière d’art pictural se limitent à répéter inlassablement, à chaque apéro, que « Picasso fait des trucs vraiment bizarres, mais que Guernica est malgré tout très touchant ». Il n’empêche que sa petite phrase sur les tableaux du vieil homme russe avait éveillé ma curiosité, et m’avait incité à aller rapidement leur rendre visite.

    Quand je suis arrivé ce dimanche-là, donc, après les deux heures de route depuis Metz, Jérôme m’attendait sur le porche en fumant une cigarette. Il avait un grand sourire aux lèvres, et je pouvais parfaitement le comprendre : la demeure qu’il venait d’acquérir était tout bonnement splendide. C’était un vieux manoir, aux vieilles briques et au lierre grimpant sur les cheminées, mais dont l’état paraissait très respectable. Il n’y avait pas de mur croulant, ni de tuile manquante sur le toit, signe d’une demeure entretenue régulièrement au fil des années. La maison semblait disposer de trois étages et d’un grenier, et l’aile ouest donnait sur une véranda, dont une partie était ombragée par un vieil orme. L’accès à la porte principale, devant laquelle je m’étais garé, se faisait par une longue allée bordée de thuyas précédée d’une massive grille métallique. La propriété était parsemée d’arbres centenaires qui étalaient leurs branches par-dessus les parterres de fleurs, tels des araignées rampantes. J’étais impressionné mais n’avais pourtant vu jusqu’à présent que la moitié du terrain.

    Quand Jérôme, après m’avoir serré la main et s’être enquit de ma bonne route, m’a conduit de l’autre côté du bâtiment, j’ai découvert un jardin encore plus magnifique. Au-delà du potager qui bordait la maison se trouvait un petit étang, dans lequel deux saules pleureurs baignaient leurs feuilles, et juste à côté un kiosque à musique peint en vert, envahi de clématites, sur lequel s’était installée Sophie pour lire un livre de Stephen King. Nous l’avons rejointe et Jérôme est allé chercher l’apéritif. L’après-midi que nous avons passé dans ce jardin fut ma foi très agréable. Mes camarades m’ont évoqué plus en détail les circonstances de leur acquisition, et ma bouche s’est progressivement ouverte en comprenant à quel point l’affaire qu’ils venaient de conclure était faite d’or massif. Le prix défiait tout entendement ; il était dérisoire pour une demeure de ce gabarit, et de ce cachet. Je savais le cours de l’immobilier particulièrement bas dans les Ardennes, mais avait malgré tout le sentiment que quelque chose m’échappait qui devait expliquer un tel prix. J’en ai été informé de la bouche de Sophie, avant même que je ne me décide à troquer mon mutisme impressionné par une curiosité accusatrice.

    — Je sais que ce que tu vas dire, Gaspard, a-t-elle commencé. En bon connaisseur de l’architecture, et en bon rabat-joie aussi, tu vas me clamer que le prix est ridicule, et qu’il y a donc forcément anguille sous roche, n’est-ce pas ? Hé bien, peut-être y en a-t-il une, mais jusqu’à présent Jérôme et moi ne l’avons pas trouvée ! N’est-ce pas chéri ?

    — C’est vrai, a acquiescé Jérôme. J’ai inspecté toutes les pièces, et chacune est en parfait état. Il manque bien un peu de tapisserie dans une ou deux chambres du deuxième étage, certes, mais Sophie voulait de toute façon les refaire à neuf, alors…

    — J’ai même fait venir Max Morani… Tu te souviens de lui ? Il est architecte maintenant. Il nous a dit que tout était en très bon état, et que l’entretien n’avait pas été négligé le moins du monde. Il a même fait quelques tests d’isolation thermique, et les résultats ne sont pas catastrophiques du tout pour une aussi vieille bâtisse !

    Devant le regard dubitatif que je leur lançais, mes hôtes ont cependant dû se résigner à évoquer le point qui posait vraiment problème. Même si à leurs yeux, et selon leurs dires, ce n’en était pas un.

    — Bon écoute mon vieux, a dit Jérôme sur le ton de la confidence. Pour être tout à fait honnête avec toi, on a questionné l’agente immobilière sur la raison d’un tel prix. Et en fait…

    — Arrête Jérôme, Gaspard va plus oser nous rendre visite si tu lui dis ! a lancé Sophie sur le ton de la plaisanterie en jetant un nouveau glaçon dans son cocktail.

    — En fait, il semblerait que peu de monde soit intéressé par la maison en raison d’une affaire un peu glauque qui y serait liée… Une histoire sombre, tu vois, le genre à se raconter entre habitués dans les bistrots du coin. On dirait le début d’un mauvais bouquin d’horreur, hein ?

    Je n’ai pas pu m’empêcher de lâcher un petit ricanement en engloutissant le reste de mon verre.

    — Et quelle est donc cette histoire ? ai-je finalement demandé en pensant qu’ils devaient mourir d’impatience de me raconter.

    Ce n’était toutefois visiblement pas le cas, ce qui m’a étonné de la part de mes vieux amis. Ils m’ont encore plus sidéré lorsque j’ai compris les raisons d’un tel manque d’empressement à me répondre.

    — On n’en a aucune idée, a dit Jérôme. La dame de l’agence nous a demandé si on voulait l’entendre, et je lui ai répondu catégoriquement que non. Si vraiment l’histoire est assez glauque pour faire fuir les acheteurs d’une aussi belle demeure, peut-être vaut-il mieux ne pas la connaître… Cela n’aurait pu que nous tracasser, au fond, et nous gâcher la joie et la fierté d’avoir fait une si belle affaire. Sophie a bien protesté ; tu connais sa curiosité enfantine et son goût pour les récits abracadabrantesques… mais j’ai su la convaincre du bienfait de ma démarche. Et nous voilà, heureux dans cette belle maison, insouciants et confiants en l’avenir. N’est-ce pas tout ce qui compte ?

    J’ai approuvé, admiratif et conscient qu’à leur place je n’aurais sans doute pas pu résister à l’appel du sang et du morbide. Nous sommes humains après tout.

    — Ce n’est probablement qu’une vulgaire histoire de fantômes, ai-je répondu finalement. Toutes nos campagnes en regorgent… Sans doute y a-t-il eu un décès un peu particulier, ou alors une bande de gamins jouant dans le jardin a un jour entr’aperçu une forme blanche flotter devant une fenêtre… Il n’en faut quelquefois pas plus pour que naissent les rumeurs.

    Mes amis ont approuvé et ont ri de bon cœur. Quand notre deuxième verre fut fini, ils m’ont conduit entre les murs du manoir pour me faire la visite. Le bâtiment paraissait en effet, même de l’intérieur, en parfait état. Une fois les chambres du deuxième étage passées en revue, je me suis décidé à poser la question qui me brûlait les lèvres depuis mon arrivée.

    — Au fait Sophie, tu ne m’avais pas parlé de tableaux ?

    — Bon sang, mais oui ! J’allais presque oublier de te les montrer ! Ils sont dans une pièce du premier étage, viens, suis-moi.

    Elle m’a conduit dans l’escalier, puis le long d’un couloir sans fenêtre menant à une unique porte.

    — Je ne sais pas encore ce qu’on va faire de cette pièce, m’a indiqué Sophie avant d’entrer. Pour l’instant on n’y a pas touché.

    C’était une grande salle dans un des angles du manoir, dont les fenêtres aux montures dorées donnaient sur le jardin. Une odeur de poussière y régnait, ainsi qu’un silence étouffant qui faisait résonner nos pas sur le plancher. Hormis cinq tableaux posés sur autant de chevalets, la pièce était vide.

    Dès le premier coup d’œil que j’ai jeté sur l’un d’entre eux, j’ai compris qu’Alexandre Tchakhozov n’avait rien d’un peintre de génie. Du moins, c’est ce que j’ai cru sur le moment. Le tableau représentait une nature morte ; un bouquet de fleurs posé sur un buffet, entouré d’un ruban gris. Le trait était grossier, et les couleurs juraient les unes avec les autres. Ce n’était pas particulièrement moche, mais d’un intérêt toutefois fort limité pour un spécialiste de la peinture comme moi. Le second tableau représentait un voilier dans une crique. Là-encore, il n’y avait rien de très convaincant si ce n’est peut-être la représentation des vagues, plutôt réaliste. En longeant le mur, j’ai observé les deux tableaux suivants sans m’y attarder. C’étaient deux paysages de campagne dont les contrastes étaient aberrants. Le dernier des cinq tableaux m’a davantage ralenti car il représentait un vieil homme qui peignait, et je me suis demandé s’il pouvait s’agir d’un autoportrait de l’ancien propriétaire. Si tel était le cas, le cliché russe avait eu raison de lui car il ressemblait énormément à Lénine.

    — Comment se fait-il que les peintures soient restées dans la maison ? ai-je demandé à Sophie au bout d’un moment, tout en continuant de contempler le visage du vieil homme. Il n’avait pas d’héritier ?

    — Apparemment non. D’après la femme de l’agence, Tchakhozov aurait même explicitement formulé dans son testament son souhait de voir ses tableaux transmis avec la maison. C’est pas mal, non ?

    — Oh oui, c’est plutôt bon, ai-je menti pour lui faire plaisir.

    C’est alors que, m’apprêtant à retourner vers la porte, j’ai vu un dernier tableau dans le fond de la pièce, qui avait échappé à mon attention en raison de sa présence dans un renfoncement étroit. J’ai levé les sourcils, étonné, et me suis approché.

    Cela représentait un paysage au crépuscule, le soleil couchant donnant à l’horizon des couleurs multiples. En remarquant le kiosque vert envahi de végétation au premier plan, baigné d’une lumière tamisée, j’ai compris que la peinture avait été réalisée depuis la fenêtre du manoir. Je n’ai alors pas pu m’empêcher d’imaginer le vieil homme dont je venais de voir le portrait, ses pinceaux tremblant dans ses doigts arthritiques, penché sur sa toile avec concentration. On y voyait le jardin, puis la haie d’aubépine et les collines verdoyantes. Derrière, des champs s’étendaient, agrémentés de machines fumantes et d’épouvantails, et entrecoupés de bosquets touffus. Mais l’objet premier de la toile, ou du moins celui qui obnubilait toute mon attention, c’était le ciel.

    Il occupait le tiers supérieur du tableau, recouvert de nuages cireux et bariolé de nuances diverses, passant du vert cendré au plus écarlate des rouges. Quelque chose retenait mon attention dans ce ciel, mais pendant quelques minutes j’ai été bien incapable de définir précisément quoi. C’est alors que, naturellement, mon regard s’est figé sur une minuscule parcelle de la toile qui dénotait profondément avec le reste. C’était une zone peinte en bleu, juste au-dessus d’un filet rouge sang posé sur l’horizon… Mais d’un bleu comme je n’en avais jamais vu. Pourtant spécialiste de peinture, j’étais totalement incapable de qualifier précisément cette couleur. Était-ce un bleu azur ? Un bleu marin ? Un bleu océan ? Un bleu turquoise ? Ce n’était rien de tout cela, en vérité, et je le savais, mais dans ma tête le mot « azéan » s’est formé tout seul, au point que j’ai fini par qualifier la couleur ainsi, faute de mieux. La profondeur, voilà ce qui qualifiait ce bleu. La profondeur et l’ardeur, si tant est que ce mot puisse être usé pour évoquer une couleur. C’était une couleur vivante, que j’ai instinctivement perçue comme sauvage, et qui me donnait presque l’impression de pouvoir parler. Je sais aujourd’hui que ce n’était pas qu’une impression, mais sur le moment je pensais simplement avoir découvert une parcelle de génie en ce monde, une nuance magique trouvée dans le plus grand des hasards par un obscur amateur.

    — C’est… magnifique, ai-je fini par dire.

    Mais je savais que ce n’était pas le terme qui convenait. Ce bleu n’était pas particulièrement beau, mais envoûtant, déstabilisant.

    — J’aime aussi beaucoup ce tableau, a répondu Sophie dans mon dos. Je trouve que le kiosque à musique est très réaliste !

    Elle n’avait évidemment rien compris. Sans prendre la peine de lui répondre quoi que ce soit, je me suis penché sur la petite parcelle de bleu azéan, me laissant hypnotiser encore un peu plus par sa force. J’ai alors remarqué que la différence avec le reste du tableau n’était pas seulement liée à la teinte si particulière de l’endroit, mais aussi à un coup de pinceau plus brouillon, qui dénotait profondément avec ce qui l’entourait. Si le reste du ciel avait été peint d’un trait fin et délicat, la zone du bleu azéan semblait quant à elle avoir été tracée avec fougue, comme par une autre main, presque par un enfant. Le coup de pinceau se faisait hésitant, et on imaginait sans peine les doigts du peintre en train de trembler.

    Depuis cet instant où j’ai plongé mon regard dans ce bleu, jamais je n’ai pu m’en échapper. Jérôme a fait irruption dans la pièce peu de temps après, alors que j’étais encore ébahi devant le tableau. Il nous a proposé de redescendre pour manger une part de gâteau. J’ai suivi mes amis jusqu’au kiosque à musique, mais mon cœur et mon esprit n’y étaient pas ; ils se trouvaient encore dans la pièce du premier étage, noyés dans un ciel aux milles couleurs au sein duquel brillait comme une étoile une couleur sans pareil : le bleu azéan. Finalement, après avoir seulement englouti deux cuillères de tiramisu, j’ai prétendu avoir envie de pisser et ai regagné l’intérieur du manoir. Inutile de vous dire que je n’avais que faire des toilettes ; je me suis précipité au premier et me suis figé une nouvelle fois devant la peinture crépusculaire.

    J’y suis resté un temps très long, jusqu’à ce que la lumière du jour se mette à décliner et que les collines de l’horizon ne se détachent sur le fond rouge du couchant. J’ai alors enfin réussi à m’extraire un instant de mon bleu obsessionnel, mais c’était pour le chercher ailleurs que sur la toile : dans le monde réel. Je n’ai jamais cessé ma vaine quête depuis. Cette après-midi-là je m’étais dit que, si le peintre avait réalisé son paysage depuis la fenêtre, peut-être pourrais-je moi aussi en m’y postant retrouver dans le ciel ce bleu si particulier. Mais je ne l’ai évidemment pas trouvé. Alors, après un grand soupir, j’ai allumé la lumière et me suis repositionné devant le tableau. Un peu plus tard, j’ai entendu Jérôme et Sophie monter l’escalier en appelant mon nom, le ton légèrement inquiet. En me trouvant devant la peinture, ils ont poussé un soupir de soulagement.

    — Dis donc, c’est qu’elle te plaît cette peinture, Gaspard ! s’est exclamée Sophie.

    J’ai hoché la tête en silence.

    — On te la donne, si tu veux ! a alors lancé Jérôme.

    J’ai évidemment accepté, en remerciant chaleureusement mes amis, et c’est comme ça que la toile s’est retrouvée en ma possession. Sur le chemin du retour, le bleu azéan n’est pas sorti une seule seconde de ma tête, au point que j’ai dû m’arrêter à cinq reprises sur le bas-côté pour ouvrir mon coffre et le contempler. A chaque fois qu’il disparaissait de ma vision pendant trop longtemps, j’éprouvais un besoin presque maladif de vérifier son existence, de me prouver à moi-même que je n’avais pas rêvé et que cette couleur existait bien ailleurs que dans mes rêves. Quand je ne me garais pas pour assouvir ma soif, je cherchais la couleur partout autour de moi, chien assoiffé à la recherche de sa gamelle, au point de ne presque plus faire attention à la route. Le bleu des fleurs de chicorée, le bleu des affiches en bord de route, le bleu de la base des flammes de briquet… Le monde regorgeait de bleus, mais aucun ne se trouvait être comparable au bleu azéan.

    Je suis finalement rentré chez moi, dans notre maison en périphérie de Metz. Alysson, ma femme, s’est étonnée de ma trouvaille. Elle ne comprenait pas ce que je trouvais à ce tableau de paysage, peint d’un trait il est vrai assez médiocre… Pendant un instant, j’ai voulu lui demander son avis sur cette infime parcelle de bleu, coincée entre ciel et terre, juste au-dessus du mince dépôt sanglant laissé par le soleil sur l’horizon. Pendant un instant, j’ai envisagé de lui faire part de mon ressenti, et de mon trouble pour cette couleur. Néanmoins, je me suis ravisé, par égoïsme sans doute, car je souhaitais garder avec ce bleu une relation privilégiée, intime en quelque sorte. Alors j’ai simplement baragouiné quelques vagues explications à ma femme, lui parlant sans conviction d’une histoire de contrastes et de perspectives sur le kiosque à musique. Elle n’a pas eu l’air très convaincue, s’est contentée de hausser les épaules puis est retournée donner la purée à Théo, qui pleurait dans la cuisine.

    J’ai exposé le tableau dans la galerie du deuxième étage, lui réservant une place de choix sur le mur du fond. Et c’est alors que les choses ont vraiment commencé à dégénérer. Aux alentours de 21 heures, on a toqué à la porte pour me dire que le dîner était servi. Mais, ne me voyant pas descendre, mon épouse est venue me rechercher après dix minutes, logiquement exaspérée par mon attitude qu’elle commençait déjà à trouver fort étrange. Durant la nuit, je me suis levé précisément six fois pour contempler l’œuvre d’Alexandre Tchakhozov. Ce n’était qu’un début, car les choses n’ont fait qu’empirer dans les jours qui ont suivi. Au bout d’une semaine, je ne fermais plus l’œil de la nuit et, prétextant des problèmes d’insomnie à ma femme (qui étaient au fond bien réels) allait m’enfermer dans ma pièce fétiche. Je fermais les rideaux et allumais deux petites lampes halogènes juste devant la toile, puis m’asseyait sur une chaise en bois et contemplait le bleu azéan encore et encore, me noyant en lui comme s’il s’agissait d’un océan.

    La journée ne me laissait guère plus de repos. Moi qui devais travailler à la rédaction d’articles pour une revue artistique me suis mis à ne plus savoir pondre la moindre ligne. Tous les tableaux que je devais commenter me paraissaient fades, et sans intérêt ; plus rien d’autre n’avait grâce à mes yeux que ce bleu si étrange, qu’un obscur peintre russe avait utilisé pour dessiner un bout de son ciel, au sein d’un tableau pour le reste fort médiocre. La couleur m’obsédait au point que, quand je n’étais pas sur ma chaise à la contempler, je la cherchais inlassablement ailleurs dans le monde. Les yeux de Théo, un temps, m’y ont fait vaguement penser. Mais en les contemplant de plus près, j’ai dû admettre que ce n’était pas tout à fait ça. En faisant le tour du jardin, je suis aussi tombé sur une belle plante aux fleurs en forme d’étoile, qui poussait sur le compost. Ma femme m’a appris qu’il s’agissait de la Bourrache, mais bien que le bleu de ses fleurs présentât quelques ressemblances, ce n’était pas tout à fait ça non plus. Je me suis alors souvenu des raisons qui m’avaient poussé à appeler cette couleur le bleu azéan, à savoir son vague point commun avec le bleu profond de la mer. J’ai été visité un aquarium près de chez moi, espérant trouver dans les profondeurs marines un tel bleu. Je suis revenu bredouille, évidemment. Sur le chemin du retour, j’ai croisé une vieille dame qui portait un pull tricoté. La couleur avait bien quelques similitudes, mais il manquait toujours ce caractère grouillant, cet éclat de vie que je ne retrouvais nulle part ailleurs que dans le tableau de Tchakhozov.

    Je devenais fou, indéniablement, mais jusqu’à présent ma folie restait cantonnée dans la sphère du privé, et seule ma femme et mon fils l’avaient remarquée. Je m’enfermais encore et encore dans ma galerie, avec une lumière tamisée orientée sur la toile afin de mettre en valeur le bleu magique. Je ne répondais plus à mes mails, ni au courrier, ni aux appels téléphoniques que je laissais mourir sur mon répondeur. Le monde en dehors du bleu azéan n’existait plus. Mais c’est alors que j’ai été invité au vernissage d’une exposition près de chez moi… Un bon ami de ma femme souhaitait que j’écrive un article sur le jeune peintre, qui selon lui était prometteur, et ma femme m’a presque tiré de force jusqu’à la salle d’exposition malgré ma réticence. Ça a été un fiasco.

    Transcription du premier message vocal de Sophie Borelli à Gaspard Lépange, non ouvert, daté du 29 avril 2020 à 17h26.

    Salut Gaspard, c’est Sophie. Écoute, ça fait plusieurs jours que j’essaye de t’avoir, mais sans succès… Tout va bien ? C’est pas trop dans tes habitudes de ne pas répondre au téléphone, alors on s’inquiète un peu Jérôme et moi. Enfin bref, on voulait juste t’appeler pour te dire qu’on avait peut-être appris ce qui avait repoussé les potentiels acheteurs de notre nouvelle maison. En discutant avec la voisine d’en face, elle en est venue à m’avouer que l’ancien propriétaire, Alexandre Tchakhozov, s’était suicidé. J’avoue ne pas comprendre ce qu’un suicide a de si terrible… C’est pas un phénomène si rare que ça, si ? Si toutes les maisons de types qui s’étaient donnés la mort étaient vendues à un prix aussi dérisoire, je crois que ça se saurait. Du coup, Jérôme pense qu’il doit y avoir autre chose encore, mais il veut absolument que j’arrête de fouiner partout pour le découvrir… Il dit que c’est pour mon bien, gna gna gna… Tu le connais. Parfois, j’ai l’impression qu’il me traite comme une gamine. En tout cas, je me disais que ça pourrait t’intéresser d’être au courant de tout ça, puisque tu as désormais chez toi un tableau de ce mec… un mec qui s’est suicidé donc. J’imagine que ça change pas grand-chose, mais au moins ça apporte un peu d’anecdote à ta toile. Tu pourras dire tout ça à tes invités, monsieur le critique d’art, lors d’une de tes petites réceptions mondaines, autour d’un verre de champagne et d’un plateau de toasts. Je rigole, Gaspard, c’est pour te taquiner ! Allez, donne-nous vite de tes nouvelles, et surtout repasse nous voir quand tu veux ! Bisous.

    Lettre de Gaspard Lépange datée du 16 mai 2020 (suite)

    Le vernissage avait lieu dans une salle de Metz que Michel, l’ami de mon épouse, louait avec son association de promotion artistique. Alysson avait réussi à me convaincre de laisser la toile de Tchakhozov à sa place, alors que j’avais envisagé pendant un temps de la prendre avec nous. Mais à cause de cela je me suis senti malade toute la route, incapable de tenir correctement le volant au point de devoir le passer à ma femme après à peine une quinzaine de minutes. C’était la première fois que je m’éloignais autant du bleu azéan depuis que je l’avais découvert, et l’addiction qui était la mienne rendait la vie plus terrible qu’un enfer. Je tremblais, et cherchait désespérément autour de moi une couleur pouvant y faire penser. En vain, évidemment. Quand ma femme s’est garée sur le parking devant la salle, j’ai cru que jamais je ne saurais poser un pied dehors, et encore moins me glisser jusqu’à l’exposition pour discuter avec des illustres inconnus d’œuvres puériles. J’ai toutefois fini par me forcer, me disant que gagner cette réception grotesque au plus vite me permettrait aussi de la fuir plus tôt.

    La salle était pleine de gens en costards et de femmes en robes longues qui trinquaient dans des verres à pied. Ils parlaient pour ne rien dire, et riaient à l’inutile. Pour la première fois de ma vie, je me suis rendu compte à quel point ce milieu artistique, auquel j’appartenais pourtant, était d’un ridicule abject. Des vrais guignols, pensais-je tout bas, mais cela ne m’empêchait pas de sourire mécaniquement pour ne brusquer personne, et surtout pas ma femme qui me suivait à la trace pour être sûre que mon comportement demeurât convenable. Dès que quelqu’un m’interpellait pour engager une conversation, je cherchais une excuse pour la fuir : un besoin d’aller aux toilettes, un porte-monnaie oublié dans la voiture, un verre que je devais ramener à mon épouse… Je faisais de mon mieux pour ne rien laisser paraître, mais le temps était interminable ; il s’étirait devant moi comme un long désert me séparant de l’horizon. Un horizon bleu azéan évidemment. Et quand j’ai finalement levé ma manche pour constater que cela ne faisait qu’une demi-heure que nous étions là, j’ai su que je n’arriverais pas à tenir jusqu’au discours de remerciements du peintre. J’avais raison.

    Je commençais à suer à grosses gouttes, tremblant au point de renverser mon champagne, quand Michel est venu me présenter, tout sourire, l’auteur des toiles qui nous entouraient. C’était un jeune homme au visage hautain, avec une moustache retroussée dont il imaginait sans doute qu’elle lui donnait l’air original et décalé. De longs cheveux tombaient sur ses épaules, mais leur aspect lissé et coloré empêchait d’en faire une quelconque marque de révolte. Derrière des lunettes rondes particulièrement à la mode chez les étudiants, il me toisait avec un air presque méprisant ; de cet air que prennent parfois les jeunes quand ils sont sûrs que les vieux n’ont rien compris. Il avait toutes les caractéristiques du fils à papa en mal d’attention, qui s’imagine que le summum de la révolte consiste à porter des habits trouvés en friperie et de fumer des joints en écoutant du jazz. Inutile de vous dire qu’il m’était d’emblée antipathique.

    — Je vous présente notre star du jour, le prometteur Jean-Eudes Boutry.

    — Enchanté jeune homme, ai-je menti en serrant la main qu’il me tendait.

    — Alors Gaspard, que pensez-vous de son travail ? Il a du talent, hein ?

    Je me suis rendu compte alors que je n’avais pas prêté, jusqu’à présent, la moindre attention aux toiles qui ornaient le mur.

    — Oh euh… Oui, c’est vraiment intéressant.

    Voyant que le silence s’installait et que le jeune blanc-bec attendait de moi un avis plus explicite, je n’ai pas trouvé d’autre solution que de proposer à mes interlocuteurs d’aller admirer quelques peintures ensemble. Quelle erreur j’ai faite ! C’était nul, sans intérêt. Le peintre ne faisait que reprendre des thèmes archi-connus, que reproduire des clichés encore et encore, toile après toile. Toutefois, ne voulant pas brusquer Michel, en très bon terme avec ma femme, je m’efforçais de trouver pour chaque tableau que nous passions en revue, un point positif à évoquer. Mais finalement, quand après avoir passé quelques minutes à contempler un portrait de femme particulièrement grossier, nous sommes tombés sur un paysage de coucher de soleil, je n’ai pas pu cacher plus longtemps ma répugnance.

    Je me suis posté devant la peinture et, après avoir en vain cherché dans les nuances du ciel un bleu semblable à celui de l’œuvre de Tchakhozov, j’ai fermé les yeux. Cet abruti d’ « artiste prometteur » avait peint un soleil couchant sans même représenter la moindre parcelle de bleu, qu’il soit azéan ou autre. Constatant que je tardais à réagir, Michel m’a pris le bras et demandé si tout allait bien.

    — Cette peinture est très mauvaise, ai-je donc répondu en rouvrant les yeux.

    — Mauvaise ? s’indigna le peintre à la moustache.

    — Oh oui, ai-je confirmé. Très mauvaise.

    — Peut-être ne répond-elle juste pas à vos stéréotypes, m’a-t-il alors rétorqué, visiblement vexé. Et vu le tremblement de votre verre, je me demande si vous n’avez pas trop bu.

    J’ai émis un petit rire et me suis tourné vers lui. J’ignore à quoi je ressemblais en cet instant présent, ni ce qu’a pu précisément lire le peintre dans mon regard, mais il a pris peur et a reculé d’un pas.

    — Avez-vous seulement déjà vu un coucher de soleil, jeune homme ? Pourquoi votre ciel n’est-il que rouge, jaune et vert ? Que faites-vous du bleu ? OU EST-IL ?

    Je m’étais mis à hurler, alors tous les regards de la salle s’étaient tournés vers moi.

    — Que vous ne sachiez pas peindre le bleu azéan, on peut encore vous le pardonner… Mais vous n’avez même pas cherché à mettre du bleu dans votre ciel ! Vous l’ignorez complètement. Vous mettez vos rouges pimpants et vos verts lutins en avant, vous faites éclater votre toile de jaune canari criard ! QUI PENSEZ-VOUS QUE CELA IMPRESSIONNE ?

    Ma femme s’était approchée de moi et se mettait à me tirer la manche. Quant au fils à papa, il avait encore reculé d’un pas, les yeux exorbités derrière ses petites lunettes ridicules.

    — Mais… enfin… il n’y a pas de bleu dans un coucher de soleil, osa-t-il finalement bredouiller.

    C’en était trop pour moi.

    — PAS DE BLEU ? PAS DE BLEU ? VOUS ETES COMPLETEMENT AVEUGLE ! Le bleu est précisément dans le coucher de soleil, c’est là son habitat primordial ! Et vous L’OUBLIEZ ? Votre toile ne vaut RIEN !

    Sur ces derniers mots, je me suis dégagé de l’emprise de mon épouse et ai détaché le tableau du mur. Dans le silence de cathédrale qui régnait désormais sur la galerie, et sous les regards choqués de la foule guignolesque, j’ai alors cassé la toile en deux sur mon genou et l’ai jetée sur le sol avant de la piétiner, sautant dessus encore et encore. Je riais encore comme un dément quand ma femme, pleurant, m’a tiré par le bras à l’aide de Michel pour me raccompagner à la voiture. Elle a conduit sur le chemin du retour, dans un silence de mort. Je venais de ruiner brutalement ma réputation dans le milieu de l’art, et de mettre un terme à ma carrière de critique par la même occasion. Pourtant, dans ma tête, mes pensées n’étaient que bleues, bleues, bleues. Éternellement et infiniment bleues.

    Ma femme ne m’a plus adressé la parole depuis cet épisode. Il faut dire que moi-même n’ai rien fait pour recoller les morceaux. Je ne venais plus du tout dans la chambre désormais, préférant dormir devant l’œuvre de Tchakhozov, même si le sommeil ne me gagnait plus que par petits bouts. Des jours sont passés, je ne saurais dire combien.

    Je sombrais dans la démence et progressivement, naissant comme une fleur qui arrive à maturité et se met à éclore, une nouvelle obsession a émergé en moi : il fallait libérer le bleu azéan, l’étendre sur la terre, permettre à son empire de grandir encore et encore, jusqu’à l’hégémonie totale. Comment une telle couleur pouvait-elle rester cantonnée à cette minuscule parcelle de toile ? Comment une divinité pareille pouvait-elle se satisfaire d’une aussi petite maison ? C’était tout bonnement indécent. Le bleu m’appelait — il hurlait — et exigeait de moi que je lui trouve d’autres espaces pour s’épanouir. Il voulait voler de ses propres ailes, couler sur le monde.

    Alors j’ai acheté des tubes de peinture par centaines, et je me suis mis à barbouiller sur une toile vide à longueur de journée et de nuit, en quête du bleu azéan. Je faisais tous les mélanges possibles et imaginables, ajoutant à mon bleu du jaune, du vert, du noir même… Mais je ne trouvais pas la touche adéquate. Jamais je ne parvenais à reproduire le bon bleu, ce bleu si magique qui avait envahi les fibres de mon cerveau, et coulé dessus telle de l’encre. Il arrivait parfois qu’un de mes mélanges soit assez proche visuellement du bleu azéan, mais il manquait toujours un petit détail ; et quel détail ! Il manquait le caractère grouillant. Je créais des bleus certes, mais c’étaient des bleus morts, des bleus amorphes… Le bleu azéan, lui, était vivant, virevoltant et hurlant.

    Comprenant que je ne parviendrais pas à reproduire le bleu moi-même, seulement armé de tubes de gouaches et de quelques pinceaux, j’ai fini par tout laisser en plan dans ma galerie (qui ressemblait désormais davantage à un atelier) et par retourner parcourir la campagne. Bon sang, il devait bien exister un autre endroit par le monde où le bleu azéan avait élu domicile ! C’est ce que je me disais. Alors j’ai marché pendant plusieurs jours de suite dans les campagnes, courant les bois et les prairies, traversant les villages et nageant dans les rivières… Un soir, n’ayant toujours rien trouvé après une semaine d’efforts, j’ai même envisagé de partir pour la Russie. Alexandre Tchakhozov venait de là-bas, alors peut-être y trouverais-je l’origine de sa couleur… C’était absurde évidemment, et je le savais. Mais j’étais au fond du trou ; je ne trouvais pas de bleu azéan ailleurs que sur la toile, et la prison qu’elle constituait pour elle me paraissait de moins en moins supportable de jour en jour.

    Mais le lendemain de ces projets loufoques, j’ai enfin progressé dans mon enquête, et trouvé une branche à laquelle me raccrocher. Je longeais un champ de blé, par un obscur chemin de campagne balayé par le vent, alors que des nuages gris menaçants s’amoncelaient au-dessus de ma tête. Soudain, tandis que mon regard vaquait sans conviction sur les plantes du bas-côté, j’ai entendu la couleur crier. Dans ma tête, j’ai senti cette chaleur étrange que j’avais ressentie la première fois, et cela m’a fait m’arrêter net dans ma promenade. J’ai reculé d’un pas et porté à nouveau mon regard sur la parcelle de terre qui avait électrifié mon attention. Il y avait une colonie de petites fleurs qui ne m’étaient pas inconnues, car ces mauvaises herbes envahissaient le potager de mes parents, et qu’étant gosse j’avais dû en arracher par centaines… C’était du mouron des champs, et tous les jardiniers qui liront cette lettre sauront précisément de quelle plaie je parle. Ce jour-là, pourtant, je ne me suis pas amusé à l’arracher ; je me suis mis à quatre pattes devant elle, sur le sol boueux, et me suis plongé dans la contemplation de son bleu.

    Son bleu ? Depuis quand les mourons étaient-ils bleus ? En l’observant, je me suis souvenu avec certitude que les plantes que je désherbais autrefois, qui étaient bien de la même espèce, n’étaient pas bleues mais rouges… Et c’est alors que j’ai compris.

    Transcription du deuxième message vocal de Sophie Borelli à Gaspard Lépange, non ouvert, daté du 14 mai 2020 à 19h14.

    Salut Gaspard. Tu n’as toujours pas rappelé, ce qui n’est pas dans tes habitudes. Et tu ne réponds toujours pas. Enfin bon, on se dit que tu dois avoir tes raisons… Mais cette fois ce qu’on a à te raconter est vraiment important. En tout cas, pour nous ça l’est, et je crois que Jérôme commence déjà à fureter sur les sites d’annonce pour essayer de nous trouver une nouvelle maison.

    Je suppose que tu dois te souvenir du kiosque à musique sur lequel nous avons pris l’apéro, n’est-ce pas ? Je pense que oui, mais si tel n’est pas le cas tu n’as qu’à regarder le tableau que tu as emmené. Figure-toi que Jérôme s’était mis en tête de le repeindre ; il trouvait que la peinture s’écaillait. Il s’est donc attelé à la tâche de débroussailler la clématite qui pousse dessus. En faisant cela, il a découvert une trappe sur l’un des côtés, qui jusqu’à présent nous était demeurée cachée. Évidemment, nous n’avons pas pu résister à l’envie d’aller voir où cela menait…

    La trappe donnait sur un escalier en pierre, qui descendait dans une cave. Nous l’avons emprunté et sommes alors tombés sur la pièce la plus étrange qu’il nous ait été donné de voir. Elle était circulaire, et remplie de centaines de tableaux posés sur des chevalets, tous similaires les uns les autres… A vrai dire, je ne sais pas si on peut parler d’œuvres d’art à leurs propos. Ce sont des peintures, certes, mais seulement recouvertes d’une seule et même couleur uniforme… Toutefois… c’est là que les choses sont le plus bizarre, car nous sommes incapables de nous mettre d’accord, Jérôme et moi, sur l’identité de la couleur en question. Pour moi, il était évident que tous les tableaux étaient bleus… Mais Jérôme me jure mordicus qu’ils sont rouges ! On a l’impression de perdre la tête. Il pense que je suis daltonienne, mais je sais que je ne le suis pas ! Des amis doivent normalement venir manger demain. On va leur demander de trancher.

    Quoi qu’il en soit, cette histoire de cave à tableaux nous a glacé le sang, à Jérôme et à moi. Je crois qu’on aurait encore préféré une histoire de fantôme que de tomber sur cette pièce qui suintait la folie humaine à plein nez. Je pense que ces peintures toutes semblables sont l’œuvre de l’ancien propriétaire, Alexandre Tchakhozov. Jérôme hésite à contacter la gendarmerie, au cas où il y aurait quelque chose d’intéressant pour eux de savoir ça… Je préférerais qu’il ne le fasse pas, mais il ne m’écoute pas beaucoup. Voilà donc pour nos aventures ardennaises, mon cher Gaspard ! On s’inquiète pour nous, mais aussi pour toi. Donne-nous vite de tes nouvelles. Bisous !

    Lettre de Gaspard Lépange datée du 16 mai 2020 (suite)

    Les fleurs que j’avais devant moi n’étaient pas seulement bleues ; il y en avait aussi des rouges. Plus jeune également, maintenant cela me revenait avec clarté, j’arrachais des mourons à la fois bleus et rouges. C’est une espèce dont les pétales peuvent apparemment prendre des couleurs différentes. Toujours à genoux dans la boue, mon regard passait alors d’une fleur rouge à une fleur bleue, à un rythme de plus en plus rapide, me faisant ressembler à un chien en train de s’ébrouer. Et c’est en faisant cela que naissait dans mon cœur la magie du bleu azéan, comme si la couleur se trouvait entre les deux, entre ce bleu et ce rouge, entre cette fleur et l’autre, en un endroit invisible de mes yeux, inexistant dans notre monde mais pourtant réel dans ma tête. J’imaginais la fleur invisible, et sa couleur magique, et j’ai compris que ce que j’avais toujours cherché dans le bleu ne s’y trouvait pas ; le bleu azéan était en fait, derrière les apparences, peut-être plus proche du rouge. Il se trouvait en tout cas lié aux deux couleurs, naissant à un point intermédiaire mais qui n’était pas non plus pour autant du violet. C’était un bleu catégorique, sans doute, ou un rouge indéniable, peut-être, mais sûrement pas un violet. C’était autre chose, une couleur improductible, magique, issue d’une autre dimension que seul avait réussi à intégrer à la nôtre, et encore seulement sur une minuscule parcelle de ciel peint, un vieil homme du nom d’Alexandre Tchakhozov. Comment s’y était-il pris ? Et l’avait-il seulement fait exprès ? De toutes ces questions, je n’avais pas les réponses.

    Ce que je savais en revanche, c’est que ma découverte du jour, ma réflexion sur les mourons, m’avait ouvert de nombreuses perspectives. En rentrant, je me suis précipité devant la toile du crépuscule, et le bleu azéan a pris à mes yeux un sens nouveau. Pour la première fois je mettais le doigt sur un détail essentiel : l’absence de frontière avec la couleur rouge située en-dessous. Mon regard la contemplait nonchalamment, puis naviguait vers le haut… Et alors je me rendais compte soudain que j’étais dans le bleu azéan. Mais depuis combien de temps ? Il m’était impossible de trouver une quelconque limite entre les deux couleurs, ni aucun dégradé m’ayant conduit en douceur du rouge au bleu. Le bleu azéan était là, tout simplement, il existait en un point précis de la toile, mais était impossible à délimiter concrètement du rouge. Il y était intrinsèquement lié, en faisait partie en quelque sorte comme sa face cachée… Une face cachée du rouge, sa part sombre, qui était bleue.

    Alors j’ai repris mes palettes de couleur, et me suis mis à mélanger le bleu et le rouge ; toutes les nuances du bleu avec toutes les nuances du rouge. Mais je ne trouvais jamais rien d’autre que du violet, une couleur que je déteste désormais. Pendant que je m’adonnais à mes farfelus barbouillages, ma femme est entrée dans la pièce de façon impromptue. Elle avait visiblement décidé de recoller les morceaux, mais ne se doutait pas que je n’en avais pour ma part rien à faire, ni que ma santé mentale n’avait guère changée depuis l’épisode du vernissage. Après qu’elle se fut approchée de moi pour me demander d’une voix douce ce que je faisais, je me suis mis à lui expliquer l’origine du bleu azéan, baragouinant dans mes moustaches sans lâcher ma palette de peinture des yeux.

    — Je faisais erreur depuis le début… Quel idiot ! C’est dans le rouge qu’il fallait que je le cherche, tu comprends ? Dans le ROUGE ! C’est un bleu ROUGE… Un rouge marin, ou alors un bleu… mais oui ! Un bleu sanglant ? Sanglant… Sanglant…

    Le mot avait accroché mes pensées, et je me suis mis alors à le répéter encore et encore, jubilant un peu plus à chaque fois qu’il franchissait mes lèvres. Ma femme a retiré sa main de mon épaule, alors même que je n’avais pas remarqué qu’elle l’y avait mise, puis a reculé sans me lâcher du regard, l’effroi se peignant sur ses traits.

    — Tu es complètement malade, Gaspard ! l’ai-je vaguement entendue crier tandis qu’elle fuyait sans même prendre le temps de refermer la porte.

    Mais je n’avais pas le temps de me préoccuper de cette pauvre femme. Je venais de comprendre où trouver du bleu azéan, et en abondance en plus… Ne vous ai-je pas déjà dit que ce qui le caractérisait le mieux au monde, si tant est que des mots de notre langage puissent convenir pour évoquer pareille merveille, c’était sa vitalité ? Or, qu’y a-t-il donc de plus vital que ce flux coulant dans nos veines, irriguant notre cerveau et nos membres, et faisant de nos corps autre chose que des pantins inertes ? Ce flux rouge… ou bleu… oh, je ne sais plus désormais. Les choses se mélangent dans ma tête, le bleu azéan a tout envahi. Mais je ne suis qu’une étape, une infime marche dans sa longue conquête, et dans l’établissement de son empire.

    Je savais désormais qu’aucun tube de peinture que j’avais acheté ne pourrait jamais me procurer le bleu (rouge) que je souhaitais. Alors j’ai couru à la salle de bain et ai vidé la poubelle sur le sol. Il y avait bien ce que je cherchais : une serviette hygiénique de ma femme, tout imbibée de son flux bleu. Je l’ai amené à la lumière des grandes fenêtres de l’atelier et alors, tandis que je la brandissais devant mes yeux, j’ai failli m’évanouir. C’était lui : c’était le bleu azéan que je cherchais depuis tant de semaines. Pourquoi ne l’avais-je pas cherché là plus tôt ? Toutefois, sur la serviette de mon épouse le sang était desséché, rendant la couleur légèrement terne, moins éclatante et grouillante qu’elle n’aurait dû l’être. C’était du flux mort, et le bleu azéan ne s’épanouissait pleinement que dans la vie. Je me suis alors tailladé l’avant-bras avec la lame de mon couteau suisse, et l’ai observé couler sur ma main, courant le long de mes doigts jusqu’à ce qu’une goutte, une unique goutte bleue, ne vienne tomber sur une toile que j’avais posée au sol.

    Tout cela s’est passé il y a précisément une heure et trente-deux minutes. En voyant la couleur sur la toile, un bleu azéan parfait, j’ai su quelle était ma mission, celle qu’il voulait me voir accomplir. Alors j’ai décidé de d’abord tout consigner dans cette longue lettre, récit que j’aurais pu tout aussi bien intituler : « genèse de l’empire azéan : le temps des premières conquêtes ». Je suis désormais assis à mon bureau, la main droite bandée, et je m’apprête à poser le point final. Je vais ensuite m’acquitter de ma mission ; je vais libérer le bleu azéan de sa prison ! Tout est méticuleusement prévu, et je sais où trouver les instruments nécessaires.

    Gloire au bleu azéan ! Que son empire s’étende à jamais !

    Gaspard Lépange.

    Extrait du rapport de police relatif à l’affaire Lépange : découverte des premières victimes présumées du tueur, son épouse Alysson Lépange (44 ans) et son fils Théo Lépange (2 ans).

    Les corps ont été découverts entre 2h48 et 2h54 du matin, dans la nuit allant du 16 mai au 17 mai 2020, par l’agent Touzin.

    Alysson Lépange gisait en différents morceaux dans la chambre du couple. La tête était posée sur l’abat-jour de la lampe de chevet, et le sang en dégoulinait encore le long du tissu. Le bassin et les bras se trouvaient sur le lit, dont le drap, présumément blanc à l’origine, était désormais complètement barbouillé de rouge. Les jambes étaient quant à elles éparpillées dans deux coins différents de la pièce. Le corps semblait avoir été découpé et démembré à la hache. Un trait particulier de cette scène de crime, telle que décrite par l’agent, est son aspect sanglant, au sens le plus propre du terme. L’auteur du crime paraissait avoir délibérément propagé le sang dans la pièce, l’avoir étalé même par endroit, comme s’il avait souhaité étendre la surface de contact de ce dernier avec le monde qui l’entourait.

    Cette caractéristique se retrouve dans la deuxième scène de crime, relative au meurtre de Théo Lépange. L’enfant a été retrouvé coupé en deux au niveau du ventre, les deux morceaux de son corps accrochés à son mobile, qui tournait encore et continuait de propager de la musique quand l’agent est entré dans la pièce. Le sang avait été barbouillé sur les murs, le sol, ainsi que le plafond.

    Extrait du rapport de police relatif à l’affaire Lépange : extrait de l’interrogatoire de Maryline Poussin, assistante maternelle à la crèche de nuit de Metz. Témoin.

    « … On a d’abord cru que c’était un père venant chercher son enfant, mais ma collègue s’est mise à crier quand elle a aperçu la hache qu’il cachait dans son dos. Alors, il lui a donné un coup de pied pour la repousser, puis lui a fendu le crâne. Malgré mon choc, j’ai voulu m’interposer, mais il m’a repoussée et faite tomber derrière le bureau. Je l’ai ensuite entendu se diriger vers le dortoir en hurlant des choses bizarres…

    — Qu’est-ce qu’il hurlait ? Vous vous en souvenez ?

    — Pas exactement, non. Mais ça avait quelque chose à voir avec le bleu. Il parlait d’un empire dont il était le serviteur, et qu’il devait aider à grandir. Il voulait libérer quelqu’un aussi, un nom qui se terminait en « an » je crois…

    — Que s’est-il passé ensuite ?

    — J’ai entendu les enfants se mettre à crier dans le dortoir. Alors, j’ai essayé de me relever, pour aller voir ce qu’il leur faisait et… (Maryline Poussin tombe en larmes, et ne parvient à reprendre qu’après une minute environ). Par la porte-fenêtre, je l’ai vu qui brandissait sa hache au-dessus des lits, les coupant en deux les uns après les autres… Et bien sûr aussi les petits corps qui s’y trouvaient. Alors certains d’entre eux ont essayé de s’enfuir, mais il en a frappés plusieurs au passage. Ils sont venus me rejoindre et je suis allée les mettre à l’abri dans le bureau. Puis, je suis retournée voir ce qui se passait dans le dortoir et c’était horrible. Il y avait du sang partout sur les murs et les draps. Les enfants qui restaient s’étaient agglutinés dans un coin, et lui marchait vers eux en continuant de hurler ses paroles sans sens. C’est à ce moment-là que des policiers sont entrés en trombe, apparemment interceptés par une voisine qui avait entendu les cris depuis chez elle. Ils sont entrés dans le dortoir et quand il les a vus, l’homme à la hache s’est précipité vers les enfants et a donné des grands coups dans le tas. C’était comme s’il voulait se dépêcher de faire le plus de dégâts possibles avant que les agents ne le descendent. Finalement, ils l’ont abattu, mais il avait déjà fait un massacre et la pièce était jonchée de cadavres. Le sang… C’est ce qu’il m’a le plus marqué. La pièce était complètement rouge.

    — A-t-il dit quelque chose avant de mourir ?

    — Oui. Alors qu’il était en train d’agoniser sur le sol, il s’est mis à rire en regardant autour de lui. Puis, il a plongé ses mains sous son t-shirt, là où les policiers avaient tiré, et les a ressorties pleines de sang. Alors… Il a tourné sa tête vers moi et a brandi ses paumes ouvertes et dégoulinantes dans ma direction. « C’est un beau bleu, n’est-ce pas ? » m’a-t-il demandé. Et puis il est mort. Il avait un sourire aux lèvres, et des étoiles plein les yeux…».

    Extrait du rapport de gendarmerie relatif à la découverte du corps d’Alexandre Tchakhozov, présumé suicidé dans la nuit du 16 au 17 mars 2019.

    Le corps d’Alexandre Tchakhozov, né à Volgograd (Russie) le 21 novembre 1935, a été découvert par le commissaire Granlouvier, appelé par des voisins qui n’avaient plus vu le vieil homme depuis deux semaines. Il a été découvert dans une pièce du premier étage. L’individu semble s’être donné la mort en se coupant la gorge, après s’être préalablement tailladé les veines et plusieurs parties de son corps. Le cadavre a été découvert dans une grande flaque de sang séché, à côté d’un mur blanc sur lequel était inscrit, à la peinture bleue : Fuis, ô bleu de mes rêves !

    (En-dessous de ce passage se trouve rajouté dans le rapport une note manuscrite) :

    N.B. : Une incertitude subsiste sur un détail du rapport ci-dessus. L’agent Houssin, qui était présent avec le commissaire Granlouvier lors de la découverte du corps, affirme avec force que le message sur le mur était tracé à la peinture rouge, et non bleue, et dit qu’il avait d’ailleurs cru qu’il s’agissait de sang. Le mur a malheureusement été repeint, ce qui ne nous permet pas de trancher sur ce point de détail.

Pablo Behague

Vosges, Avril 2020

Merci à L. pour son illustration !